Pierre Lathuilière. 1995. Le fondamentalisme catholique. Signification ecclésiologique. Paris : Cerf (Collection Théologie et sciences religieuses - Cogitatio Fidei - dirigée par Claude Geffré).

Le livre de Pierre Lathuilière sur le fondamentalisme catholique est la mise à jour d'une thèse de doctorat en théologie soutenue à Lyon en 1992. Selon lui, le fondamentalisme a pris naissance chez des protestants évangéliques anti-modernistes qui refusaient l'exégèse biblique moderne basée sur l'analyse des genres littéraires. Les fondamentalistes protestants ont des liens avec les pentecôtistes, avec certains baptistes, et même avec les adventistes et les témoins de Jehovah. Ces fondamentalistes sont en général anti-évolutionnistes et pré-millénaristes. Aux États-Unis, puis en France, certains catholiques de droite ont été attirés ces dernières années vers ce genre de fondamentalisme, dont la caractéristique principale, selon le professeur James Barr que cite Lathuilière, est la distanciation à l'égard de l'organisation ecclésiale autant que des proclamations biblicistes doctrinaires concernant le salut par le sang du Christ et par la foi personnelle en Jésus.

De plus, le fondamentalisme est aussi semi-rationaliste, anti-humaniste, monopoliste, anti- communiste et opposé à tout développement doctrinal. C'est une foi biblique anti-ecclésiale, une spiritualité évangélique autoritaire, un «revivalisme édifiant son orthodoxie sur la base d'un empirisme spiritual et individuel» (p. 256), voir même «un traditionalisme qui s'ignore» (p. 257). Il est centré sur l'expérience de la conversion et sur la dévotion biblique. Selon Lathuilière, le fondamentalisme protestant est encore plus anti-catholique qu'anti-libéral, ce qui n'empêche pas certains catholiques de droite de se sentir en affinité avec lui.

Ce qui intéresse ici Lathuilière, c'est moins le fondamentalisme protestant que la percée récente d'un fondamentalisme semblable auprès des catholiques, surtout en France mais aussi aux États-Unis et ailleurs. Malgré certaines ressemblances, il ne faut quand même pas confondre ce fondamentalisme catholique avec l'intégrisme catholique, qui est d'origine plus ancienne, et qui n'a rien à voir avec le protestantisme, puisqu'il tire ses origines de la pensée issue de la Contre-Réforme plutôt que de la Réforme elle-même comme c'est le cas pour le fondamentalisme.

Lathuilière pense qu'un certain fondamentalisme catholique français est actuellement en émergence, comme l'atteste ce qu'il appelle «l'affaire du Christ hébreu». Contrairement aux exégètes libéraux qui affirment que les Évangiles ont été rédigés tardivement, à partir d'une tradition orale araméenne, des théologiens catholiques comme Claude Tresmontant et Jean Carmignac croient plutôt qu'ils ont été rédigés assez tôt, à partir de notes prises en hébreu par certains des disciples de Jésus, pendant son ministère. Par ses réticences à l'égard de l'idée qu'il y a eu une transmission purement orale et sur une longue période de la Bonne Nouvelle par l'Église naissante, la position de Tresmontant et de Carmignac attire une certaine sympathie de la part de certains protestants évangéliques et fondamentalistes, et même de certains conservateurs catholiques de tendance piétiste ou charismatique qui préfèrent se centrer uniquement sur Jésus lui-même plutôt que sur l'Église et la Tradition.

En fait, le fondamentalisme catholique est une espèce de charismatisme biblique intellectualisé en réaction contre les nouvelles idées qui ont pris racine dans le catholicisme depuis Vatican II. Même si Lathuilière oppose le fondamentalisme et l'intégrisme, qualifiés tous les deux d'orthodoxismes cognitifs, au piétisme et au charismatisme, qu'il identifie à un pôle illuministe plus pragmatique, c'est la différence entre fondamentalisme et intégrisme qui semble l'intéresser davantage. En fait, selon lui, le fondamentalisme catholique est en train de se renforcer dans le catholicisme contemporain par rapport à l'intégrisme et au traditionalisme qui ont eu plus d'importance dans le passé. Le fondamentalisme est plus adapté au nouveau conservatisme de nos sociétés libérales individualistes qui l'intégrisme qui lorgne plutôt vers un passé bien révolu depuis l'ère de la Réforme et des grandes révolutions, et surtout depuis Vatican II. Chez lui, la fascination mystique avec le texte sacré des Écritures saintes prend donc le dessus sur la recherche d'institutions traditionnelles immuables qui caractérise l'intégrisme.

