Antoine Sirois. 1992. Mythes et symboles dans la littérature québécoise, Montréal:Triptyque, 154 p.



Voilà un ouvrage qui devrait soulever la curiosité des amateurs de littérature, aussi bien que des adeptes de l'étude du religieux. Dans cette collection d'une dizaine d'articles, Antoine Sirois montre comment on peut faire une lecture des trames mythiques et symboliques d'origine gréco-romaine ou biblique dans nombre de romans québécois. La démonstration n'est pas nouvelle, certes, mais elle vient enrichir une tradit ion déjà bien établie dans les milieux de l'analyse littéraire. Et cette entreprise ne manque pas d'intérêt, en dépit des réserves que l'on peut émettre au sujet de certaines affirmations, ànotre avis un peu courtes, par exemple à l'effet que nos auteurs n'ont pas fait appel aux mythes d'origine aborigène (il suffit de penser à Yves Thériault comme exemple du contraire) ou que "les références d irectes aux mythes et symboles semblaient bien avoir disparu en Occident au XIXe siècle avec l'engouement subit pour les sciences." (7-8) L'ouvrage suscite néanmoins le goût de la lecture (avis aux pédagogues en mal d'inspirat ion!) ou, ce qui est plus rare, donne envie d'aller (re)lire des ouvrages que l'on croyait dépassés, tels les romans du terroir datant de l'avant-guerre. On constate ainsi, une fois de plus, que le roman s'offre à une multiplicité d'analyses, y compris bien sûr - et heureusement! - au plaisir toujours renouvelé de la lecture. Comme le montre Sirois, les mythes gréco-romains et bibliques sont toujours d'actualité. En effet, non seulement la connaiss ance de ces mythes anciens permet-elle encore aujourd'hui de percer quelques-uns des mystères du comportement humain, mais elle sert également d'inspiration à l'écriture contemporaine. D'aucuns ne s'en cachent d'ailleurs pas: "La Bible est un livre extraordinaire, disait Anne Hébert dans une entrevue qu'elle accordait en 1982. C'est peut-être l'oeuvre qui m'a marquée le plus."[2] D'autres, comme Michel Tremblay, se reconnaissent ouvertement "grand amateur de tragédie grecque". Selon Mircea Eliade, auquel - outre Jung et Campbell - Sirois se réfère pour étayer son analyse, "le symbole, le mythe appartiennent à la substance même de la vie spirituelle; (...) on peut l es camoufler, les mutiler, les dégrader, mais (...) on ne les extirpera jamais."[3] Et comme on le note à juste titre, le récit littéraire se prête admirablement bien à une re-narration du mythe et ce, peu importe sa fidélité au récit original. En se servant de la mythocritique, l'auteur de Mythes et symboles dans la littérature québécoise repère "le mythe originel ou son archétype et [fait] apparaître les ressemblances et les différences, l'usage qu'en a fait l'auteur moderne dans son propre projet et la signification nouvelle qu'il veut lui accorder." (9)

Ce recueil de textes s'ouvre sur une étude comparative entre Trente Arpents (Ringuet, 1938) et La Terre (Zola, 1887). Par le jeu de l'intertextualité (l'insertion d'un texte dans un autre texte), il est montr é comment se déploie la référence au mythe de la Terre-Mère, tel qu'il est raconté par Homère dans l'Hymne à la terre. La comparaison révèle comment les hommes (on suppose, ici, au sen s spécifique plutôt que générique du terme) ont perçu la terre comme une mère généreuse ou dévorante, une épouse fidèle ou une "maîtresse impitoyable": "Sans l'homme la terre n'est point féconde et c'est ce besoin qu'elle a de lui qui le lie à la terre, qui le fait prisonnier de trente arpents de glèbe."[4]

