Graham St John, (dir.), 2001, FreeNRG. Notes from the Edge of the
Dance Floor,
Altona (Australie), Common Ground Press, 255 p.
Cet éclaté collectif du
courant des Cultural
Studies
n’est pas sans intérêt, en particulier pour ceux et celles
qui s’intéressent à la question des jeunes en Occident et
aux questions d’économies politique et religieuse (non-sectaire)
émergentes dans leurs sous-cultures. Plus précisément, et
de façon assez audacieuse, les textes de ce collectif traitent du
phénomène « post-rave » en Australie et de leurs
événements dansant, les « doofs », à
partir de positions tantôt à l’intérieur,
tantôt en marge de la piste de danse. Les perspectives internes, provenant
d’acteurs notoires des scènes techno anglaises et
« oztraliennes », étalent de nombreux
détails et témoignages (parfois fastidieux mais d’une
importance ethnographique potentielle) sur l’histoire, les acteurs et les
perspectives du phénomène rave-devenu-doof.
Plus notoires sont les collaborations
d’universitaires (souvent jeunes), engagés à divers
degrés dans ce mouvement pour la plupart, et dont certaines
réflexions méritent d’être brièvement reprises
ici. Cette sous-culture s’inscrit dans ce que les Anglo-Saxons ont
nommé l’esprit « do-it-yourself » (et gentiment
rebaptisé « do-it-ourselves »), ou
« FreeNRG », qui a modelé la culture rave dès ses origines
via l’influence des
courants pro-actifs du punk.
Les doofs se présentent à la fois comme un
prolongement et une critique du rave, maintenant institué et
commercialisé, faisant foi d’un profond désir
d’authenticité. En somme, ce mouvement montre comment le rave a, en partie, de son
non-sens festif, cherché à se faire signifiant en
s’engageant dans une religiosité écologique et
anthropocentrique à retentissement contestataire au niveau politique ¾ rendant en quelque
sorte explicite ce qui se manifestait déjà de façon
implicite au moment de l’implantation du phénomène. Comme
le résume bien Ken Gelder (professeur à l’Université
de Melbourne) en avant-propos (p. xv-xvii), ce mouvement
s’érige en « contre-culture de
ré-enchantement » dans laquelle les dimensions politique et
« spirituelle » (religieuse) sont indissociables.
Fait très intéressant, les doofs apparaissent comme
« une sorte de tentative post-coloniale de transformer le pays
(tant la ville que l’étendue de l’arrière-pays) en
quelque chose de sacré » (p. xvii). Ainsi, les doofs se produisent bien
souvent en plein-air et empruntent largement à la culture
aborigène australienne (celle-là même étudiée
par Durkheim dans son classique Les formes élémentaires). C’est une
stratégie, pour une jeunesse libérée de la
prégnance de l’esprit moderne de conquête et de
colonialisme, d’ancrer une identité problématique dans une
signification symbolisée par une terre archétypée.
C’est aussi une manière de faire sens par la réconciliation
avec les populations tribales, réelles ou imaginaires. Autre fait
intéressant : les autochtones australiens, s’ils
prêtent aisément leur patrimoine à ces jeunes, demeurent
toutefois peu attirés par le mouvement. On pourrait d’ailleurs
s’interroger sur le fait qu’une tentative similaire
d’enracinement tectonique ou de pontification avec les autochtones
n’ait pas encore eu lieu au Québec et au Canada, par le rave ou autrement.
Comme presque partout dans le monde techno,
les interprétations et références religieuses abondent
ici. Perçue comme des épiphanies, des catalyseurs de transition
identitaire, des élévateurs de conscience, des rituels de
mystique participative et de renaissance techno-chamanique, etc., cette
sous-culture est d’ailleurs interprétée comme
phénomène religieux. Si certains acteurs le font de façon
intuitive, Des Tramacchi, étudiant-chercheur au département de
sciences des religions à l’Université de Queensland, tente
pour sa part d’appuyer l’hypothèse selon laquelle
« les sous-cultures techno-psychédéliques
présentent pratiquement tous les éléments d’un
mouvement religieux putatif » (p. 171-187), notamment par
l’utilisation rituelle de substances psychotropes. Si
l’argumentaire vacille dans son utilisation des concepts de transgression
et de sacrifice et n’ose pas dépasser le « pratiquement
religieux » (essentiellement pour des raisons de définition,
ais-je appris en échangeant avec l’auteur), il s’agit
néanmoins de la première tentative, à ma connaissance
(outre un article précédent de ce même auteur),
d’interprétation formelle en ce sens à survenir du
côté anglo-saxon.
Ainsi, contrairement au mouvement punk, la culture FreeNRG revendique une
religiosité et un usage thérapeutique et subversif du plaisir (ce qui n’est pas
sans rappeler G. Deleuze). De plus, contrairement au Nouvel Âge, par
exemple, cette religiosité passe outre un certain modèle
chrétien de désengagement par rapport au monde (afin de se
concentrer sur « les choses de l’âme ») pour
embrasser l’action politique directe. Graham St John, anthropologue
dirigeant ce collectif, définit ce mouvement comme une tentative de
marier écologie et technologie, une organisation peu structurée
(St John réfère à la tribalité d’après
M. Maffesoli) vouée au volontarisme, à la viabilité
écologique, à la justice sociale, aux droits humains, à la
non-réification commerciale, à la coopération, à
l’expérimentation et à la liberté d’expression
et d’expérience (p. 3).
Les doofs sont une expression de cette tendance actuelle
au « party
as protest »,
expression à laquelle on pourrait opposer le français
« manifestif ». S’opposant aux combats
idéologiques déchirants, le manifestif cherche à unir une
inévitable diversité d’opinion (le mouvement FreeNRG, note Gelder, raffole
de la différence) dans une lutte contre la
« globalisation corporative » en incorporant le politique et en
favorisant l’affect et le sens rassembleur de la fête subversive et
du carnavalesque. Prolongeant de fait l’intuition du rave (voir Religiologiques, no 24,
notamment), le doof se veut une pratique
musicale et festive tentant de générer une expérience de
socialité pouvant servir de base pour une nouvelle sensibilité
culturelle active dans la lutte pour une redéfinition de la culture
mondialisée (St John, p. 20).
Contrairement aux mouvements contestataires
des années soixante et soixante-dix, mouvements sérieux,
oppositionnels et idéologiques, celui-ci semble plus à même
de comprendre le fondement religieux à la base de tout processus
identitaire et politique. Toutefois, si ce mouvement veut
s’éloigner d’une tendance existant dans la culture techno
qui consiste en une certaine fuite dans l’utopie confortant à
terme le statu
quo
corporatiste, on ne peut pour l’instant projeter sur
l’efficacité à long terme de sa stratégie. Car si le
manifestif ¾ techno ou, plus largement,
« anti-globalisation » ¾ est effectivement
efficace en tant que force rassembleuse et lieu d’ouverture du possible,
comment pourra-t-il, enfin, affronter ses propres limites et les risques
inévitables liés à son institutionnalisation ?
François Gauthier
Université du
Québec à Montréal