Schalom Ben-Chorin, 1999, Paul. Un regard juif sur l'Apôtre des Gentils, Paris, Desclée, 280 p.


 

Ce livre est paru originellement en 1970 sous le titre Paulus. Der Völkerapostel in jüdischer Sicht. La présente traduction, réalisée par Paul Kessler, témoigne de toute l'importance qu'on reconnaît encore, près de trente ans après, à ce très bel " essai " (p. 17) d'un des pionniers les plus éminents du dialogue judéo-chrétien. Cet essai est fondé sur les Actes des Apôtres de Luc, les épîtres authentiques de Paul (Romains, 1-2 Corinthiens, Galates, Philippiens, 1 Thessaloniciens et Philémon) &emdash; lesquelles sont parfois comparées aux responsa rabbiniques &emdash; (p. 136), et la lettre aux Hébreux, cette réponse à la christologie de Qumran (p. 201), dont l'auteur est peut-être Barnabas, compagnon de voyage et collaborateur de Paul (p. 198). Les épîtres aux Éphésiens et aux Colossiens, la deuxième épître aux Thessaloniciens et les deux épîtres à Timothée ne sont donc pas prises en considération dans la présente étude.

Pour Ben-Chorin, Paul est le représentant typique du judaïsme de la Diaspora qui n'a cessé d'être un judaïsme synthétique : il est fils d'Israël, citoyen romain, pharisien, apocalypticien juif et mystique judéo-hellénistique (p. 9). Autrement dit, ce que Paul partage avec le judaïsme, ce n'est donc " pas seulement le terrain nourricier de l'Ancien Testament ", mais c'est aussi " l'héritage pharisien et judéo-hellénistique " (p. 187), héritage qui lui a été directement transmis par Gamaliel (p. 205-214) et indirectement par Philon d'Alexandrie (p. 214-220).

Étonnement &emdash; et avec raison &emdash; Ben-Chorin ne partage pas la thèse défendue par maints exégètes juifs, selon laquelle Paul, et non Jésus, serait le fondateur du christianisme (p. 10). Mieux encore, il qualifie de superficielle l'opinion selon laquelle Paul serait devenu chrétien à la suite de l'Événement de Damas, alors qu'il aurait été juif jusque là. Au contraire, pour Ben-Chorin, Paul va demeurer juif et lutter, en tant que juif, pour un universalisme juif, un " plus grand Israël ", déjà préparé par l'action de Jésus (p. 31). Ben-Chorin est même d'avis que le cheminement de Paul parmi les Gentils lui a été dicté par son amour pour Israël (p. 18). En d'autres mots, " l'antagonisme absolu entre Paul et le judaïsme ", ou encore l'idée " d'un dépassement du judaïsme par Paul, doit être révisé à fond " (p. 124) et c'est précisément ce que fait très bien Ben-Chorin dans le présent ouvrage.

En fait, bien qu'il soit divisé en 9 chapitres, ce livre ne défend qu'une seule et grande thèse : l'exégèse de Paul se place entièrement dans la ligne de l'herméneutique pharisienne et rabbinique. Certes, l'auteur reconnaît que les conclusions de Paul sont souvent différentes de celles de l'académie pharisienne qu'il a fréquentée à Jérusalem, mais il nous rappelle que les autres rabbins n'étaient pas toujours d'accord non plus entre eux et qu'ils arrivaient souvent, eux aussi, à des conclusions divergentes ; du reste, ajoute-t-il, " il en est encore ainsi de nos jours, et il est admis dans le judaïsme, suivant un principe fort libéral, que " les uns et les autres énoncent les paroles du Dieu vivant " " (p. 126).

Un appendice est ajouté à la traduction française (p. 233-250). Originellement une conférence prononcée à l'institut suédois de Jérusalem au cours du semestre d'hiver 1974, cet appendice compare Jésus et Paul, ces deux grands penseurs qui se sont tenus, aussi bien dans leur enseignement que dans leur conduite, aux principes du judaïsme pharisien. Le lecteur désireux de poursuivre son étude sur Jésus pourra toujours lire son très beau livre intitulé Bruder Jesus (Munich, Paul List Verlag, 1967) également paru en français sous le titre Mon frère Jésus (Paris, Seuil, 1983).

Une courte postface, dans laquelle Ben-Chorin rappelle l'origine de son intérêt pour Paul, une brève bibliographie commentée (17 auteurs de confession chrétienne et 11 de confession juive) et deux index (des versets bibliques et des personnes citées) terminent cette passionnante étude.

La complexité de la pensée paulinienne est notoire et cela, depuis la naissance du christianisme, puisque déjà l'auteur de la deuxième lettre de Pierre se plaignait de ses obscurités (3, 16). Or, Ben-Chorin a l'immense mérite d'apporter un éclairage neuf sur cette pensée qui n'a jamais cessé de susciter d'immenses controverses au sein même du christianisme (on peut penser aux controverses d'Antioche et de Jérusalem en Actes 15, mais aussi à celles des réformateurs du seizième siècle) et ce, sans aucune apologétique. Bref, cet essai stimulera donc non seulement le dialogue entre les spécialistes de Paul, mais il fera sûrement entrer davantage Paul &emdash; cette " figure la plus problématique non seulement du Nouveau Testament, mais peut-être de toute l'histoire juive " (p. 230) &emdash;, ainsi que la théologie paulinienne, dans le dialogue judéo-chrétien.

Jean-Jacques Lavoie

Université du Québec à Montréal

 


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