J.-L.
Marion, 2001, De surcroît, coll. « Perspectives
critiques », Paris, PUF, 208 p.
Les six études qui composent ce
recueil questionnent, une fois de plus, l’apparaître des
phénomènes toujours selon l’adéquation en eux de
l’intuition et de la signification, voire même avec un
déficit d’intuition. Ou, selon une autre modalité, celle de
la saturation des phénomènes qui apparaissent grâce au
surcroît irrépressible de l’intuition sur les concepts et
les significations assignables.
Ce point de départ interrogatif,
Marion s’y ressource au principe de son livre, Réduction et
donation. Recherches sur Husserl, Heidegger et la phénoménologie, publié en 1989.
On se rappellera que cette étude cherchait à mettre en
évidence la donation telle qu’elle déploie ce qui se donne
et ce qui se montre, et qui constitue proprement dit l’objet de la
seconde étude du présent recueil.
Ce qui fait question, du point de vue
méthodologique dans ce recueil de textes, c’est le statut de la
phénoménologie entre une métaphysique
« dépassée » (ou récusée) et
une théologie possible. Non seulement Marion a lucidement perçu
le problème, mais il l’a résolu à sa façon en
mettant en place un dispositif grâce auquel la
phénoménologie devient l’héritière
privilégiée de la philosophie à l’ère de la
métaphysique achevée. Cela est contestable en tant
qu’évidence de la fin de la métaphysique et la forme
historiciste donnée à cette thèse heideggérienne.
Avec Husserl, l’entreprise devient encore plus délicate :
comment trouver de quoi soutenir la thèse du conflit entre phénoménologie
et métaphysique dans un itinéraire qui restaure toutes les
exigences et les structures de l’idéalisme transcendantal ?
Il est clair que, si Husserl met entre parenthèses la métaphysique
spéciale et donne initialement congé à l’ontologie,
il ne fait pas de même à l’égard de la
métaphysique générale : eidétique, la
réduction est un acte éminemment platonicien ;
transcendantale, elle retrouve le problème de la fondation, à
travers celui de l’autoconstitution. Ces constats tout à fait nets
devraient conduire à la révision d’une thèse ainsi
remise en péril : l’exemple de Husserl montre bien
qu’une phénoménologie métaphysique est
possible ; peut-être faudrait-il ajouter plus
catégoriquement : la phénoménologie, instaurée
radicalement et conduite méthodiquement, ne peut-elle être que
métaphysique (au sens de la métaphysique
générale) ? Marion préfère adopter une
position de repli, qui ne masque pas tout à fait son embarras.
Dans ces études, nous voyons le
caractère phénoménologique de la démarche affirmée
d’autant plus hautement qu’il est douteux. Qu’il
s’agisse de réduction, de donation, d’idole ou
d’icône, nous assistons à une coincidentia oppositorum à vrai dire
classique sur la voie théologique et mystique : plus la
phénoménalité s’amincit jusqu’à s’anéantir,
mieux l’absolu s’enfle et s’amplifie jusqu’à
l’apothéose. Nous avons affaire ici à une nuit mystique un
peu sèche et la surabondance de la grâce a subi le laminoir de
l’originaire heideggérien. Mais les qualificatifs ne sont plus
humains ni finis. Une expérience à ce point amaigrie
jusqu’à son a
priori
diaphane n’est-elle pas trop pure pour oser prétendre se donner
comme phénoménologique ? Or justement, le caractère
problématique de la troisième réduction et
l’équivocité du terme même de relation pose
l’étrangeté d’une phénoménologie
négative en laquelle, l’élément
phénoménologique risque d’être dérivé
en direction d’une théologie négative. Dans cette
phénoménologie des phénomènes saturés,
l’auteur semble contourner — comme il en a l’habitude —
l’ordre phénoménologique, puisqu’il le manipule comme
un dispositif élastique tout en le prétendant strict. En fait,
l’aboutissement de ce recueil est clair : son ambiguïté
phénoménologique ne s’explique que par une double
référence de la problématique du dépassement de
l’ontologie métaphysique et de la dimension théologique,
selon autant de variations de la quantité à la modalité de
l’événement saturé. C’est le chevauchement des
deux schèmes sous le couvert de la phénoménologie qui est
ici contesté, en ce qu’il s’accorde beaucoup de
facilités rhétoriques et reconduit à une autosuffisance
(la donation pure se donne) qui, loin de congédier restaure la
métaphysique spéciale, y compris en son tour favori :
l’autofondation. Car si les paradoxes de De surcroît se bornaient à
mettre en question les notions de donation et de phénomènes
saturés et à s’interroger sur leurs sens
phénoménologiques, elles porteraient moins à la
critique ; mais il ne faut pas confondre une interrogation radicale avec
la radicalité, réelle ou prétendue, d’un dispositif
de réponse.
Qu’il s’agisse de donation ou de
saturation phénoménologique, la
phénoménalité ne connaît le négatif ou
l’absurde que sous forme convenue de l’ennui ou
l’évocation lyrique d’une crainte déjà toute
prête à être rassurée. Une
phénoménologie dont les dés ne seraient pas pipés
n’aurait-elle pas plus d’attention à l’atroce, au
désespérant, à l’inqualifiable ou même
seulement à l’indécidable, où se trame aussi notre
condition ?
Martin Laramée
Université de
Sherbrooke