Louis Rousseau, dir. 1995. Le bas clergé catholique au dix-neuvième siècle. Approche comparative d'une population pastorale en voie de changement.  Colloque international de Montréal. 11-13 mai 1992. Québec : Les Cahiers de recherches en sciences de la religion, 12.


En mai 1992, j'ai participé au colloque de trois jours sur «Le bas clergé catholique au dix-neuvième siècle», à l'Université de Montréal.  Ce fut un vrai plaisir intellectuel : un sujet bien précis, des perspectives internationales (Canada français, anglais, France, Irlande, États-Unis), une approche comparative et pluridisciplinaire, des communications vivantes et représentant plusieurs facettes de la vie du clergé, et jusqu'à une belle image d'un vicaire, ici reproduite, servant d'emblème au colloque.  En somme, grâce à l'énergie et au dynamisme de Louis Rousseau, un colloque réussi et stimulant.

Pourquoi donc suis-je sorti de la lecture de l'ouvrage, qui reprend les communications du colloque, avec un certain sentiment de frustration?  Certainement pas, comme on le voit dans bien des collectifs de ce type, à cause du manque d'unité entre les articles; au contraire, la substantielle introduction de L. Rousseau en montre bien la logique et la complémentarité.  Peut-être plus à cause d'un certain nombre de défauts qui m'avaient échappé dans l'enthousiasme de cette rencontre scientifique et qui sont ressortis avec force après quatre ans de «maturation»...

D'abord l'expression «bas clergé».  Pourquoi utiliser ce concept si peu approprié ici, et démenti par plusieurs des articles?  Peut-on imaginer, par exemple, personnage plus «haut clergé» que le père Cyrille Beaudry, supérieur du Collège de Joliette et de sa congrégation pendant, respectivement, quarante et douze ans?  Pareille distinction n'a guère de bon sens ici.  En présentation, L. Rousseau explique que ce terme désigne «le personnel pastoral de la base, réparti sur tout le territoire diocésain, par opposition au centre épiscopal» (9).  Pourquoi ne pas parler alors tout simplement de «prêtres», un mot beaucoup plus simple qui aurait évité l'introduction d'une catégorie à la pertinence plus que douteuse...

Ensuite, quoiqu'en dise le sous-titre, on n'a pas ici d'approche comparative, sauf pour l'article de Pierre Guillaume.  Rousseau lui-même l'admet : c'est au lecteur d'effectuer les rapprochements qui s'imposent.  Pis encore, on s'aperçoit qu'un certain nombre d'articles n'abordent à peu près pas le sujet.  C'est le cas surtout du texte de R. Scott Appleby, qui porte entièrement sur le clergé paroissial américain au 20e siècle, à partir d'une approche de théologie du sacerdoce et du renouveau pastoral complètement étrangère au reste du colloque.  De plus, ce texte est long (30 pages) et en résume un autre, encore plus long, de 1989.

En fait, trois des quatre dernières parties de l'ouvrage (p. 225 ss.) entrent pratiquement dans ce rayon de la moindre pertinence.  On comprendra pourquoi si on examine l'organisation du colloque.  On a d'abord voulu réunir deux équipes qui collaborent depuis un certain nombre d'années, le Département des sciences religieuses de l'UQAM et le Centre d'études canadiennes de Bordeaux.  Cela nous vaut les communications de Rousseau et Remiggi pour l'UQAM, et de Courcy, Peyrous, Palard, Loupès, Vogt-Raguy et Guillaume pour Bordeaux.  On invite aussi quatre chercheurs de prestige pour donner du coffre à l'entreprise, et sa marque internationale : Boutry, Lagrée, Larkin, Appleby.  Enfin, on recrute sur place un certain nombre de collègues qui viennent livrer le fruit de leurs travaux passés ou actuels, travaux bien connus pour la plupart, des Lemieux, Gagnon, Laverdure, Galarneau, Hébert et Choquette.  C'est dans cette dernière catégorie qu'on retrouve les articles qui collent le moins bien à la problématique du colloque, du fait que leurs auteurs sont partis d'interrogations tout autres.  On níy apprend au demeurant rien de bien neuf, à telle enseigne que le texte de Léo-Paul Hébert sur Cyrille Beaudry est pratiquement identique à celui qu'il livrait au même moment au Dictionnaire biographique du Canada, vol. XIII, 1994.

