Stefania Capone, 1999, La quête de l'Afrique dans le candomblé. Pouvoir et tradition au Brésil, coll. " Hommes et Sociétés ", Paris, Karthala, 352 p. + tableaux, cartes ; ill. h. t.

 

 

Ce livre est une sorte de synthèse, résumant et mettant en perspective toute une série d'hypothèses et d'interprétations sur la nature des cultes africains au Brésil. L'auteur remarque que les chercheurs ont presque toujours fait partie d'un terreiro (chapitre de culte) particulier et qu'ils présentent chacun le point de vue de celui-ci à un moment précis de son histoire. La multiplicité des études ponctuelles depuis le début du siècle, avec une accélération marquée au cours des vingt dernières années, permet aujourd'hui de déceler des lignes de force, des invariants, qui n'étaient pas perçus comme tels, ou compris tout à rebours &emdash; avec la complicité ou le concours actif des intéressés &emdash; à l'époque où chaque chercheur publiait le résultat de ses recherches. C'est un des points de départ de l'étude. Le second est que l'auteur a &emdash; contrairement à ses prédécesseurs &emdash; eu la possibilité de visiter nombre de terreiros dans plusieurs régions sur une période d'une dizaine d'années. Ces deux conditions lui ont permis d'examiner et de comparer les variations des cultes tant d'un point de vue diachronique que synchronique au lieu de rester confinée à une seule chapelle.

La thèse centrale, très subtilement et savamment documentée, est que la fonction primordiale de certains dieux africains, en particulier Exu, a été soigneusement camouflée face à une répression manifeste ou latente, les chercheurs ayant été manipulés par les chefs de terreiro dont ils étaient à la fois les porte-parole et la légitimation. Les confréries, qui sont en compétition pour cette légitimation et qui, pour cette raison se chicanent entre elles, se pensent naturellement dans la différence. L'auteur ne nie pas ces rivalités, tant doctrinales que dans les manières de rendre un culte aux esprits, mais elle passe par-dessus pour montrer leurs racines africaines communes qui sont plus proches que les confréries &emdash;  macumba, candomblé et umbanda surtout &emdash; voudraient le faire croire. Elle établit que ces cultes forment un continuum et que l'on peut passer de l'un à l'autre par une sorte de grille de conversion. Les tribulations d'un de ces cultes relativement nouveau, l'umbanda, qui s'africanise de plus en plus avec ses transferts vers les divinités plus africaines en réhabilitant Exu, autrefois assimilé au Satan des chrétiens, et ses incarnations telle Pomba Gira, sont ensuite analysées par des histoires de vie fort intéressantes et vivement dépeintes.

Cette réafricanisation s'est faite avec l'aide, consciente ou non, des ethnologues, dont Bastide et Verger qui jouèrent &emdash; et auxquels on fit jouer &emdash; un rôle important dans la légitimation des cultes dits ketu du candomblé, au détriment des cultes dits congo ou angola en utilisant des concepts anthropologiques périmés tels " cultes authentiques " pour les premiers et " cultes dépravés par la magie " pour les seconds, donnant une légitimité " officielle " aux premiers. Ce désir d'authenticité impliqua de nombreux voyages de chercheurs et de représentants des cultes en Afrique depuis les années l960, rendus plus prestigieux par d'anciens voyages mythiques &emdash; ou mythifiés &emdash; entre le Brésil et l'Afrique. La " tradition " brésilienne fut revue et augmentée par toutes sortes de manipulations et de généalogies fictives liant les terreiros à des lignages africains issus des premiers pèlerins et des lignages de leurs prétendus ancêtres. Mais le centre du débat est maintenant tout nouveau  ; la justification d'authenticité du culte, ses racines, ne seraient plus en Afrique car les traditions y tombent en désuétude et, selon certains, elles sont plus vivaces et se seraient mieux conservées au Brésil. Ceci à tel point qu'une servante d'un des cultes prétend avoir rapporté du Brésil un objet de culte qui y est encore utilisé et que les Africains connaissent de mémoire mais ne savent plus fabriquer. Alors qu'autrefois &emdash; il y a vingt ans... &emdash; on s'" authentifiait " en allant en Afrique pour s'y faire enseigner, on prétend aujourd'hui ne plus en avoir besoin puisque la vraie tradition est complètement transplantée au Brésil pendant qu'elle s'étiole en Afrique.

Toutefois, ceci n'est pas l'avis de tout le monde  ; la popularité des cours de yorouba &emdash; malgré toutes sortes de quiproquos &emdash; ne semble pas faiblir, ni la lecture de toute &emdash; et n'importe quelle &emdash; littérature africaniste consacrée au sujet, pas plus que les cours de divination, aussi donnés par des Yorouba, ce qui confirme encore la ferveur de cette réafricanisation, d'où qu'elle prétende venir.

Le problème pour les différents mouvements est de s'affirmer chacun comme le tenant de la " vraie " tradition africaine, ce qui est une impossibilité puisqu'il en existe plusieurs, et de se placer de telle façon que les autres le croient. D'où la reconnaissance du rôle des anthropologues comme justificateurs de cette authenticité revendiquée. Le livre se clôt sur une rapide évocation des cultes afro-américains aux États-Unis qui semblent accrochés à une même problématique depuis l'arrivée de la santéria cubaine, du vaudou haïtien et des cultes yorouba dans la diaspora afro-américaine de nos voisins du sud. Outre un brillant panorama des problèmes posés par ces cultes importés, l'ouvrage montrera aux ethnologues qui ne le savent pas encore le rôle très important de propagandiste qu'on leur fait jouer à leur insu à l'intérieur de ces cultes dans la lutte pour être reconnu le plus authentique de tous.

Jean-Claude Muller

Université de Montréal

 


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