Dans
un contexte où les grands récits de la sécularisation sont
de plus en plus remis en cause et remplacés par les récits du
« retour du religieux » — ou encore de sa
« recomposition[1] » —, il importe de poser
la question des lieux et des modalités d’inscription du
christianisme dans la culture. C’est à cette question que ce
numéro thématique voudrait apporter une contribution en proposant
une perspective de recherche très ciblée[2]. Nous posons en effet l’hypothèse
que la fragmentation-reconstruction (ou encore le bricolage) est une importante modalité
d’inscription du christianisme dans la culture actuelle, notamment dans
ses productions artistiques. Dans La pensée sauvage, Lévi-Strauss décrit le
bricolage comme une « incessante reconstruction à
l’aide des mêmes matériaux, […] d’anciennes fins
[…] appelées à jouer le rôle de moyens : les
signifiés se changent en signifiants, et inversement[3] ». L’objet fini perd la fin d’origine pour devenir
matériau de construction dans un autre projet. Il s’agit
dès lors de se demander dans quelle mesure les bricolages des fragments
chrétiens sont liés à des quêtes de sens pouvant
faire apparaître de « nouveaux visages de la transcendance[4] ».
On
sait que le répertoire chrétien a survécu à la
remise en cause de son support institutionnel. Une analyse rapide de la culture
actuelle permet d’observer l’omniprésence de fragments issus de (ou intimement liés
à) la tradition judéo-chrétienne. Ces fragments sont l’objet de
bricolages engageant un travail — parfois irrévérencieux[5] — de fragmentations-reconstructions
dont il est intéressant de mesurer les effets dans diverses productions
artistiques.
Il
nous apparaît possible d’établir un rapprochement entre ces
bricolages et certains déplacements identifiables à
l’intérieur même de la tradition chrétienne. S’opère en effet la
transformation d’une logique de « l’offre de
sens » (le christianisme comme héritage) en une logique de
« la demande de sens » (le christianisme comme projet ou
quête), passage qui affecte directement les modalités de
construction de l’identité du sujet-croyant-religieux. Ces
trajectoires croyantes impliquent des bricolages dont il convient aussi
d’analyser les enjeux théologiques (par exemple, concernant les concepts
de révélation, de tradition, d’expérience
religieuse, etc.) et épistémiques (par exemple, le
déplacement de la question de la vérité vers la question
du sens).
Les objectifs poursuivis par les
différentes études constituant le présent numéro
thématique consistent plus précisément : 1. à
opérer un repérage de ces différents bricolages et en
étudier les modalités de construction (renversements,
transformations ou approfondissement) par le truchement de certaines
productions artistiques ; 2. à poser la question de la rencontre du
christianisme avec la culture sous l’angle particulier de cette
modalité d’inscription dans la culture ; 3. à
identifier et analyser quelques enjeux théologiques sous-jacents
à cette modalité du point de vue des sujets croyants.
Un
premier groupe de spécialistes s’attache au repérage et
à l’analyse de quelques bricolages particuliers dans les
productions de la culture
populaire : au
cinéma, à la télévision et dans la musique rock
(voir les contributions de Michel-M. Campbell, Robert Hurley et Jean-Guy
Nadeau). Un second groupe de
chercheurs étudie l’inscription du religieux dans la littérature séculière et posera la
question du « bricolage du religieux » dans le contexte
de la critique
littéraire (voir
les contributions de Danielle Henky, Mariska Koopman-Thurlings, Anne Pasquier,
Jean-Sébastien Trudel, Danielle Thibault et Ria van den Brandt). Un troisième groupe de
spécialistes s’attache à poursuivre l’investigation
dans le domaine de l’architecture et par l’analyse du phénomène
des expositions universelles (voir les contributions de Pierre Noël et
Alain Faucher). Enfin un dernier
groupe de chercheurs adopte un point de vue relevant davantage du domaine des sciences religieuses, de la philosophie et de l’épistémologie
théologique, afin
de « penser la bricolage » et d’évaluer sa
pertinence heuristique (voir les contributions de Solange
Lefebvre, Raymond Lemieux et François Nault).
La perspective générale
adoptée par l’ensemble des contributeurs de ce numéro
thématique consiste à interroger l’exploitation du
symbolique religieux judéo-chrétien dans un cadre social et
culturel revendiquant par ailleurs son caractère séculier. Du même coup, c’est
l’idée même de sécularité qui se trouve
soumise à un examen critique.
* Robert
Hurley et François Nault sont tous deux professeurs à la Faculté de théologie et de
sciences religieuses de l’Université Laval.
[1] Voir
R. Lemieux, « Notes sur la recomposition du champ
religieux », Studies in Religion / Sciences religieuses, 25 (1996), p. 61-86.
[2] Les
études rassemblées ici sont issues de quelques-unes des
conférences qui ont été données dans le cadre du
colloque « Fragmentation et reconstruction : le
“ bricolage ” comme modalité d’inscription
du christianisme », tenu à l’Université Laval
à l’automne 2002, à l’initiative du Groupe
d’étude et de recherche en esthétique et théologie (G.E.R.ET.) de la Faculté de
théologie et de sciences religieuses. Un autre ensemble de textes,
tiré du même colloque, paraîtra dans la prochaine livraison
de la revue Laval théologique et philosophique.
[3] Claude
Lévi-Strauss, La pensée sauvage, coll. « Pocket », Paris, Plon,
1962, p. 35.
[4] Voir
Y. Boisvert et L. Olivier (dir.), À chacun sa quête :
essais sur les nouveaux visages de la transcendance, Ste-Foy, Presses de l’Université du
Québec, 2000.
[5] Voir T. Beaudoin, Virtual
Faith : The Irreverent Spiritual Quest of Generation X, San Francisco,
Jossey-Bass, 1998.