A cette première incursion succède une autre étude comparative portant sur un corpus d'une soixantaine de romans du terroir canadiens-français et canadiens-anglais, parus sur une pér iode d'une centaine d'années (1846-1945). Ces romans qui, en leur temps, ont fait l'apologie du travail de la terre comme mode de vie idéal pour une collectivité menacée, avaient l'habitude de présenter la campagne comm e un paradis terrestre, par opposition à cette grande Babylone qu'est la ville, lieu du vice, de la malpropreté et de la déchéance d'un peuple. On apprend avec intérêt que cette opposition manichéenne n'a p as été uniquement le lot de la littérature canadienne-française mais qu'elle a également existé du côté de nos voisins canadiens-anglais. Ceci, propose Sirois, pourrait s'expliquer entre autres par " un facteur commun et fondamental, celui du mythe qui, à travers des variantes et des dégradations, charrie dans le subconscient des humains des images comme celles de l'Éden ou de la ville maléfique." (39)

D'ailleurs, dans "La cité maudite: New York", c'est ce thème de la grande ville, source de tous les malheurs, qui est abordé. L'étude du roman de Damase Potvin, Restons chez nous! (1908, 1 945), autre roman du terroir, illustre dans ce cas-ci la quête éternelle de l'ailleurs. Paul, le personnage central, quitte effectivement sa terre natale pour se rendre dans la cité maudite (New York) où, après avoir ess uyé maints échecs, il finira par mourir. Le cheminement de Paul rappelle le profil mythique de la quête du héros qui, tel Ulysse ou Jason, ne peut résister à l'appel du large. Que l'on soit sans cesse "pris de vo yage", comme le dit joliment Vigneault, ou que l'on s'inquiète des tendances itinérantes chez nos jeunes contemporains, le thème étonne par son caractère toujours actuel: "Comment se fait-il donc, hélas!, é crivait Potvin en 1908, qu'à peine arrivés à l'adolescence, nous ayons hâte de nous dégager des liens qui nous attachent au foyer domestique pour errer, souvent en bohèmes, au centre de quelque ville lointaine (... )?"[5] A cela, Jung aurait pu répondre: "Le voyage est une image de l'aspiration, du désir jamais éteint, qui ne rencontre jamais son objet, de la recherche de la mère perdue."[6]

Outre ces romans d'avant-guerre, des oeuvres plus récentes sont étudiées. Ainsi, en compagnie de Michel Tremblay (La grosse femme d'à côté est enceinte, 1978, et Thérèse et Pierrette à l'école des Saints-Anges, 1980), nous fréquentons le petit monde magique du Plateau Mont-Royal, où évoluent des personnages rappelant les Muses, ces inspiratrices de l'art, ainsi que les Parques, c es figures mythiques qui distribuaient aux humains, dès leur naissance, tout le bonheur ou le malheur que leur réservait la vie: "Oui, on a toujours été là, Rose. Pis on s'ra toujours là. Tricote. Arrête pas. On est là pour ça."[7]

Puis Monique Bosco, avec sa New Medea (1974), fait revivre la Médée d'Euripide: une femme, délaissée par son mari, décide de se venger en utilisant les enfants. Mais Bosco illustre encore davantage "l'effet destructeur de la passion absolue. (...) Première femme à reprendre Médée, elle en a fait un personnage encore plus entier, plus intransigeant" (82).

Dans Héloïse (1982), on voit comment Anne Hébert reprend les personnages mythiques que sont Orphée et Eurydice, tout en faisant revivre, en filigrane de leur comportement, l'un des grands my thes du monde occidental, celui de la proximité incestueuse qu'entretiennent Eros et Thanatos dans les affaires de l'amour: "Qui me voit/Une fois/Une seule fois/Me désire et se noie/La terre est profonde/Comme l'onde.../Qui m'aime/Me suivra. .."[8]

Le personnage d'Orphée est également repris dans Le Ciel de Québec (1979) de Jacques Ferron, sous les traits du poète Hector de Saint-Denys Garneau (1912-1943). Cette fois, le récit fait référence à "un contexte mythique plus vaste, celui du combat entre les forces de la mort et les forces de la vie au Canada" (98), ces dernières étant symbolisées par les forces autonomistes du Québec des années 1930.

