Noël Simard. 1995. Le Sida. Enjeux éthiques et spirituels. Montréal : Éditions Médiaspaul (Coll. «Interpellations»).


C'est un voyage au coeur de l'inconnu que nous propose l'auteur Noël Simard dans son livre Le Sida. Enjeux éthiques et spirituels, cet inconnu que nous n'osons pas toujours affronter, bien que nous allions un jour, nous les humains, être obligés de le faire. Car on a trop (et mal) dit le VIH-Sida. Maintenant, c'est un peu le VIH-Sida qui doit dire l'humain, le pousser à ses propres limites, le faire réfléchir sur lui-même et sur le sens de sa vie et de sa présence sur cette planète. Que nous le souhaitions ou non, la réalité du VIH-Sida oblige chacun à redéfinir ses préconceptions de l'univers et du monde. Nous avons ici affaire à un phénomène qui ne permettra plus à l'humain de jouer encore longtemps à l'autruche devant son incapacité à faire face adéquatement à cette «épreuve», si ce n'est ultime, du moins, décisive.

Ces réalités, Simard nous les rappelle bien dès les premières lignes de son ouvrage, où l'on comprend tout de suite ne pas s'apprêter à lire «un autre livre sur le Sida», un peu comme si la thématique même était lassante, comme si on avait tout dit, que l'on savait déjà tout. Passant bien au-dessus de toutes ces technicités ressassées et rabâchées avec une fougue troublante et sans précédent depuis l'identification du virus en 1983, Simard cherche justement à aller plus loin, en essayant de «[...] susciter une prise de conscience des intervenants et un surcroît d'humanité dans les actions à poser pour être à la hauteur du défi» (p. 10). L'auteur est en effet un des rares à ne pas réduire le VIH-Sida à un virus, ou bien, si l'on est généreux, à un «défi biomédical troublant».

Mais ces questions qui sont trop souvent laissées en suspens derrière ce voile scientifique pompeux et prétentieux, sont souvent en même temps les plus cruciales et les plus fondamentales, du moins à long terme. Et là réside peut-être le plus grand drame, car d'aucuns seront par conséquent tentés de désinvestir un sujet qui, malgré son caractère quasi-omniprésent, ne doit pas être abandonné. Après lecture, nous sommes bien forcés de constater que nous sommes très loin de tout connaître sur le VIH-Sida, malgré des apparences souvent trompeuses. Bien que l'on sache très bien (trop bien???) comment le VIH-Sida vit dans l'humain, l'on n'a pas encore appris comment l'humain peut et doit vivre avec le VIH-Sida. Simard voit dans ce phénomène vicieux le vrai défi que nous impose cette «nouvelle peste».

Ce bref ouvrage se divise en cinq chapitres où l'on tentera en quelque sorte de découvrir ce «dark side» du Sida, toutes ces questions que l'on n'ose approcher de peur de s'y brûler ou de subir un autre échec. On s'étonnera pourtant d'y découvrir une première partie brossant un tableau plus «traditionnel» du VIH-Sida d'une façon si élaborée et si étendue: dans un livre où l'on prétend éviter le plus possible les questions techniques, historiques et statistiques, le chapitre introducteur souffre peut-être paradoxalement de sa trop grande qualité en terme de précision et de rigueur. Mais l'on est rapidement avalé par un univers que l'on ne reconnaît plus, ou plutôt, que l'on aimerait ne pas reconnaître. Tout au long des quatre autres chapitres, on posera les vraies questions, celles qui sont le moins abordées, celles qui sont les plus compliquées et qui dérangent le plus. On nous parlera de la crise profonde que révèle le VIH-Sida, des situations-limites de l'existence, des principaux enjeux éthiques proprement dits, ainsi que de cette quête de renouveau éthique et spirituel.

C'est sans trop de surprise cependant que l'on découvre beaucoup plus d'informations sur l'éthique que sur les aspects «spirituels». Est-ce donc qu'il n'y a rien à dire en substance, ou plutôt que l'auteur ne voit ici dans la spiritualité qu'un sujet «parallèle»? Je ne sais. Ce qui est certain cependant, c'est que ceux qui penseraient trouver dans ce livre de Simard un nouveau chemin pour leur spiritualité perdue ou en détresse risquent d'être fort déçus: en effet, exceptions faites de quelques références timides à l'Église «chrétienne» (???), et de quelques autres allusions éparses se rapportant aux remises en question spirituelles qu'imposent parfois aux malades du Sida les notions de péché et de mort, cet ouvrage est à toute fin pratique dépourvu de «spiritualité», ce qui ne le rend pas moins excellent. Il reste seulement que son titre prétend recouvrir certaines thématiques qu'il n'encadre que très partiellement.

L'ouvrage de Simard est un de ceux ou l'on n'apprend pas grand chose, mais ou l'on découvre beaucoup. Ne se contentant pas que de nous fournir une information cent fois dite et redite, trop souvent teintée de «political correctness», Le Sida. Enjeux éthiques et spirituels nous prend par la main pour un périple au fond de nous-mêmes et de notre nature humaine à tous. Sans nous brusquer ou nous fournir des réponses qui seraient toutes faites ou arbitraires, il nous indique le sentier à défricher. Bien qu'il ne laisse en fait que peu de réponses (ce n'est d'ailleurs pas son but, et tant mieux...) et beaucoup de questions, il nous donne, de la façon la plus belle qui soit, des armes (des vraies) pour lutter contre cette maladie. En ce sens, le VIH-Sida serait beaucoup plus un révélateur de la conscience humaine qu'une maladie incurable ou un défi médical. Il serait une «[...] chance d'affronter les situations-limites qui signent notre finitude, notre solitude et notre incertitude face à la vie; chance de nous placer en face du sens à donner à nos vies individuelles et collectives; chance de nous mettre à la recherche de ce qui peut colmater le vide créé par le manque inhérent à toute condition humaine et de nous rapprocher de l'essentiel [...]»(p. 258).


Max Lebel,
Université du Québec à Montréal

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