Jean-Pierre Vernant, 1999, L'univers, les dieux, les hommes : Vernant raconte les mythes, coll. " La librairie du XXe siècle ", Paris, Éditions du Seuil, 256 p. 

 

 

C'est avec une certaine méfiance que j'ai abordé ces pages de Vernant. Les livres qui racontent les mythes grecs sont nombreux, trop nombreux, et certains, désormais classiques &emdash; comme par exemple celui de K. Kerényi (La mythologie des Grecs : Histoires des dieux et de l'humanité, Paris, Payot, 1951, tr. fr. 1952 ; voir aussi 1958 : Die Heroen Griechen, Zürich, Rhein-Verlag AG) &emdash; sont excellents. Mais une fois ma lecture achevée, j'aurais voulu que le livre ne finît jamais, et je pense que ce doit être extraordinaire d'avoir eu un grand-père comme Jipé (c'est ainsi que l'appelait son petit-fils, comme l'auteur nous l'apprend dans l'avant-propos).

Après avoir passé sa vie entière à " étudier " les mythes, Jean-Pierre Vernant (Jipé, justement) décide avec simplicité de les raconter. Kerényi, pour nous en tenir à cet exemple, avait eu une exigence semblable et, pour la satisfaire, il avait décidé de faire un " pas en arrière ", en pénétrant dans la dimension mythique et en oubliant, comme s'il était un Grec de l'Antiquité, sa propre conscience scientifique (démarche constitutive, entre autres, de sa douteuse option " scientifique "). Vernant, en revanche, considère à juste titre que le chercheur-conteur ne peut pas oublier le bagage des significations que ses analyses antérieures lui ont fait découvrir, et il ne cherche pas à être autre que ce qu'il est ; lui aussi, pour ainsi dire, a fait un " pas en arrière ", mais à l'intérieur de sa propre expérience. Allant chercher son inspiration auprès du Jipé qui racontait les " légendes grecques " à son petit-fils, il y a un quart de siècle, il donne à ces légendes une forme écrite (et ce passage de l'oral à l'écrit demande beaucoup de métier), dans un style toujours naturel, envoûtant, où se fondent harmonieusement le familier et l'" élevé ". C'est l'enfance véritable qui se substitue à l'enfance supposée de l'humanité, pour nous offrir à nous, adultes, un livre magnifique et surprenant, justement parce qu'inattendu.

Agréable et facile à lire, Vernant raconte les mythes s'adresse donc à ceux qui ne connaissent pas la mythologie grecque, mais aussi à ceux qui la connaissent à fond. Derrière le récit, en effet, ou à l'intérieur de ses articulations, se posent des problèmes " scientifiquement " importants : les rapports entre mémoire, oralité et tradition ; le passage de l'oralité à l'écriture (et d'une certaine façon, Vernant, en effectuant ce passage, descend sur le terrain) ; la polymorphie du récit mythique qui vit de ses variantes ; la nécessité de la comparaison, qui peut aller bien au delà des étroites limites de temps et d'espace imposées par un cadre historique orthodoxe. Dans le propos de l'historien &emdash; et anthropologue &emdash; Vernant, il y a là, me semble-t-il, une ouverture nouvelle, ou du moins plus explicite. Dans un certain sens, il s'agit aussi d'un " retour ", au moins sur la carte : Vernant a déjà été, concrètement, comparatiste (et il le reste, virtuellement, bien que dans les dernières années il se soit essentiellement " limité " aux Grecs).

Cette ouverture nouvelle est à rapprocher peut-être des réflexions menées récemment par des chercheurs comme C. Ginzburg (Le sabbat des sorcières, Paris, Gallimard, 1989, tr. fr. 1992 ; voir aussi Occhiacci di legno, Milano, Feltrinelli, 1998) ou M. Détienne (Comparer l'incomparable, Paris, Seuil, 2000. Malgré une amertume polémique excessive, et qui a déjà beaucoup fait discuter, ce livre pose à mon avis quelques problèmes importants.) Ces penseurs &emdash; historiens ? anthropologues ? &emdash;, d'une manière différente de celle de Vernant, et de manières différentes entre elles, insistent, en l'" élargissant ", sur la perspective comparatiste.

Que dire de plus ? Rien, sinon que ce livre excellent est toujours et partout clair et incisif dans les argumentations développées. Éventuellement, je jugerais utiles, en vue d'une réédition, un index des personnages mythiques ou encore un index des références (qui risquerait, il est vrai, d'alourdir cet alerte volume). Par ailleurs, il me semble que ce livre appelle une suite &emdash; mais pour cela, il faudrait la grâce de Vernant, et ce n'est pas rien &emdash;, parce que la mythologie grecque est un univers presque infini, et que l'auteur français a dû nécessairement négliger, ou laisser de côté, certains mythes. Ainsi, je n'ai pas retrouvé certains personnages qui me sont chers, tels Iphigénie ou Thyeste, et l'Iliade me paraît un peu sacrifiée par rapport à l'Odyssée (mais je dois souligner que je n'ai jamais lu un résumé de l'épopée d'Ulysse aussi captivant). Toutefois, je ne formule ici qu'un simple désir à propos d'un livre qui, encore une fois, est quasiment parfait. Simple et rigoureux, candide et profond, ce voyage dans la mythologie grecque est à mon sens l'une des meilleures choses que Vernant ait écrites et, j'en suis convaincu, deviendra bientôt un classique. Merci, Jipé.

Giuseppe A. Samonà

Université du Québec à Montréal

 


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