Présentation
par Gérard Rochais (*)
Le troisième millénaire sonne à nos portes le glas du millénaire qui va passer et l'angélus du siècle à venir, créant en chacun un certain émoi d'inquiétude ou de joie curieuse, parfois les deux. Non, l'an 2000 ne franchira pas le seuil de nos portes incognito : la télévision sera là pour en jacasser, avec, pour émules, les émissions populaires des animateurs de radio. Prenant les devants sur ces émissions à écouter, regarder parce que révélatrices de nos désirs, tristesses et besoins secrets, la revue Religiologiques a voulu présenter, de façon plus scientifique, ce qu'est le millénarisme et quelques questions que l'an 2 000 pose aux sciences humaines, qu'il s'agisse de sociologie, de littérature, de spiritualité, d'éthique, etc.
Ce numéro se divise en deux parties : 1. la question du millénarisme ; 2. quelques questions posées par la venue d'un nouveau siècle aux sciences humaines. Ces deux parties ne sont pas complètes ; bien d'autres choses pourraient être dites du millénarisme &emdash; et soulever les questions que pose la venue d'un nouveau millénaire, du simple point de vue des sciences humaines, serait sans fin. Le numéro ne fait donc pas le tour de toutes les questions, ni même de celles qui sont traitées plus spécifiquement ; il souhaite, sur les sujets abordés, éveiller la curiosité, émettre des suggestions et susciter chez le lecteur une réflexion seconde, et peut-être une façon autre d'aborder certaines questions historiques ou sociales qui inlassablement reviennent à la surface.
Le premier article, de Håkan Ulfgard, tente de retracer les origines bibliques et parabibliques du millénarisme. L'auteur, après avoir donné une définition globale du millénarisme, cite et compare les principaux textes qui parlent expressément du millénarisme : il s'agit de trois apocalypses qui ont été rédigées vers la fin du premier siècle : l'Apocalypse de Jean, le Quatrième Esdras et l'Apocalypse syriaque de Baruch (ou 2 Baruch) . Après avoir analysé quelques textes de ces trois apocalypses, l'auteur tente de cerner ce qui constitue l'essence du millénarisme juif, montrant dans un premier temps qu'il pouvait y avoir une attente de restauration accomplie par le Messie sans que soit mentionné le millénarisme ; en s'appuyant sur la littérature biblique et intertestamentaire (Daniel, Livres d'Hénoch, Textes de Qumrân), il indique comment l'idée de la périodisation de l'histoire, qui est constitutive du millénarisme, s'est imposée dans certains livres apocalyptiques ; finalement, toujours en recourant à quelques textes apocalyptiques, l'auteur évoque comment l'idée de l'attente d'une restauration paradisiaque s'est peu à peu développée, quoique marginalement, en Israël. La combinaison de ces trois éléments : espérance messianique d'une restauration d'Israël, périodisation de l'histoire et retour aux conditions paradisiaques, allait donner naissance au millénarisme qui est compris comme une époque intermédiaire entre le temps présent et le monde à venir. Durant cette époque intermédiaire, le Messie régnerait sur terre avec les justes ; ce serait une époque idéale. C'est cette idée qui est clairement exprimée dans l'Apocalypse de Jean (20, 1-4) et dans l'Apocalypse syriaque de Baruch, et moins clairement dans le Quatrième Esdras.
Pour les chrétiens de toutes confessions, Jésus de Nazareth a été intronisé Messie par sa résurrection des morts. Dès les premiers jours de l'Église, on a attendu impatiemment sa venue dans la gloire, non pas tant pour instaurer un règne messianique intermédiaire, car finalement dans tout le Nouveau Testament il n'y qu'un texte qui parle clairement de ce règne intermédiaire du Christ (Ap 20, 1-4), mais pour juger les vivants et les morts, et instaurer définitivement le Règne de Dieu. Le deuxième article, par Thomas Raymond Potvin, traite de cette venue glorieuse du Christ à la fin des temps, soulignant la diversité du langage du Nouveau Testament, car le retard de la parousie du Seigneur amena les divers auteurs à modifier leur langage et sera de plus en plus ressenti comme un véritable problème auquel chaque auteur s'efforcera de répondre.
