Chebel Malek. 1995. Dictionnaire des symboles musulmans, rites, mystique et civilisation, Paris: Albin Michel,

Notre attention avait été attirée déjà par l'ouvrage précédent (P.U.F. 1993) de Malek Chebel consacré à L'imaginaire arabo-musulman couronnant ce que Pascal Hachet et moi-même appelons le penchant (ou le «portant») nocturne de l'âme musulmane - corps, sexualité, incarnation politique, etc. - auquel Chebel a déjà consacré plusieurs ouvrages (Le Corps dans la Tradition du Maghreb, P.U.F., 1984; Le Livre des séductions, Lieu commun, 1986; La Formation de l'identité politique, Paris, P.U.F., 1986; L'Esprit de Séraïl: perversions et marginalités sexuelles au Maghreb, Paris, Lieu commun, 1988; Histoire de la Circoncision des origines à nos jours, Paris, Balland, 1992, auxquels il faut ajouter, à paraître chez Payot, l'Encyclopédie de l'Amour en Islam).

Enfin vient de sortir ce Dictionnaire tant attendu par les mythiciens et symbolologues. Jusqu'ici en effet l'imaginaire musulman, comme peut-être tout l'islam jusqu'au «résurrecteur» Henry Corbin, souffrait d'une intolérable exclusion. Par exemple le célèbre - et fort bon par ailleurs - Dictionnaire des Symboles de J. Chevalier et A. Gheerbrant laisse apparaître une fâcheuse faiblesse. Dans les 18 pages de bibliographie proposant environ 1100 titres en référence, et si l'on omet les quelques 50 à 60 titres touchant à plusieurs cultures, sur les 1050 titres restants, 5% seulement concernent l'islam, alors que christianisme et judaïsme, Afrique noire, Inde, Chine et Japon, Amériques indiennes se donnent la part du lion: jamais moins de 10% et quelquefois 15%, 17%...

Certes cette «exclusion» a de multiples causes. En premier, le parti pris iconoclaste des arts de la représentation en islam, face à un Occident chrétien où très vite - malgré l'endémique iconoclasme cognitif que nous avons si souvent dénoncé au cúur de l'Intellect occidental - l'image plastique, graphique et picturale est devenue un moyen d'affirmation, de conquête, de propagande (icône byzantine, naturalisme gothico-franciscain, prédication baroque et jésuitique, réalisme saint-sulpicien...) Le dogme de l'incarnation - si blasphématoire pour l'islam! - multiplié par le culte des Saints, portait en lui la préséance de la figurativité, de la «sainte figure». Au détriment des images plus sophistiquées - si je puis dire, «abstraites» - de la poésie, de la musique que seul l'iconoclasme des «Réformateurs» devait revaloriser... En islam, comme chez Luther et ses disciples, l'imaginaire s'est «réfugié» depuis près de quinze siècles dans la poésie et son exégèse, dans la musique qui en est l'accompagnement indispensable. D'où les Saadi, les Rumi, les Kayam, les Hafez, etc.

En second lieu, «l'exclusion» de l'imaginaire musulman en Occident est due, bien entendu, à la situation conflictuelle que n'ont cessé d'avoir Occident chrétien et islam depuis conquêtes et «reconquêtes», croisades, colonisations et décolonisations.

Enfin, à ces causes s'en ajoute une troisième, qui est majeure, et qu'a bien constamment éprouvée l'auteur de ce dictionnaire: la «double personnalité» du musulman. Certes tout ensemble culturel, comme une grande religion, a ses courants internes, sa «topique» faite de couches et de tensions plus ou moins contraires. Mais l'islam plus que tout autre nous semble riche en tensions diverses: par exemple la langue sacrée, l'arabe, ne recouvre pas les langues vernaculaires de centaines de millions de croyants: iraniens, indonésiens, soudanais, berbères même. Par exemple encore, comme le notait avec pertinence Pascal Hachet, «par rapport aux autres monothéismes plus nettement diurnes, l'islam a intégré et/ou s'est trouvé au contact de cultures plutôt nocturnes dans son mouvement d'expansion...». Autre exemple: comme le notait Chebel dans son précédent livre, un choc violent met en tension, mais paradoxalement relie deux «forces contraires»; l'une est «transversale, coutumière, ancestrale, bédouine, centripète... l'autre est verticale... exigeante, transcendante», j'oserais ajouter: «fondamentaliste», qui prône une purification radicale et «infernalise» le penchant opposé.

