Li
Shewen, 2001, Stratégies missionnaires des
jésuites français en Nouvelle-France et en Chine au XVIIe siècle, Paris /Québec,
L’Harmattan /PUL, 379 p.
Le projet qui a dirigé la
rédaction de ce livre correspond à une étape
évoluée de l’histoire des missions catholiques inscrites
dans l’étude des contacts de l’Occident avec les sociétés
étrangères aux XVIIe et XVIIIe siècles. Il faut en effet que les
études de cas aient atteint une certaine maturité pour
qu’un travail comparatiste tel que celui-ci puisse produire des
résultats valables. Le renouvellement total de notre connaissance des
rapports entre les missionnaires et les autochtones à
l’époque de la Nouvelle-France, produit simultané de
l’histoire des mentalités religieuses européennes et de la
naissance d’une véritable ethnohistoire des populations
autochtones du Nord-Est américain, rendait possible la comparaison.
Maîtrisant les sources et les études chinoises, Shenwen Li nous
propose donc une analyse qui sélectionne un groupe de missionnaires
jésuites de même origine française œuvrant durant
à peu près la même période dans deux contextes
socioculturels totalement différents. Voilà une proposition
méthodologique d’emblée intéressante.
Le plan de l’ouvrage est assez
scolaire. Après un premier chapitre destiné à
présenter succinctement la formation des jésuites, la seconde
partie examine différents aspects de l’action des missionnaires en
Nouvelle-France, la troisième reprend les mêmes matières
pour le cas chinois, alors que la quatrième examine la réaction
des populations missionnées, amérindienne et chinoise. La
conclusion résume succinctement l’ensemble, sans
reproblématiser les résultats obtenus en fonction de recherches
ultérieures. Dans un cas comme dans l’autre, les missionnaires
n’auront pas obtenu les résultats escomptés. Est-ce
dû aux erreurs de stratégie à la fois similaires et différentes
selon les contextes ?
Dans l’action auprès des Amérindiens,
l’auteur examine deux expériences situées à
proximité du petit centre colonial de Québec, le séminaire
jésuite pour les jeunes autochtones et la
« réduction » de Sillery. Ces deux cas
s’inspirent d’une connaissance encore superficielle des sociétés
autochtones. Convertir en francisant radicalement semblait nécessaire et
possible au point de départ. La résistance des populations
pratiquant le mode de vie de la chasse à se transformer en populations
villageoises pratiquant l’agriculture a été expliquée
en mettant de l’avant la juste évaluation par les autochtones de
l’avantage qu’ils tiraient de leur pratique de la chasse dans
l’échange essentiellement commercial avec des colonisateurs
prioritairement intéressés par l’accès aux
fourrures. Étrangement, l’auteur ignore ce facteur
explicatif crucial et nous laisse avec des descriptions saisissantes de
l’échec d’une acculturation forcée qu’un
lecteur mal informé aura du mal à comprendre.
Dans le pays huron, la stratégie aura
évolué pour tenir compte d’une connaissance plus
approfondie de la culture visée qui, cette fois, n’est plus
nomade, mais villageoise et agraire. L’auteur identifie les deux volets
d’une même stratégie : critiquer l’importance des
rêves, la tenue des rituels traditionnels, les pratiques sexuelles et de
mariage. En présence de populations qu’ils jugent d’un
niveau de civilisation inférieur, les jésuites ne font ici que
peu d’efforts pour compatibiliser des pratiques parfois analogues.
L’obéissance aux rêves, par exemple, est quelquefois aussi
forte chez les âmes d’élite catholiques que chez les Hurons
contemporains. Dieu parle d’un côté et le diable de
l’autre, interprètent les missionnaires ! L’autre volet
est constructif : se rapprocher des autochtones en maîtrisant leurs
langues, offrir de menus présents, les fasciner par des objets curieux
et faire la démonstration d’une puissance supérieure aux
guérisseurs autochtones en faisant état de miracles. On
s’étonne ici de ne pas retrouver tout ce que les recherches
antérieures nous ont appris de l’importance de l’usage des
images et de la musique ainsi que des modèles que constituent les
pratiques des missions intérieures auprès des populations
illettrées françaises.