Le règne intermédiaire du Messie serait accompagné d'un retour aux conditions paradisiaques : c'était là la croyance de l'auteur de l'Apocalypse de Baruch ; ce sera là aussi la croyance de plusieurs Pères de l'Église au deuxième siècle (Papias, Irénée, Tertullien) qui s'appuieront surtout sur le texte d'Ap 20, 1-4. Ce sera aussi le cas de Justin. Claude Benoit, dans l'article sur l'objectivation du millénarisme chez Justin, ne se contente pas de décrire cette croyance mais tente d'expliquer les raisons qui ont poussé Justin à objectiver le règne du Christ sur terre pour mille ans. Il y a en effet un paradoxe : Justin d'un côté décrie ceux qui font une interprétation trop littérale des Écritures et affirme d'autre part que le Règne du Christ peut se matérialiser sur terre durant mille ans. L'intérêt de l'article est de lever quelque peu le voile sur ce que l'auteur appelle " le paradoxe justinien ". Après avoir présenté rapidement la vie, l'uvre et les procédés exégétiques de Justin, et situé la façon dont Justin entrevoit la parousie du Seigneur et le règne des mille ans, l'auteur livre deux clefs qui permettent d'éclairer l'attitude de Justin : le recours fréquent chez Justin à l'esprit de prophétie, et la reconnaissance de l'Apocalypse de Jean comme texte canonique. Ces deux clefs permettent de mieux comprendre la position de Justin qui d'un côté corrige les exagérations millénaristes et d'un autre côté combat les conceptions gnostiques qui affirmaient une résurrection seulement spirituelle. Notons que cette interprétation objectivante du règne des mille ans sera délaissée par la suite, déjà par Origène, puis par le donatiste Tyconius, et surtout par Augustin qui verra dans le règne des mille ans le temps de l'Église.
On ne peut guère traiter de millénarisme sans parler du Moyen ge. Pierre Boglioni a fait un inventaire des principales monographies et articles publiés depuis une quinzaine d'années. Ces textes sont regroupés autour de quatre thèmes principaux : 1) les terreurs de l'An Mil où l'auteur signale le tournant qui s'est opéré depuis la fin du siècle dernier dans l'interprétation de ces terreurs ; 2) l'eschatologie et attentes apocalyptiques ; l'Antéchrist. L'auteur fait remarquer que c'est surtout par le biais des congrès et des recueils collectifs de travaux que les historiens ont abordé ces questions ; 3) Joachim de Flore et le joachimisme ; 4) millénarismes et chiliasmes : l'auteur présente plus longuement les deux uvres majeures de N. Cohn et B. Töpfer. Il fait une présentation plus succincte de deux uvres de synthèse générale sur les millénarismes : M. St. Clair et J. Delumeau. Cet article est une mine de ressources pour quiconque s'intéresse à l'apocalyptique médiévale.
Les deux articles suivants portent sur deux personnages controversés, en qui on a voulu voir parfois des millénaristes : Thomas Müntzer et Louis Riel. Y.-D. Gélinas aborde le cas de Thomas Müntzer en recourant surtout à son uvre écrite et montre comment il est passé de l'élaboration d'un système théologique à l'action combattante et révolutionnaire. Il considère le millénarisme de Müntzer comme un cas d'espèce. La perspective " millénariste n'est pas, selon l'auteur, le motif de son uvre " ; " ce qui domine chez lui, c'est le prophétisme, et c'est par le biais du prophétisme qu'on atteint le sens de son message ". Le jugement équilibré proposé en conclusion constitue une hypothèse de recherche qui permet une meilleure approche et une meilleure compréhension de ce prophète visionnaire et combattant.
Le cas de Louis Riel au Canada est non moins disputé que celui de Thomas Müntzer. Marc Labelle en propose une analyse succincte ; il décrit la situation sociopolitique du peuple métis, retrace l'enfance et la jeunesse de Riel, rappelle son engagement politique, ses expériences mystiques, sa conscience prophétique, millénariste et messianique et la fin tragique de Riel.
