J.-J. Wunenburger. 1995. La Vie des images, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg.


Sous une couverture ornée d'une splendide toile de J. Lima de Freitas A estrela dos magos où, dans un paysage de chaos tellurique que creuse en son centre un gouffre noir, luit en son fond l'étoile des mages, les P.U. de Strasbourg éditent une série de douze (3X4...) essais où justement la lueur de l'image étoile se place en miroir de sa position ouranienne banale, au fond du gouffre où elle re-constitue l'espérance de mondes éclatés ou dilapidés. Car le programme de cette Vie des images est avant tout d'en redonner une consistance ontologique, d'en permettre une cohérente perspective face aux vieilles lunes scientistes, iconoclastes et iconophobes, mais aussi face aux démences inefficaces de la soi-disant «Civilisation de l'Image».

L'auteur divise son propos en 3 parties de 4 chapitres chacun - I «Le monde des images», II «Les images du monde», III «Histoires d'images» - qui, finalement, peuvent se lire en deux sections: la première établissant la réalité sémantique de l'image symbolique, la seconde (IIe et IIIe parties) consistant en une collection d'applications et d'exemples concrets de cette «vie» des images.

La Ière section (Ière Partie) est une sorte de bilan justificatif des concepts, des méthodes d'investigation de l'Imaginaire, je dirais de «mythanalyse». La clarté et la distinction habituelles à J.-J. Wunenburger - fondateur d'un Centre Gaston-Bachelard sur l'imaginaire et la rationalité - font ici merveille. Le Ier chapitre décrit la panoplie conceptuelle de cette Profondeur symbolique à travers la douzaine de maîtres qui, de Platon à Gadamer, insistent sur le double caractère de l'image symbolique: la «globalité» (circularité herméneutique, carrefour, interne contradictorialité, emboîtement, vicariance, etc.) de l'appréhension symbolique et la présence d'une altérité (retentissement, métanoïa, nostalgie, transcendance...) Ainsi bien équipé, on peut aborder ce que Corbin aurait appelé une «physiologie de la symbolique», et que le chapitre II nomme «Le Sens du mythe». Aux côtés de la perception et du concept, le mythe ouvre une voie «tautégorique», une «irréductible voie alternative». «Langage de l'âme», «ouverture d'un troisième úil», le mythe est bien un «retournement du gant» de la raison, opérant un «autre temps» inversable (Costa de Beauregard dirait «symétrique») et un «autre espace» non-séparable où se meuvent librement métaphores et «synchronicités». Le chapitre III, «Le mythe ou la pensée par image», revient avec vigueur sur les errements scientistes de la «pensée sans image» que nous-mêmes dénoncions il y a trente ans. Le mythe «composition du sens», Dichtung, proclame en amont du Cogito l'impératif d'un Cogitor. Une telle consistance ontologique et dynamique de l'image met cette dernière «à l'úuvre» - c'est le titre du chapitre IV, «Images à l'úuvre» - dans toute créativité. Ni mania incohérente, ni fabrication laborieuse, les images poussent la création à exprimer un surplus, un excédent. L'úuvre par les images est ouverte à un «ailleurs».

La IIe section comprenant les deux autres parties de ce livre est en quelque sorte un échantillonnage de ce travail «à l'úuvre» des images. La IIe partie, «Les images du monde», donne en quelques chapitres un aperçu de cette géographie transversale que crée le Mundus imaginalis. Le chapitre V, «Le jeu cosmique», est un hommage à Roger Caillois qui, avec ses amis du Collège de Sociologie, mit si bien en relief les valeurs transgressives, donc ludiques, de l'imaginaire. En amont de l'homme, le monde naturel nous offre déjà une «préscience de ce que fait l'imagination des hommes». Papillons, insectes, minéraux nous présentent la richesse inépuisable d'un jeu dont l'imaginaire humain n'est - comme disait Jung - que la face «psychoïde». L'intermonde des images relie le jeu cosmique et le jeu de l'existence et du poète. Le court chapitre 6, «Phénoménologie minérale», est un développement d'un élément de ce jeu cosmique: l'imaginaire du désert, qui hante la créativité humaine d'Alexandre le Grand à Lawrence d'Arabie en passant par les ermites, le Père de Foucauld, Saint-Exupéry... Du désert on passe à cet autre «objet» cosmique et psychoïde qu'est l'Île (Ch. 7, «Rêveries insulaires»), bien ancrée dans notre mythologie mère, l'homérique. Îles fortunées, Atlantide, mais aussi îles redoutables où peut germer l'utopie totalitaire chère à la dénonciation de Wunenberger. Le chapitre 8 se devait d'être consacré aux «Visions en miroir», sortes de réalisations «concrètes» intermédiaires, chères à Corbin, entre les pures apparences fantasmatiques et les révélations de l'Être dans sa profondeur même, son «au-delà».

