Michel Quesnel, 1998, Les chrétiens et la loi juive. Une lecture de l'épître aux Romains, coll. " Lire la Bible ", no 116, Paris, Cerf, 124 p.

 

 

Dans sa lecture de Romains, Quesnel distingue quatre propositions principales ou thèses rhétoriques (relayées par des sous-propositions), qui divisent la lettre en autant de parties : a) Rm 1,16-17 (1,18-19 / 3, 21-22a) ; b) Rm 5,1-2.5 (8,1 / 8,18) ; c) Rm 9, 6a (9, 6b / 9, 30-31 / 11, 25-27) ; d) 12, 1-2. Il applique donc une hypothèse reprise à Jean-Noël Aletti, mais différemment. Les chapitres du livre suivent cette subdivision &emdash; les deux premiers étant consacrés à la première proposition &emdash; et leurs titres, en rapport à la thèse défendue, sont très évocateurs : 1) " La loi avant le Christ " (Rm 1, 18-3, 20) ; 2) " La loi opposée à la foi " (Rm 3, 21-4, 25) ; 3) " Vous n'êtes plus sous la loi " (Rm 5-8) ; 4) " Israël sans la loi ? " (Rm 9-11) ; 5) " De l'art et de la manière de vivre sans la loi " (Rm 12-15).

Suivent une note sur les circonstances de composition de Rm et une bibliographie commentée, ce qui est toujours précieux. On constate toutefois l'absence d'un livre clé comme le Romans Debate de Karl Donfried.

La thèse, qui n'est pas explicitement formulée, pourrait s'énoncer ainsi : la loi, problématisée par Paul sur l'arrière-fond de l'économie du salut, est nécessaire mais limitée (dans le temps et dans son efficacité), en regard du Christ : " la loi annonce ce qu'elle n'est pas " (p. 75). C'est dans cette perspective salvifique, et non d'un point de vue éthique, que la loi est dépassée (Paul n'est pas antinomien, pace Jerome Murphy-O'Connor, p. 104). De plus, il faut distinguer comment le mot nomos fonctionne dans chaque texte. Dans le judaïsme, le mot renvoie déjà à trois champs sémantiques (p. 41-42, 101-104) : Pentateuque, législation et révélation. Paul utilise les deux premiers, néglige le troisième, mais y adjoint un quatrième, l'expression " nomos + génitif ", que Quesnel traduit de manière convaincante par : " la logique de... ". Bref, selon Quesnel, si on se fie aux points de repères rhétoriques dégagés, l'utilisation paulinienne de la loi est claire et cohérente (pace Heikki Räsänen). Enfin, il faut distinguer le rapport de Paul à la loi, de son rapport au peuple d'Israël. Un Juif sera évidemment mal à l'aise devant le rôle réservé à la loi par Paul dans l'économie du salut, mais il devrait prendre conscience du statut particulier que Paul continue d'attribuer à Israël, ce que les chrétiens après lui n'ont jamais réussi à accepter.

Quesnel emprunte librement à la rhétorique (p. 8-12, 17, 22, 42) mais aussi à la critique au temps du lecteur (readers's response criticism, p. 18, 40) et à la sémiotique (p. 24). Surtout, il suit pas à pas le texte, attentif aux ambiguïtés grammaticales, métaphoriques et sémantiques. Ainsi, il s'attarde de manière créative aux métaphores de la rédemption (p. 37), du propitiatoire (p. 38-39) et de l'esclavage (p. 54), en avertissant le lecteur de ne pas les pousser trop loin. Il est attentif au jeu du pluriel et du singulier (p. 26, 29 : " la loi " ne se confond pas avec " les œuvres de la loi "). À rebours de l'interprétation conventionnelle, il propose pour Rm 7,1 de donner au sujet du verbe le référent nomos plutôt que anthrôpos (p. 55 &emdash; j'aurais pour ma part conservé l'ambiguïté qui permet une double lecture). En Rm 2,14-15, la compréhension de par nature variera selon la ponctuation préférée (p. 20). En somme, même si les analyses sont parfois un peu rapides, Quesnel identifie toujours les points d'achoppement et présente une solution précise et ingénieuse. Particulièrement, le traitement de Rm 3, 21-26 et de Rm 6-7, l'exposition du problème du " je " de Rm 7, 7-25, la synthèse de l'économie de salut (p. 72), la lecture de Rm 11, 16-24 comme " bande dessinée " (si ce n'est qu'il ne s'agit pas d'une " allégorie ") sont particulièrement superbes.

Seuls quelques points de détail appellent de ma part une certaine réserve. 1) L'identification des propositions rhétoriques devrait être critériée. Par exemple, une proposition ne saurait terminer un exposé (contrairement à Rm 9, 30-31 et 11, 25-27). Plus fondamentalement, il faut se poser la question du fondement de l'hypothèse empirique des propositions multiples relayées par des propositions secondaires. Énoncée par Jean-Noël Aletti, elle ne semble pas recevoir d'écho dans le monde anglo-saxon, d'où l'analyse rhétorique est originaire &emdash; à cause du clivage linguistique ou de son absence des manuels rhétoriques antiques ? 2) Le jeu intratextuel, par des renvois thématiques et sémantiques, est complètement passé sous silence. Or, Rm 1-2 est repris en Rm 12-15, Rm 3 annonce Rm 6-7 et Rm 9-11, Rm 1, 1-15 forme un tout qui trouve sa reprise en Rm 15, 14ss. 3) Quesnel m'apparaît conservateur en ce qui a trait à l'interprétation subjective de pistis christou. Cette hypothèse est prometteuse et rencontre le soutien de nombreux auteurs (et non seulement de Lloyd Gaston, p. 33). 4) L'aspect sociologique (et non pas seulement théologique) de la loi comme marqueur identitaire est occulté, ce qui aurait apporté un éclairage complémentaire. 5) Concernant Rm 11, 26 et le salut de tout Israël, Quesnel commente : " Israël dans la globalité qualitative atteindra le salut de l'âge messianique en étant reçu dans l'Église chrétienne " (p. 91). Or, je persiste à croire que les commentateurs qui cherchent à expliciter le comment du salut d'Israël torturent le texte, qui se limite, à mon sens, à énoncer le fait du salut.

Ce livre est un tour de force pédagogique, à double titre. Il réussit, à partir d'un fil conducteur précis (mais nécessairement partiel), à commenter de manière plausible l'ensemble de Romains en cent pages ; il montre aussi comment on peut lire de manière serrée et méthodique le texte, pour en tirer une théologie.

Cela en fait un livre d'introduction particulièrement intelligent et pertinent pour les étudiants de premier cycle et le grand public.

Alain Gignac

Université de Montréal

 


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