Jean-Pierre Prévost traite des mouvements apocalyptiques contemporains, en constate la résurgence, et corrige quelques méprises courantes, précisant notamment que le passage à un nouveau millénaire n'est pas synonyme de millénarisme, et qu'il faut savoir faire les distinctions qui s'imposent entre eschatologie, apocalyptique et millénarisme. Il rappelle ensuite quelques paramètres fournis par l'exégèse biblique récente au sujet du texte-source du millénarisme chrétien (Ap 20, 1-4). Il se demande si quelques mouvements apocalyptiques contemporains peuvent être dits millénaristes, notamment celui de Waco avec David Koresh et celui de l'ordre du Temple solaire ; il note que les références à l'Apocalypse y demeurent somme toute superficielles et marginales, ce qui n'est pas le cas du livre de Hal Lindsey (The Late Great Planet Earth) brièvement présenté par l'auteur, qui conclut par trois sages remarques sur le rapport des mouvements apocalyptiques contemporains avec le millénarisme.
Jean Delumeau a publié récemment (1995) un livre intitulé Mille ans de bonheur. Une histoire du paradis, où il a tenté une traversée du millénarisme occidental, depuis les prophéties de l'Ancien Testament jusqu'au New Age, ce qui " l'a amené à reconstruire les passerelles, plus importantes qu'on ne le pense d'ordinaire, qui ont historiquement relié le millénarisme aux utopies et à l'idéologie du progrès ". Delumeau a accepté de faire pour les lecteurs de Religiologiques une présentation de ce livre ; qu'il en soit remercié ; c'est aussi une invitation à aller lire le livre.
La deuxième partie du numéro soulève pour sa part quelques questions posées aux sciences humaines au seuil du troisième millénaire. Jean-Guy Vaillancourt traite dans un court article du bogue de l'an 2000, c'est-à-dire de l'incapacité de nombreux logiciels et puces de passer de l'an 1999 à l'an 2000. La question est réelle et l'on en parle beaucoup dans les médias. L'article fait une brève description de la peur manifestée dans les médias, et rappelle que ce problème technologique a des impacts aux plans économique, politique, social, psychologique, culturel et même religieux.
L'article de Bertrand Gervais montre comment s'effectue, dans une certaine littérature apocalyptique, le passage de l'imaginaire de la fin à la culture apocalyptique. " L'imaginaire occidental est, dit-il, imprégné de la pensée de la fin " que des " discours ou pratiques interprétatives tentent de cerner, de dépasser ou simplement d'exorciser ". Dans certaines sectes ou interprétations fondamentalistes de la Bible, on s'appuie sur des textes bibliques fondateurs dont on fait une lecture littérale. Ces textes lus littéralement servent à comprendre et interpréter le monde. La fin ne devient principe d'interprétation que si l'on peut en découvrir les signes annoncés dans les textes fondateurs, qui se réalisent dans le présent. Et l'auteur de présenter et critiquer la logique argumentative &emdash; si c'en est une ! &emdash; de Hal Lindsey dans son livre déjà évoqué ; selon Lindsey, pour comprendre le monde, il faut rechercher les signes de la fin et garder les yeux sur les événements mondiaux qui, interprétés à la lumière des prophéties apocalyptiques, deviennent clairs. Faisant un pas de plus, l'auteur va traiter des poétiques apocalyptiques et faire une analyse critique du roman Blood Moon de H. Lindsey, ainsi que de celui de Paul Auster traduit en français sous le titre Le voyage d'Anna Blume, et présenter le livre dirigé par Adam Parfrey Apocalypse Culture où la " fin devient une réalité qu'il faut décrire, afin d'en prendre la mesure ". " De l'imaginaire de la fin à la culture apocalytique, le pas est franchi. "
Nul peut-être n'a mieux saisi le rapport entre la littérature et la fin des temps que Maurice Blanchot, car la littérature, écrit Blanchot, se place " à la périphérie du monde et comme à la fin des temps et c'est de là qu'elle nous parle des choses et qu'elle s'occupe des hommes ". Patrick Poirier présente un des livres qui est peut-être parmi les plus énigmatiques de Blanchot, L'Écriture du désastre, en le confrontant avec quelques thèmes de l'Apocalypse de Jean, notamment cet appel insolite qui traverse l'Apocalypse : " Viens! ", l'encouragement à la patience et l'impératif de la justice. L'auteur souligne l'influence de certains auteurs sur la pensée de Blanchot, notamment G. Bataille et E. Levinas, et aussi les relations qui unissent Blanchot et J. Derrida. Hors des cercles des spécialistes de l'exégèse, l'article montre combien la critique littéraire moderne des philosophes et experts permet de poser des questions intéressantes au texte même de Jean.