On peut lire encore l'analyse du roman de Roger Fournier, Le Cercle des arènes (1982), où il est montré comment la recherche du père par le personnage central peut être interprétée comme une quête initiatique inspirée par une figure féminine. L'oeuvre, on l'aura deviné, "réfère explicitement à l'épreuve du Labyrinthe, au Minotaure, à Thésée et as sez clairement à Ariane" (116), sans toutefois correspondre à la lettre au récit ancien.

On s'intéressera finalement aux deux études axées sur l'ensemble des oeuvres de Gabrielle Roy (Manitobaine d'origine) et d'Anne Hébert. Dans la première, on constate comment, chez Gabrielle Roy, la terre est perçue non comme un espace à occuper, liée au destin de la "race", mais comme un rappel du temps primordial, une compréhension quasi mystique de l'Éden: "Et alors, plus que jamais je dé sirai mourir, à cause de cette émotion qu'un arbre suffisait à me donner... traître, douce émotion me révélant que le chagrin a des yeux pour mieux voir à quel point ce monde est beau!"[9] Par ailleu rs, dans l'étude que fait Sirois des oeuvres d'Anne Hébert, on découvre les détails de cet intérêt énorme qu'elle porte aux récits bibliques, dont elle a su tiré des modèles complexes: " Peut-être que l'être humain est un être plein de contradictions (...) Moi je n'ai pas fait d'unité en moi. Heureusement car cela signifierait la mort de beaucoup de mes personnages."[10]

La force du mythe est, comme le rappellent Eliade et Jung, de ne jamais épuiser sa vitalité dans les nombreuses versions qui en sont faites mais de pouvoir, au contraire, s'y renouveler à l'infini . C'est pourquoi la connaissance des mythes gréco-romains et bibliques (qui, aux côtés des mythologies amérindiennes, sont aux sources de notre histoire) demeure, comme l'illustre Mythes et symboles dans la littérature québécoise, une des clés d'interprétation de la réalité. Clé d'interprétation, non seulement de la complexité du comportement humain, dont la richesse ne cesse de nous étonner, mais au ssi de l'écriture littéraire elle-même.

Eve Gaboury

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[1] Eve Gaboury est étudiante en sciences des religions à l'Université du Québec à Montréal.

[2] André Vanasse, "L'écriture et l'ambivalence, entrevue avec Anne Hébert", Voix et images, Vol. VII, no 3, printemps 1982, p. 446, cité par Sirois, op. cit., p. 119.

[3] Mircea Eliade, Images et symboles, Paris, Gallimard, 1952, en quatrième de couverture, cité par Sirois, op. cit., p. 8.

[4] Ringuet, Trente Arpents, Paris, Flammarion (coll. "J'ai Lu"), 1980 [1938], p. 73, cité par Sirois, op. cit., p. 25.

[5] Damase Potvin, Restons chez nous!, Québec, Guay, 1908; Montréal, Granger, 1945, p. 37, cité par Sirois, op. cit., p. 45.

[6] C. G. Jung, Métamorphoses de l'âme et ses symboles, Genève, Librairie de l'Université, Georg & Cie, 1967, p. 123, cité par Sirois, op. cit., p. 45.

[7] Michel Tremblay, La grosse femme d'à côté est enceinte, Montréal, Leméac, 1978, p. 103, cité par Sirois, op. cit., p. 62.

[8] Anne Hébert, Héloïse, Paris, Seuil, 1982, p. 69, cité par Sirois, op. cit., p. 89.

[9] Gabrielle Roy, Rue Deschambault, Montréal, Beauchemin, 1962, p. 32, cité par Sirois, op. cit., pp. 54-55.

[10] André Vanasse, op. cit., p. 444, cité par Sirois, op. cit., p. 136.