L’examen du cas chinois respecte la
même logique. Un résumé succinct de la
société chinoise contemporaine, de ses institutions politiques et
de sa triade religieuse confucéenne, taoïste et bouddhiste,
prépare l’analyse d’une stratégie qui ici,
frappée du haut niveau civilisationnel du pays missionné,
cherchera davantage à s’adapter aux valeurs et aux structures
symboliques de la société d’accueil et à se
concilier l’héritage philosophique et moral du confucianisme
d’État. La Chine aura été un laboratoire avancé
d’une première relativisation des mœurs occidentales,
entendues au sens actuel de culture. Pour convertir, les missionnaires ont
accepté le défi de « faire d’un Européen
un parfait Chinois » : langue, nom, habillement, comportement
quotidien. Au tournant du XVIIIe siècle un groupe de jésuites pousse la chose
encore plus loin. En étudiant les classiques confucéens anciens,
on découvre des analogies et des similitudes qui poussent à
imaginer l’hypothèse d’une correspondance entre les stades
les plus anciens de la Bible et ceux de la longue histoire chinoise (qui fait
d’ailleurs éclater la chronologie biblique habituelle !)
« Le père de Prémare soutient que la religion chinoise
est tout entière renfermée dans les classiques où
l’on peut trouver les principes de la foi
« naturelle » que les anciens chinois auraient
reçu des enfants de Noé » (p. 205). La
théorie d’une permanence des traces d’une
révélation primitive universelle dans les mœurs et les
coutumes des peuples non-occidentaux constitue une riposte aux affirmations des
« athées » européens qui nient
l’universalité de la religion en même temps qu’elle
formule un universalisme chrétien capable d’ouverture à la
diversité. Sous une forme encore théologique, une nouvelle
entreprise comparative devient possible. Le père Lafiteau (à
Kanahwake de 1712 à 1717, 1727-29) la poussera encore plus loin en
plaçant les « sauvages américains » sur le
même plan que les Grecs anciens et les Patriarches bibliques. Un regard
ethnographique moderne s’esquisse dans les essais théoriques des
missionnaires jésuites que viendra brutalement stopper la condamnation
papale des « rites chinois » autorisés par les
jésuites (1704, 1714), la réaction de l’empereur Kangi qui
interdit le christianisme dans le royaume chinois (1717) et le discrédit
croissant des jésuites dans l’opinion des Lumières comme
sur la scène politique.
Le fait que l’auteur ne tire pas
partie de sa mention de Lafiteau incite à souligner certaines limites de
l’étude du cas amérindien mieux connu des lecteurs. Un
certain nombre de distinctions importantes auraient dû être faites.
L’auteur ne semble pas avoir compris la différence culturelle
majeure entre les « mœurs et coutumes » des peuples
de l’aire algonkienne (langue) liés à la chasse et les
peuples iroquoiens (langue) liés majoritairement à
l’agriculture. Lorsqu’il synthétise le monde
amérindien, il fait un tout des structures sociales, des croyances et
des rites, ce qui est une grave erreur. Le rêve est important partout,
certes, mais sa fonction et les systèmes d’interprétation
et de résolution diffèrent largement. Le rêve iroquois
parle des « désirs de l’âme » alors
que le rêve algonkien parle du rapport au gibier et aux maîtres des
animaux. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Les
mêmes distinctions valent lorsque l’on parle de chamanisme, de
mythologie et de rites. Dans leurs rapports avec les blancs les
Amérindiens ne sont pas, globalement, en position politique
inférieure, dominée ou dépendante au moins jusqu’au
milieu du XVIIIe siècle.
S’agissant de la stratégie missionnaire jésuite
elle-même, l’auteur aurait dû étudier leur action au
moins jusqu’à la fin du XVIIe siècle. Il aurait pu ainsi
découvrir une évolution dans leur approche, au fur et à
mesure que s’approfondissent leur connaissance et leur réflexion
sur les sociétés autochtones. En serait ressortie une image moins
monochrome de cette aventure de contact qui demain encore alimentera le
cheminement d’une prise de conscience des enjeux en présence dans
les rapports plus que jamais mondialisés entre les communautés
ethnoreligieuses.
Louis Rousseau
Université du
Québec à Montréal