Bernard Reymond. 1996. L'architecture religieuse des protestants. Genève : Labor et Fides.


Achevant sa liste des bienfaits apportés par la religion à la civilisation, Chateaubriand (1802) traite de l'architecture; les monuments, dit-il, sont là pour répondre aux détracteurs de la foi évangélique; Saint-Pierre de Rome, Sainte-Sophie de Constantinople et Saint-Paul de Londres prouvent qu'«on est redevable à la religion des trois chefs d'oeuvre de l'architecture moderne». Puis un chapitre devenu célèbre loue les églises gothiques: «on ne pouvait entrer dans une église gothique sans éprouver une sorte de frissonnement et un sentiment vague de la divinité.» (Génie du christianisme. 1978. Paris: Gallimard, p. 881). Presque tout le XIXe siècle juge que l'ogive (qui rappelle les forêts) est le seul style qui convienne au culte chrétien. Le lecteur du Dictionnaire des bienfaits et beautés du christianisme de l'abbé C. F. Chevé (Encyclopédie théologique de Migne, 1856, 3e série) est tenté d'ajouter un autre lieu commun au dictionnaire de Flaubert: «Protestantisme: n'a rien contribué aux beaux-arts». Le livre de Bernard Reymond vient à temps pour rendre justice à toutes les tentatives chrétiennes de bâtir des lieux de culte convenables. Il réhabilite l'éventail des esthétiques historiques, et pose des interrogations sur ce qu'est le culte chrétien.

Les mérites de ce travail sont nombreux. Il existe (on se demande comment une telle carence a pu exister si longtemps), il assure une documentation internationale et comporte 200 illustrations de très haute qualité. Et en remontant aux origines, il nous donne un fil conducteur solide.

Au cours du XVIe siècle, les protestants réaménagèrent les églises médiévales là où ils purent réformer l'Église et prétendre ainsi à la continuité du culte. Ou, ayant «dressé l'Église» dans des circonstances adverses, ils bâtirent du neuf. Les principes sont les mêmes dans les deux cas. Ces chrétiens exigent une unification de l'espace et obtiennent un lieu de rassemblement. Ils effacent la différence entre choeur et nef, sacerdoce et fidèles. L'exemple français est éloquent: les huguenots construisent du neuf et, le plus souvent, adoptent un plan de rectangle en long. (Quiconque sait ériger une grange sait construire un temple.) La chaire est au milieu d'un long côté et les bancs disposés en demi-ellipse. Ne parlons pas d'hémicycle, car il y a des bancs pour les élus de la congrégation (les anciens) sur le mur du fond, derrière le pasteur.

Ce qui compte donc ce n'est pas la disposition du mobilier liturgique, mais la disposition des fidèles, «peuple de prêtres, nation sainte». L'architecture organise un regroupement en ellipse, avec le gros de l'assemblée soit en face, soit à droite ou à gauche du ministre qui préside le culte. (Notons que les gens se disposent spontanément plus ou moins ainsi autour d'un orateur qui prend la parole en plein air.) Au XXe siècle, avec le mouvement oecuménique, les protestants ont acquis une mauvaise conscience quant à la centralité de la chaire; il faut leur rappeler que la disposition originelle a plutôt pour centre l'espace vide au milieu du peuple réuni.

Cette organisation des lieux (dite du quadrangle choral) est attestée dans tout l'espace réformé, de la Hongrie à l'Écosse; elle a produit des temples ronds, dodécagonaux, octagonaux, en ellipse, en carré et en T, modestes ou somptueux. (Les temples français ayant été presque tous détruits en 1685, Reymond nous guide à travers les efforts de reconstitution, grâce à l'archéologie et l'iconographie.) On trouve dans la vieille ville de Québec un beau témoin de ce type d'architecture, l'église presbytérienne (écossaise) Saint Andrew (1810); la chaire surélevée est sur le long côté du rectangle, les bancs sont en demi-cercle; il n'y a pas d'allée centrale, mais deux allées qui convergent vers la chaire.