On peut donc se poser des questions sur l'apport scientifique de l'ouvrage.  Mais là ne s'arrêtent pas nos frustrations.  La présentation laisse beaucoup à désirer.  Les titres de la table des matières ne correspondent que rarement aux titres réels des articles : on a souvent reproduit les titres du colloque.  Le travail d'édition est resté en plan : on n'en finirait pas d'énumérer erreurs et coquilles de toutes sortes.  À tel point qu'on se demande si Rousseau ironise quand il termine sa présentation en remerciant ses collaborateur pour «le plaisir de lire»...  Il faut dire que les Cahiers de recherches en sciences de la religion semblent se spécialiser dans les innombrables erreurs d'édition, si j'en juge par un autre de ses ouvrages, excellent par ailleurs, dont j'ai eu jadis à rendre compte (C.-M. Gagnon.  La littérature populaire religieuse au Québec. 1986).  Un seul exemple : à la page 35, on établit que les francophones représentent 80 % de catholiques du diocèse d'Ottawa en 1901 alors que le tableau correspondant indique une absence de données pour les francophones en 1901.

Que reste-t-il de cet ouvrage, une fois toutes ces frustrations passées?  Heureusement, quelques textes excellents.  Sans prétendre être exhaustif, et en admettant qu'une autre personne aurait pu faire un autre choix, voici ceux des dix-huit articles qui m'ont le plus intéressé.  D'abord, les deux premiers, de Boutry et Larkin.  Philippe Boutry traite de «la romanisation du clergé secondaire français du Concordat de 1801 au premier concile du Vatican».  C'est une magnifique synthèse, et le seul regret qu'on a est le traitement à peine esquissé des années 1860.  Emmet Larkin, quant à lui, présente le clergé catholique irlandais du dix-neuvième siècle, autour de la césure que représente la Grande Famine de 1847.  C'est un sujet qu'il domine largement, notamment en ce qui concerne la «Devotional Revolution», et qui apporte des perspectives neuves, pour moi en tout cas.  Le regret, ici, est que ce texte, comme quelques autres d'ailleurs, ne comporte aucune note ni renvoi bibliographique, qui auraient été d'autant plus utiles que le sujet est moins connu du public francophone.  L'article de Michel Lagrée sur «Les vicaires ruraux dans l'Ouest breton au XIXe siècle» repose sur de fines enquêtes statistiques, tant pour la Bretagne que pour la France entière.  Une connaissance poussée de la géographie française est cependant nécessaire pour en goûter tous les fruits.

Les deux articles de Frank W. Remiggi et de Louis Rousseau, l'un géographe, l'autre historien, et tous deux responsables du grand projet sur «Le renouveau religieux montréalais au dix-neuvième siècle», constituent, comme il se doit, un point fort du recueil.  Cette étude couvre la grande région de Montréal (le diocèse de Montréal avant 1850) pour les années 1820 à 1880.  Elle s'appuie sur le Dictionnaire biographique du clergé canadien français de J.-B.-A. Allaire, et couvre de 522 (Remiggi) à 636 (Rousseau) prêtres séculiers.  Remiggi étudie surtout leur répartition géographique, Saint-Hyacinthe et Saint-Jean-de-Longueuil étant les plus favorisés, alors que Rousseau examine le recrutement, les nominations, la richesse, en somme, les carrières pastorales.  Tous deux concluent en vantant la gestion du personnel clérical, mais on ne voit guère sur quoi repose cette affirmation.  Un autre article m'a beaucoup appris, celui de Dominique Vogt-Raguy, sur le prosélytisme des ministres protestants au Québec de 1834 à 1920 environ, à partir de sources surtout protestantes, autant suisses que canadiennes.  On devine que l'auteure a écrit beaucoup sur le sujet, mais ce n'est pas ici qu'on en retrouvera la référence...

En somme, une fois passés des agacements dont on se passerait bien, on peut dire que cet ouvrage renferme, autour d'un thème relativement nouveau pour notre époque, une série d'articles dont quelques-uns donnent certainement le goût d'en savoir davantage et de pousser la recherche.  À chacun d'y trouver son bien !


Guy Laperrière,
Université de Sherbrooke

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