Insistons encore davantage sur le fossé qui existe entre deux aires culturelles qui élaborent une éthique si différente. L'Occident chrétien, et même ses minorités juives, ne valorise et ne vit que sur une vision exclusive et diurne. Le «rationalisme» séculaire et ses «Lumières» n'est qu'un prétexte à l'exclusion - le «tiers exclu» - sous toutes ses formes: en témoigne au cours de notre histoire la longue litanie des «purifications» ethniques, religieuses, idéologiques qu'a pratiquées l'Occident. C'est la même éthique qui régit l'expulsion des juifs d'Europe, l'extermination des Indiens d'Amérique, les «Guerres de Religions», la domination coloniale, les conversions autoritaires de l'Inquisition comme les conversions autoritaires de la Révolution, l'Holocauste, les Goulags, et finalement la naïve affirmation d'un «nouvel ordre mondial» qui ne peut souffrir d'exception.

Cette passion de la dichotomie, de la distinction, de la pureté a même toujours conduit l'Occident à discriminer ses pouvoirs, à distinguer ses «glaives», à couper entre puissance spirituelle et pouvoir temporel, entre sacerdoce et Empire...

Si l'on considère maintenant l'islam, on est immédiatement saisi par un contraste absolu: et d'abord l'islam ne sépare pas «l'Église et l'État», le khalife est à la fois chef religieux et politique. Ensuite l'islam ne sépare pas, dans le fond de son imaginaire, la vie, les actes, les satisfactions du corps des ivresses de l'esprit. Un hadith n'affirme-t-il pas que le Prophète rendait grâce au Ciel de lui avoir attribué «l'amour des parfums, des femmes et de l'oraison»? D'où cette éthique frappante de l'intégration (qui fait tant problème en Occident) qu'a vécue l'islam dans une grande et tolérante expansion. Les fanatismes que l'on relève çà et là, surtout depuis une vingtaine d'années, existent certes, mais ne peut-on y voir avec Hachet une «intégration» de vaincus de ce que l'Occident victorieux a connu au moins durant huit siècles?

Les complexités que révèle l'islam sont plutôt comparables à celles qu'a vécues l'expansion romaine, tolérante quant aux religions et aux múurs, intolérante en ce qui concerne le pouvoir politique avec cette complication supplémentaire pour l'islam: c'est que le pouvoir politique y est aussi un pouvoir religieux...

C'est le très grand mérite de Malek Chebel de n'avoir jamais perdu de vue à travers le florilège d'un Dictionnaire la complexité de chaque «entrée» et d'en dresser, chaque fois qu'il le peut, un «profil sémantique» - comme aurait dit Bachelard - où, sous la surface des dénominations arabes, sous l'ancrage coranique, se révèlent les courants exogènes, non arabes, qui confluent dans l'islam vivant.

Le seul reproche que l'on pourrait faire - comme à tout dictionnaire! - c'est d'être... un dictionnaire, donc un ouvrage où la classification alphabétique masque un peu trop les grands axes symboliques qui, seuls, éclairent en profondeur la compréhension des symboles et la connaissance de l'âme d'un Peuple.

Mais tel quel cet ouvrage rendra d'immenses services au chercheur «non musulman» et contribuera à la reconnaissance fraternelle de nos cultures «abrahamiques».


Gilbert Durand,
U. de Grenoble

Sommaire des recensions / Page d'accueil