La troisième partie, «Histoire d'images», prolonge les exempla de cette IIe section par l'examen de «moments» historiques de l'émergence des images créatrice de mondes. Le chapitre 9, au titre explicite «De la terre promise à l'Ouest américain», est le paradigme de ce que Pareto aurait appelé une «dérivation», où l'on voit «la force dynamogène des mythes sotériologiques de la Bible» produire une idéologie puritaine et conquérante où le mythe s'épuise en fanatisme démythologisateur. Le chapitre 10, «Disséminations du Baroque», est un autre grand exemple des diffractions des cortèges d'images dans des aires géographiques différentes. Ce chapitre m'a personnellement touché puisque, par dessus l'épaule de l'aîné, le chercheur cadet a su apercevoir ce que moi-même je n'avais pas aperçu! Wunenburger, faisant la synthèse entre deux de mes articles, trouve une clé aux disséminations, souvent contradictorielles et anarchiques, en ce que celles-ci sont ordonnées pôle contre pôle - comme je le montrais à propos des six orientations possibles du christianisme - et ce qui distend le Baroque entre le «rembranesque» et le «rubénien» (J. Rousset) par exemple, c'est que l'un ressort de l'obsession celtique pour la métamorphose, l'autre s'intègre dans l'intériorisation germanique... Autre moment historique fréquemment résurgent en Occident (chapitre 11): «l'Utopie où le rêve sans raison», auquel l'auteur avait déjà consacré un ouvrage - au titre significatif: L'utopie ou la crise de l'imaginaire (1979) - dénonçant une fois de plus ici «l'atrophie paradoxale» que fait subir à l'Imaginaire l'obsession politique, le penchant idéologique fondement de toute utopie. Le chapitre 11, consacré déjà à l'imaginaire en péril, annonce bien le chapitre 12, «La crise des images contemporaines» où, paradoxalement, les énormes moyens de la «Civilisation de l'Image» ont conduit à une «fossilisation de la sphère symbolique»; non qu'il faille prêcher une libération sauvage et «démente» des images, mais une rectification ordonnée de notre iconosphère. Une pédagogie active est seule capable de veiller et de développer notre capital symbolique, et cette pédagogie, cette politique «en fin de compte... mettent en jeu l'image que nous voulons donner de l'homme et dépendent, en fin de compte, d'une éthique».

Tel est le dernier mot de cette «Vie des images» qui, loin de s'opposer au «cerveau gauche», à la raison et ses techniques - la seconde amour de Bachelard! -, les subsume non seulement «en fin de compte» mais in principio sous l'image rectrice de l'homme. L'éthique dont se réclame Wunenburger n'est pas loin de cette image de l'anthropos, cette anthropologie, que nous avons toujours passionnément cherché à construire. Cet incisif petit livre du philosophe de Dijon noue la gerbe d'une élégante façon, de douze articles dont nous sont révélées les sources. Il n'en demeure pas moins que cet ensemble est révélateur de l'inflexible et rigoureux développement philosophique de l'auteur. Dans la cohorte des chercheurs en imaginaire, dans la fidélité à l'initiateur Bachelard, Jean-Jacques Wunenburger apparaît comme l'un des plus éminents.


(Gilbert Durand, U. de Grenoble)

Sommaire des recensions / Page d'accueil