Mondher Sfar, 1998, Le Coran, la Bible et l'Orient ancien, Paris, Sfar, 2e édition, 447 p.

 

 

Publié à compte d'auteur, ce livre cherche à restituer au Coran sa dimension temporelle et sa place dans l'histoire. Contrairement à l'historiographie classique qui a voulu séparer la société arabe de son passé oriental, M. Sfar, dans cette recherche qualifiée d'" essai " (p. 19), vise un seul objectif : souligner " à quel point la continuité entre l'idéologie arabo-mésopotamienne et l'idéologie biblico-coranique sont solidaires et forment une étonnante unité " (p. 17).

Travaillant donc avec une approche à la fois historico-comparative et anthropologique, l'auteur étudie les thèmes coraniques les plus significatifs, savoir : 1) l'institution royale (p. 21-32), laquelle est inconcevable sans l'idéologie de la guerre (p. 33-53) ; 2) l'apocalypse coranique qui comprend le mythe de la création du monde et sa finalité (p. 55-97) ; 3) la théologie coranique et le problème du polythéisme, ce qui inclut l'angélologie, la démonologie, les figures nergaliennes d'Allâh, etc. (p. 99-156, 203-238 et 353-408) ; 4) l'institution prophétique (p. 157-202) et la question de l'éclipse de Dieu qui touche directement à la nature de la prophétie coranique (p. 319-351) ; 5) le traité de vassalité ou l'essence juridique du religieux (p. 261-317). L'organisation de l'ouvrage, on le voit, pourrait être plus cohérente, d'autant plus que deux chapitres supplémentaires s'ajoutent à ces nombreuses enquêtes présentées un peu pêle-mêle : l'ascension céleste attribuée à Muhammad (p. 239-260) et l'apport du manichéisme au Coran (p. 409-425).

Dans l'ensemble, cette recherche est originale et contient des études soignées ainsi que des conclusions audacieuses. Le chapitre sept est un bel exemple d'analyse rigoureuse. À partir d'une investigation philologique de la sourate 17, 1, d'une comparaison de cette sourate avec la littérature intertestamentaire et d'un examen de la tradition islamique, l'auteur montre bien que ce n'est pas Muhammad qui a eu le privilège d'être choisi pour effectuer le Voyage nocturne au Temple céleste, mais plutôt Abraham (p. 239-260). Quant à la thèse défendue au chapitre quatre, elle illustre parfaitement le caractère audacieux de la présente étude: l'auteur est en effet convaincu que le Coran, sur le plan purement théologique, " est fondamentalement polythéiste " (p. 109) !

Avec une telle affirmation, et ce n'est pas la seule à surprendre, on devine que cette étude, qui tente de réconcilier l'islam avec ses origines moyen-orientales et arabes anciennes, emprunte parfois un ton plutôt polémique. Que les thèses défendues soient provocantes ne devrait pas, en soi, causer de problème. Par contre, ce qui est problématique, c'est le caractère trop ambitieux de l'entreprise : la comparaison de domaines aussi vastes nécessite une parfaite connaissance à la fois des religions du Proche-Orient ancien, du judaïsme ancien (Tanak et littérature intertestamentaire), du christianisme (Nouveau Testament), du Coran et de la tradition islamique. Or, particulièrement en ce qui concerne le judaïsme ancien qui m'est plus familier, maintes affirmations sont parfois carrément irrecevables, non pas d'un point de vue dogmatique &emdash; le judaïsme n'a que faire des dogmes et des credos ! &emdash;, mais plus simplement d'un point de vue historique.

Toutefois, malgré certaines lacunes et quelques affirmations caricaturales, on ne peut que féliciter l'auteur d'avoir eu le courage et la patience de soumettre maints textes du Coran et des traditions musulmanes à la même approche historico-critique que celle qui caractérise l'exégèse biblique depuis déjà plus d'un siècle.

Jean-Jacques Lavoie

Université du Québec à Montréal

 


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