On parle peu de spiritualité en sciences humaines, comme si le spirituel n'était plus considéré comme une composante importante de la psychè. Il est vrai que pour diverses raisons les anciens modèles spirituels inspirés en Occident de la chrétienté sont en voie de disparition. Richard Bergeron, après avoir défini ce qu'il entend par spiritualité, en propose un nouveau modèle, plus adapté aux requêtes de la culture et de la sensibilité modernes. Il résume ainsi son propos : " cette spiritualité fleurira en-dehors des Églises établies, fera place à la subjectivité et partira de l'expérience intérieure. Elle sera pluraliste et planétaire ; elle puisera dans les différentes traditions spirituelles et s'inscrira dans une vision organique et unifiée de l'univers ; elle cherchera l'harmonie cosmique et se fondera sur l'unité anthropologique. " Et l'auteur de dégager alors, avec force et conviction, les grandes composantes ou les objectifs les plus urgents de la spiritualité de demain qui " est la recherche des moindres signes de la transcendance dans l'épaisseur du quotidien ".
Si la spiritualité dans le monde moderne a perdu du terrain, l'éthique en a gagné ; on a besoin d'en parler, pour justifier peut-être qu'on reste des humains responsables. " Comment rendre habitable le séjour des humains sur terre ? " C'est à cette question qu'É. Volant tente de répondre dans un article qui fait un constat de la situation éthique dans le monde contemporain, et rappelle quels ont été et sont encore les enfers sur terre, et comment le sentiment de la honte face à ces horreurs peut être un premier jalon pour la réflexion et l'action éthiques. Ses réflexions sur la différence entre l'éthique et la morale sont éclairantes, de même que l'analyse des bons points et des travers qu'il perçoit dans l'approche libérale de la liberté et le projet communautarien, surtout anglo-saxon. Pour répondre à l'avenir de l'éthique du XXIe siècle, il reprend les questions de Kant : que puis-je savoir ? ; que dois-je faire ? ; que m'est-il permis d'espérer ? Une quatrième, posée à la toute fin de l'article &emdash; " qu'est-ce que l'homme ? " &emdash; mérite attention et ouvre sur une réflexion stimulante : " cela dépendra de lui, de l'intensité de sa compassion, de la lucidité de son regard, de la bonté de sa volonté, de l'authenticité de sa liberté, de sa capacité de coopérer à l'avènement d'autrui, de son sens de la justice et de son désir de paix. "
Jean Vernette signale enfin comment l'angoisse de la fin du monde était un lieu révélateur de la mentalité religieuse contemporaine. Il a choisi de présenter cette angoisse en fonction de quatre thèmes : religieux, politique, social, théologique, et de terminer plus brièvement par la question que cette angoisse de la fin du monde pose aux Églises. Le religieux rejoint le social et le politique, pouvant servir de faux refuge à ses adeptes désireux de se protéger de ce monde de mal, et c'est pourquoi cette anxiété face à la fin du monde, c'est-à-dire au monde réel tel que perçu, imaginé, pose question non seulement aux Églises mais à la communauté humaine en général.
Le numéro, en ses deux parties, peut sembler disparate ; l'est-il vraiment ? N'y aurait-il donc rien qui ne relie l'espérance millénariste aux questions ouvertes, posées à la société moderne ? Les questions fondamentales posées dans les deux parties du numéro sont, je crois, les mêmes qui ne peuvent laisser personne indifférent : comment imaginer une société dans laquelle le pouvoir de l'un sur l'autre serait à jamais supprimé ? Comment allier l'utopie et l'engagement, articuler l'imaginaire religieux et l'enjeu politique pour faire surgir l'espérance à l'orée de ce nouveau millénaire où le tragique est précisément la difficulté d'un espoir en un avenir imaginable ? Comment mettre l'imagination au pouvoir pour sauver l'homme ? Quel mot jeter dans la main qui souffre et désespère ? Quel signe de justice tracer sur un monde qui se meurt ? L'alliance du poète, de l'exégète, du sociologue, du scientifique, etc., s'avère indispensable, car chacun d'eux n'est qu'un passeur, se tenant, questionnant et questionné, au seuil de la vie passée et à venir.