Quand on examine le catholicisme de droite, on a coutume d'y faire la distinction entre le simple conservatisme d'une part, qui correspond à une droite modérée, et d'autre part l'intégrisme ou le traditionalisme, qui réfèrent à des positions d'extrême droite basées sur l'attachement à des traditions plus ou moins antiques ou à un héritage ecclésial ancestral qu'on veut conserver intégralement. L'intégriste et le traditionaliste refusent l'histoire récente et l'actualité, pour se réfugier dans un passé plus lointain conçu comme un temps où l'intégrité de la doctrine était sauve, même si en réalité ce temps était bien différent de celui du christianisme des origines. Le fondamentalisme catholique, par ailleurs, est un phénomène d'origine plus récente, une tendance de droit modérée ou extrémiste qui rejette aussi, bien sûr, le radicalisme et le progressisme mais qui est sensiblement différent de l'intégrisme et du traditionalisme. Il a plutôt des affinités avec le fondamentalisme protestant qui est basé sur une expérience de conversion individuelle et sur une croyance absolue dans l'inerrance des Écritures saintes, et dans la croyance que la Bible et Jésus-qui-sauve sont les seuls fondements de la foi personnelle.

Le nouveau fondamentalisme catholique qu'étudie Lathuilière néglige lui aussi l'histoire et la tradition, et il tend à relativiser la médiation ecclésiale, alors que l'intégrisme et le traditionalisme catholique hypertrophient l'Église et la tradition, et rêvent d'une période historique dépassée qui perçue comme un idéal politique, juridique et religieux insurpassable. Ces derniers sous-estiment la Bible et la grande Tradition du début du christianisme et lorgnent vers des traditions plus récentes et moins importantes. Malgré leur attachement au passé, ils méconnaissent l'histoire dans ce qu'elle a de radicalement innovateur. Le fondamentalisme protestant, de son côté, il rejette le monde vu comme mauvais, ainsi que l'institution ecclésiale, et cherche à retrouver la simplicité des origines chrétiennes telles que décrites dans le Nouveau Testament, accepté littéralement comme un texte dicté directement par Dieu. Lui aussi méconnaît l'histoire, et il est naïf dans sa conception de la relation entre l'oral et l'écrit dans les débuts du christianisme. En fait, il privilégie le texte sacré et immuable de la révélation conçue comme une dictée divine, et il glisse vers une espèce de mysticisme individualiste, d'où l'intérêt qu'il suscite chez certains catholiques de droite de la période post-Vatican II qui ont de la difficulté à accepter les nouvelles directives du magistère.

Lathuilière en arrive même à affirmer que le fondamentalisme joue le rôle de religion civile pour les sociétés libérales de la réussite personnelle, religion pour laquelle l'argent et le succès sont des signes de la bienveillance de Dieu à l'égard du «reborn Christian». De plus, «le fondamentalisme... peut servir grandement dans un pays démocratique à anesthésier le débat politique. Il maintient à distance le citoyen. Il réduit la question politique à la seule sphère du privé et de la famille. Il transfère sur toute autorité politique son aura. En un mot, le fondamentalisme peut venir à point pour aider l'évolution du conservatisme politique... Par son traditionalisme culturel plutôt que politique, le fondamentalisme facilite ce contrôle (des instances culturelles), sans nécessairement aller, comme l'intégrisme, jusqu'à jouer un rôle de légitimation.» (p. 309)

Comme on peut le constater, le livre de Lathuilière est un ouvrage stimulant qui ne manquera pas de susciter la controverse. Surtout, il nous aide à comprendre le phénoménal succès du fondamentalisme protestant, et d'une version catholique de celui-ci, auprès d'un grand nombre de catholiques dans plusieurs pays (par exemple en Amérique latine). La nouvelle évangélisation de Jean-Paul II, comme réponse possible au fondamentalisme protestant, ainsi qu'à l'intégrisme dépassé des élites aristocratiques et à la théologie de la libération trop marxisante dans son incarnation dans des communautés de base socialement et politiquement très engagées, est plus facilement compréhensible quand on la considère comme une forme modérée de fondamentalisme catholique qui tente de lutter contre les groupes fondamentalistes protestants sur leur propre terrain.


Jean-Guy Vaillancourt,
Université de Montréal

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