Georges
Provost, La fête et le sacré. Pardons et
pèlerinages en Bretagne aux XVIe-XVIIIe siècles, Paris, Cerf, 1998, 530 p.
Alors que les pardons bretons étaient
promis, voici encore quelques années, au nivellement impitoyable de la
modernité, voici qu’ils ressurgissent, dans tous les coins de
l’Armorique, avec une vigueur digne de leurs origines, en même
temps que le peuple breton se retrouve une culture enracinée. Dans ce
contexte, le livre de Georges Provost, monumentale œuvre d’un
historien des mentalités et des faits sociologiques, vient en
éclairer les significations.
Sur la base d’une enquête
extrêmement riche qui le conduit, sur l’ensemble du territoire
breton, à présenter une géographie des saints locaux sans
précédent, l’auteur nous entraîne à saisir, de
façon quasi intime, le succès des pardons liés aux
chapelles de quartiers, les frairies, et dont, pour l’époque qui
le concerne, il nous montre la vitalité.
Celle-ci n’est d’ailleurs pas
monolithique. Les fêtes de la jeunesse (on y danse, on y boit, on
s’y fréquente) et les pardons sont aussi des manifestations du
recours : on y vient pour une guérison, et la liste des
spécialités des petits saints a les relents d’une
véritable nosographie médicale, on y attend des signes, des
miracles, voire des apparitions… Pèlerinages du pauvre, les
pardons sont encore le prétexte à accomplir un vœux qui
dispense d’aller à Rome ou à Saint-Jacques et, pour ceux
qui ont eu cette chance, d’en remercier le ciel. L’octroi
d’indulgences est, dans tous les cas, une des structures de motivation
les plus fortes qui vient se superposer aux intentions proclamées.
Une mention particulière est faite au
pèlerinage de Sainte Anne, dont on connaît l’image
particulièrement bienfaisante et maternante pour tous les bretons, notamment
exilés, et que le pèlerinage de Jean-Paul II, en 1996, a
définitivement consacré comme haut lieu de la
chrétienté.
Étudiant avec une précision
fondée sur une documentation impressionnante, le pardon en tant
qu’instance festive, de ses origines plus ou moins païennes (cultes
solaires, cultes des sources) à ses implications financières et
politiques aux siècles étudiés,
l’intérêt principal de la magistrale étude de Georges
Provost, qui rejoint nos propres constats aux Marches du Maine et de Normandie,
réside encore dans le fait qu’il sait nous montrer cette
fête religieuse comme l’analyseur d’une situation totale,
comme un donné anthropologique fondamental tant il est vrai que
l’homme s’il est social, c’est parce que, comme nous
l’a appris Durkheim, il est d’abord religiosus, et que les
manifestations de la religion (ici populaire) traduisent son rapport aux
représentations qu’il se fait du monde et de lui-même, en
même temps que ces pratiques religieuses sont le creuset où
s’élaborent ces représentations. C’est ce que nous
montre l’auteur lorsqu’il analyse ce qu’il appelle le
« rendez-vous manqué » entre les fidèles
bretons et la Réforme catholique et la dynamique d’ajustement d’une
culture rurale, bretonne, avec les mutations du XVIIIe siècle.
Cet ouvrage contient, en tout cas, beaucoup
d’informations pour penser le temps présent et nous renvoie
à la question d’un ajustement, dans les pratiques religieuses de
cette fin de siècle, entre les impératifs de l’être
ensemble et les injonctions de l’individualisme rationaliste. Et si
l’auteur termine, à ce sujet, sur une interrogation un peu
pessimiste, nous pensons que la prodigieuse démonstration de vitalisme
social, qu’il nous permet de mieux comprendre sur deux siècles, constitue
elle-même un démenti irréfutable.
Georges Bertin
Institut de formation et
de recherches en intervention sociale (IFoRIS), Angers