C. J. T. Talar, 1999, (Re)reading, Reception and Rhetoric. Approaches to Roman Catholic Modernism, New York, Peter Lang.

 

 

À partir de 1903, un certain nombre de théologiens catholiques virent leurs œuvres (en général historiques) mises à l'Index. En 1907, l'encyclique Pascendi colle l'étiquette de " modernisme " à toute une série de positions condamnées. Pie X resserre le nœud en 1910 avec l'exigence d'un serment " anti-moderniste ". La hiérarchie a réussi à nommer la crise, en dépit du fait que les " modernistes " étaient loin de partager les mêmes positions ou les mêmes intérêts. Depuis les travaux historiques (toujours indispensables) d'Émile Poulat, plusieurs auteurs ont apporté de nouveaux éclairages. Un sociologue y a contribué avec The Politics of Heresy. The Modernist Crisis in Roman Catholicism (University of California Press, 1986). Les théologiens se sont mis de la partie. Pierre Colin (Institut Catholique de Paris) a donné L'audace et le soupçon. La crise moderniste dans le catholicisme français, 1893-1914 (Desclée de Brouwer, 1997). Cet ouvrage situe les débats dans le contexte de la vie intellectuelle française, en particulier dans celui de la montée des sciences religieuses, et range les deux camps sous les étiquettes indiquées par son titre, c'est-à-dire selon le contraste dans le style de vie intellectuelle. Maintenant, C. J. T. Talar (Saint Mary's Seminary, Baltimore ; membre du séminaire sur le modernisme de l'American Academy of Religion) ajoute une étude faisant appel aux différents outils de la théorie et de la critique littéraire contemporaine.

Les travaux des " modernistes " ont souvent été publiés sous des pseudonymes, d'où des attributions hasardeuses et des dénégations. Les textes abondent en prudences, en feintes. On y trouve dans blancs éloquents, par exemple l'histoire de l'Église ancienne de Duchesne " oublie " les récits de miracles dont regorgeaient les histoires traditionnelles. Il y eut des correspondances confidentielles, des rapports secrets, des délations (parfois anonymes), des visites intimidantes, des soumissions. Les traditionalistes ont accusé les modernistes d'hypocrisie. Comment pouvait-on prétendre aimer l'Église et vouloir son bien alors que l'on manquait de docilité à l'égard la hiérarchie ? L'historien observe donc sans cesse des dialogues de sourds. Il était temps de re-visiter tout ce dossier en se posant des questions sur les genres littéraires et la nature des textes.

Talar fait un choix dans ce que lui offre l'état de la chose littéraire. La théorie de la lecture lui sert à éclairer l'ouvrage clef de Loisy, L'Évangile et l'Église (1902). L'ouvrage est déconcertant parce qu'il poursuit un double objectif : critiquer la théologie libérale de Harnack et son " essence du christianisme ", un Évangile primitif prétendu inchangeable, mais aussi critiquer par la bande l'étai que le néo-thomisme apportait au traditionalisme et à la notion d'un dogme donné une fois pour toutes, et laisser entendre, en plus, que l'auteur aurait une meilleure apologétique. L'idée de re-lecture et de réécriture sert à élucider les quatre lectures que fit Loisy de l'Évangile de Jean (avec examen détaillé des pages sur la chronologie de l'expulsion des vendeurs du temple : Jésus aurait-il posé ce geste deux fois, ou la valeur historique du récit de Jean, qui le place au début du ministère, devrait-elle être mise en doute ?)

L'œuvre de Bourdieu permet d'attirer l'attention sur le cadre institutionnel de Loisy : du séminaire au Collège de France. La théorie de la réception sert à éclairer le cheminement du père Lagrange qui sut expliquer que l'aristotélisme avait paru menaçant avant que saint Thomas (qui était un innovateur) ne réussisse à l'acclimater ; Lagrange rendit ainsi crédible l'idée d'une critique historique des Écritures qui ne soit ni rationaliste ni opposée à toute idée du surnaturel. Et c'est une étude rhétorique qui est appliquée aux travaux d'Albert Houtin. Ses stratégies sont illustrées par son traitement des diverses interprétations du déluge avancées par les exégètes catholiques francais : événement historique universel recouvrant toute la terre, selon ceux du début du siècle, ensuite limité aux plaine, ou franchement local, et enfin traité comme récit légendaire. Sans le dire ouvertement, Houtin suggérait que les théologiens face aux sciences qui se constituaient au XIXe s. étaient soit ignorants (faute d'étude), soit malhonnêtes. Talar montre comment Houtin ne put convaincre une audience qui avait l'habitude de se fier à l'autorité de l'auteur plutôt qu'aux arguments du texte. Enfin, les études sur l'autobiographie sont appliquées aux souvenirs publiés par Loisy.

Les enjeux théologiques de la crise étaient certes importants. Comment différencier la résurrection du Christ de celle (sept ans après sa mort) du petit René, qui allait devenir saint et évêque d'Angers, alors que " la tradition " témoigne des deux miracles ? Le livre de Talar s'inscrit utilement dans la lignée d'études qui montrent que le pouvoir des uns &emdash; et le manque de pouvoir des autres &emdash; était un des aspects de la crise, et qui analysent les procédés de communication savante.

Michel Despland

Université Concordia

 


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