Jean-François Malherbe. 1996. L'incertitude en éthique. Perspectives cliniques. Montréal: Fides (coll. «Les grandes conférences»).


Dans la collection «Les grandes conférences», Fides publie de très courts essais qui ont fait l'objet de conférence publique. Tout juste entre Henri Laborit et Ilya Prigogine, Fides a fait une place à Jean-François Malherbe. Le doyen de la faculté de théologie de l'Université de Sherbrooke s'est surtout fait connaître au Québec par ses riches réflexions portant sur l'éthique médicale. L'essai présenté ici s'inscrit dans la continuation du dialogue que Malherbe a inauguré dans ce champ de l'éthique.

Au coeur de la décision éthique, souligne l'auteur, on ne peut éviter le problème de l'incertitude: «nous sommes toujours susceptibles d'être étreints par l'angoisse de l'incertitude.» (13) Le rôle de l'éthicien, à cet égard, vise, selon la position de Malherbe, «la recherche d'un juste rapport à l'incertitude». La démarche éthique, dans le sillon de cette logique, ne consiste pas à débouter les certitudes, même provisoires, ou à refuser les incertitudes, mais à entretenir une démarche apte à guider les décisions.

À travers la narration de trois situations dilemmatiques vécus par des soignants, «dans lesquelles ceux-ci ont eu à affronter de difficiles incertitudes et à se créer un chemin à la recherche de certitudes capables de guider leurs décision» (18), l'auteur envisage de montrer la pertinence d'articuler «différentes façons de "faire de l'éthique"». Cela consiste principalement à tenir compte des convictions de chacun, en aiguisant leur sens des responsabilités, en participant à une discussion critique et en interrogeant la fonction transgressive.

Je désire attirer l'attention sur la conclusion de l'essai portant sur l'ensemble des cas examinés. Premièrement, l'auteur note l'importance de considérer que «les convictions sont la base de tout, le premier mot mais pas le dernier, à moins que l'on se trouve dans une société fermée et homogène» (49). Deuxièmement, il souligne «le souci d'être à la hauteur de nos responsabilités nous dispose à la discussion critique» (50). Ce souci entraîne quelquefois la conscience morale jusqu'à «son ultime prérogative qui consiste à transgresser la lettre de la loi au nom de l'esprit de la loi» (50).

Puisque la transgression est l'ultime possible, la discussion éthique demeure le chemin le plus usuel pour trouver une position à l'égard de l'incertitude. L'auteur propose sept étapes ou recommandations profitables à la discussion éthique: 1. intégrité des interlocuteurs, 2. qu'on ne les manipule pas, 3. qu'on ne leur mente pas, 4. «chaque fois qu'un conflit apparaît entre des convictions antagonistes, il convient de chercher à les dépasser en direction de la plus grande universalité possible» (52), 5. construire un consensus, 6. si le consensus n'est pas possible, se mettre d'accord sur le point de désaccord, 7. proposer un compromis.

Ces sept recommandations permettent de réduire l'incertitude face à une décision difficile. Or, fait remarquer Malherbe, «il demeure toujours une incertitude résiduelle qui semble liée à la condition humaine elle-même» (54). Il est à noter que cette démarche se démarque de la procédure démocratique de la règle de la majorité. Cependant, elle opère bien en éthique médicale, notamment dans des situations où l'accord de tous est nécessaire pour la pratique.

Malherbe présente ici une éthique qui cherche «à assumer positivement l'incertitude inhérente à notre condition humaine» (56). Une éthique, en somme, qui ne vise pas à juger pour condamner ou à solidifier un axe porteur de vérités, mais qui se porte vers la compréhension de l'insoutenable lourdeur d'une fragile décision.


Denis Jeffrey,
Faculté des sciences de l'éducation, Université Laval

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