Jean Morency. 1994 .Le mythe américain dans les fictions d'Amérique. De Washington Irving à Jacques Poulin, Québec: Nuit blanche éditeur, (Coll. «Terre américaine»), 258 p.


Véritable périple littéraire, l'ouvrage de Jean Morency s'emploie à redonner toute sa «résonance continentale» au mythe américain. Au-delà des limites temporelle et spatiale, l'essayiste tisse une étonnante parenté entre les XIXe et XXe siècles des Nathaniel Hawthorne et Robert Lalonde, entre le dernier des Mohicans et le Survenant, entre l'océan de Herman Melville et la montagne de Gabrielle Roy.

Convoquant Gilbert Durand et Mircea Eliade notamment, Morency traque le mythe et piste, sur les terres nord-américaines, une matrice empreinte de métamorphoses et de recommencements.

Il faut remonter jusqu'à l'aube du XVIe siècle pour trouver les traces de ces motifs désormais inscrits dans l'imaginaire du Nouveau Monde. «Dans l'histoire de l'Occident, la découverte de l'Amérique apparaît en effet comme l'occasion rêvée de favoriser, dans un Moyen-Âge qui se meurt dans les convulsions des guerres, de la peste et de la famine, la «renaissance» de l'homme, le «recommencement» de l'aventure humaine.» (p. 10)

Bien que diachronique au plan de la méthode, l'étude de Morency s'attache aux «confluences imaginaires» qui fondent la littérature états-unienne d'une part, et qui surviennent, survivent, d'autre part, dans la fiction québécoise à quelque cent ans d'intervalle. L'une et l'autre littératures semblent par ailleurs confrontées - de manière inverse toutefois - à la problématique de l'État-Nation.

Aux États-Unis, rappelle ainsi l'auteur, l'État précède en quelque sorte la nation: la guerre d'indépendance donne en 1776 aux citoyens américains un État doté d'une constitution, mais le sentiment de former une nation, une culture distincte, ne se forgera que par la suite. Au Canada français, puis au Québec, au contraire, la nation précède l'État: le sentiment national existe depuis très longtemps mais ne parvient jamais à déboucher sur la formation d'un État. (p. 26)

De cette coupe diachronique, «la nature intemporelle du mythe» ne cesse de se manifester en révélant des thèmes majeurs - tels notamment l'espace, l'aliénation, la fuite et l'errance - structurés par un conflit créateur aux antithétiques principes.

Dans ses contes, Washington Irving, par exemple, instaure le mouvement dialectique entre nomade et sédentaire (dont les figures bibliques de Abel et de Caïn apparaissent prototypiques), encore largement présent dans les oeuvres québécoises contemporaines. Avec la saga de James Fenimore Cooper prend place la confrontation entre Ancien et Nouveau Monde que traduisent les personnages du Blanc et de l'Indien. Intermédiaire, «personnage de synthèse», le nomade apparaît - non seulement dans les romans de Cooper mais également dans ceux de Louis Hémon, de Jean-Yves Soucy... - comme «une figure charnière qui favorise le renouveau» (p. 196), assurant la pérennité par son sacrifice, à l'instar de «cet autre médiateur qu'est l'Indien, destiné lui aussi, de toute éternité, à disparaître dans l'espace infini du continent.» (p. 197)

Mais on ne saurait donner ici qu'un bien pâle et parcellaire aperçu de l'analyse de Morency sur les oeuvres des Irving, Hawthorne, Savard, Soucy, Poulin, etc. et de leurs créatures partagées «entre l'attachement et l'arrachement». (p. 143)

Soulignons cependant que, à travers les années - en dépit ou grâce à la lente maturation, aux changements sociaux et culturels -, une question revient, tel un leitmotiv, dans le «conflit qui traverse l'imaginaire nord-américain et qui donne au mythe son élan: que doit-on choisir, pour inventer son destin, entre la fuite en avant et la vie immobile, entre l'errance et l'enracinement?» (p. 216)

À la baleine blanche de Melville répond l'élan d'Amérique de Langevin ou cet autre monstre de blancheur qu'est l'hiver québécois. Autant de représentations de «la force brute du continent américain» (p. 183) par lesquelles s'accomplit la destinée, c'est-à-dire la coincidentia oppositorum.

C'est à la découverte des monstres et merveilles du continent mythique que nous convie donc Jean Morency, à la mise en lumière de la conception de l'Amérique des commencements et des recommencements.


Manon Lewis
Centre d'études sur l'actuel et le quotidien, Université de Paris V - Sorbonne

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