L'esthétique qui préside à la création de tels espaces, lorsqu'elle est réussie, est fonctionnelle, sobre, aérée, claire. Reymond rappelle les raisons pratiques: de grandes fenêtres lumineuses car les fidèles doivent lire les psaumes ou cantiques qu'ils ne savent pas encore par coeur; chaire surélevée, avec abat-voix, pour des raisons acoustiques. À partir du XIXe siècle, à part la vague néo-gothique (qui mit du temps avant de déferler sur les protestants français), on observe une tendance à adopter l'approche perspectiviste inaugurée par les Jésuites au XVIIe s., à savoir le rectangle en long, avec estrade et mobilier liturgique au fond, donc sur un petit côté, et avec une allée centrale et des bancs rectilignes. (Au XVIe s. la table de communion, presque toujours en bois, est au même niveau que les bancs; souvent elle n'est dressée que les dimanches où la Sainte-Cène est célébrée.)

Néanmoins la tendance à inviter les fidèles à s'installer sur trois côtés demeure. Ainsi les méthodistes d'Akron (Ohio) inventèrent un design qui se répandit dans le monde anglophone. De l'extérieur, le bâtiment ressemble à une cathédrale gothique. Mais à l'intérieur, une paroi sépare d'un côté la nef et le transept, de l'autre le chúur. Ce «choeur» est en fait une série de salles de réunions et de bureaux. Le lieu du culte, grâce à une nef peu profonde, sans bas-côtés, et grâce à un transept large, avec galeries, dispose les participants dans un espace en forme de T. L'église Saint James de la rue Sainte-Catherine à Montréal (1889) est un bel exemple de ce modèle. (Pour une description et une illustration de l'intérieur, voir Commission des biens culturels, Les chemins de la mémoire. Monuments et sites historiques du Québec. 1991. Les publications du Québec, Vol. II, pp. 78-80.) Et l'église Plymouth-Trinity de Sherbrooke (1855) dispose les bancs en demi-ellipse (avec deux allées, et donc trois groupes de bancs) dans un cadre de style renouveau classique (ibid., pp. 480-481). Mais, avec le temps, les nouvelles possibilités techniques favorisent le recours à l'approche perspectiviste; l'éclairage électrique permet l'installation de vitraux, l'électronique règle les problèmes d'acoustique.

Reymond traite à fond son sujet; on y apprend aussi ce que firent les luthériens et les anglicans. Il nous amène de la Finlande jusqu'en Californie. Il aborde la question délicate des rapports entre architectes et gens d'Église. À sa bibliographie (16 colonnes), on peut maintenant ajouter une thèse française, celle de Karin Colinet, Les temples protestants cévénols. Essai de typologie (septembre 1994).

La question est d'actualité, soit pour ceux qui construisent ou pour ceux qui restaurent et sauvegardent. On connaît le soin pris au Québec pour cet aspect du patrimoine. Les Presses de l'Université d'Ottawa vont publier la thèse de Vicky Bennett sur les églises protestantes de l'Outaouais. Les Presses du Languedoc annoncent des Promenades autour des temples de France de René Laurent. Le lecteur québécois souhaiterait une plus ample documentation sur les «meeting houses» de la Nouvelle Angleterre, un point fort de la création protestante, celui qui nous est le plus accessible; on y construit en bois, peint en blanc, des lieux qui servent à la fois au culte et aux assemblées municipales. (Il y en a un bel exemple tardif dans les Cantons-de-l'Est, l'église congrégationaliste d'Eaton Corner; 1842 ó Ibid., pp. 483-485). Enfin, ce même lecteur pourrait s'interroger sur les particularités de l'église Saint-Roch à Québec et de l'église Saint-Jean-Baptiste à Montréal; qu'est-ce qui a amené les architectes à adopter un plan qui dispose la moitié des bancs dans le transept (y compris des galeries), des bancs qui se font face à gauche et à droite du choeur?


Michel Despland,
Université Concordia

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