Jean
Vanier, 2000, Le goût du bonheur. Au
fondement de la morale avec Aristote,
ouvrage
réalisé sous la direction éditoriale d’Alain Noël et écrit avec la collaboration
d’Élise Corsini,
Paris, Presses de la Renaissance, 276 p.
Nous apprécions tous Jean Vanier,
à qui l’on doit la fondation de l’Arche qui, depuis 1964,
d’abord à Trosly-Breuil en France puis à travers le monde,
accueille dans ses multiples communautés des personnes ayant un handicap
mental. Tous ne savent pas cependant que Jean Vanier est docteur en
philosophie. Il a en effet soutenu, en 1962, à l’Institut
catholique de Paris, une thèse sur le bonheur comme principe et fin de
la morale d’Aristote, publiée en 1966 chez Desclée de
Brouwer. C’est fort de cet érudition en philosophie grecque, mais
aussi de son expérience « avec des femmes et des hommes
fragiles et blessés par la maladie et le rejet »
(p. 15), que Jean Vanier, dans Le goût du bonheur, nous invite à
nous questionner sur le sens de notre existence en cheminant « pas
à pas avec Aristote pour découvrir comment, selon lui, chacun de
nous peut orienter sa vie dans la meilleure direction possible, afin d’accéder
à une réelle maturité, à une plénitude
humaine » (p. 20).
Le goût du bonheur amène à
comprendre comment Aristote associe le bonheur véritable, auquel tend
naturellement tout homme, à une activité conforme à ce
qui, en lui, correspond à sa spécificité, sa
capacité propre, soit la raison. La morale aristotélicienne
n’est pourtant pas « froidement rationnelle »,
d’insister Jean Vanier. Tout en n’étant pas
hédoniste, elle intègre le plaisir et, de plus, elle accorde une
importance capitale à l’amitié (ces deux notions sont
examinées avec soin au chapitre deuxième). Reste tout de
même à identifier quelles sont, pour Aristote, les
activités, conformes à la raison, susceptibles de faire
progresser l’homme dans son humanité et de lui faire atteindre le
bonheur. C’est ce à quoi s’applique l’auteur, dans le
chapitre troisième, en portant son exposé sur la poursuite de la
justice et, par-dessus tout, la recherche de la vérité,
« une des aspirations les plus profonde de notre esprit »
(p. 134), qui trouverait chez Aristote sa finalité dans la
contemplation de Dieu. Jean Vanier explique, à partir de
« l’itinéraire d’Aristote
lui-même », et en nous présentant un tableau du
philosophe tel qu’il se l’imagine, comment ce dernier en est venu
à faire de la quête de la vérité la source du
bonheur souverain.
L’acquisition de la sagesse, vertu
intellectuelle et suprême, n’est toutefois réservée,
selon Aristote, qu’à quelques individus. Il reconnaît
cependant que d’autres vertus, morales, sont à l’origine
d’un bonheur plus abordable. Dans le chapitre quatrième, Jean
Vanier passe en revue ces « petites et grandes vertus »
morales, à la fois justes milieux et sommets. Le chapitre
cinquième montre ensuite à quoi correspond, pour Aristote, le
« chemin de l’acquisition de la vertu » et explique
comment pour lui la cité représente le lieu où les hommes
peuvent s’accomplir pleinement.
À plusieurs reprises, au fil de son
exposé, Jean Vanier souligne qu’Aristote, loin d’être
un idéologue, s’inspire des faits et demeure à
l’écoute de la réalité humaine entière, tout
en accordant la primauté à notre intelligence et à notre
capacité de faire des choix.
En revanche, la conclusion du livre, tout en
situant Aristote dans son époque et son milieu, signale les lacunes de
sa morale en pointant la hiérarchie qu’elle établit entre
les êtres humains et en dénonçant
l’infériorité intellectuelle dont elle caractérise
les femmes, les esclaves et les « barbares », ainsi
condamnés, de par leur nature, tout au plus à un bonheur de
second ordre. L’auteur explique cette faiblesse par une vision statique
de l’univers, sans toutefois supprimer mais en cherchant à
approfondir la notion de loi naturelle (p. 271). Jean Vanier nous offre en
outre un aperçu de ce qui pourrait, selon lui, constituer une
« morale philosophique pour notre époque, accessible à
tout homme » (p. 254), fondée sur le respect de toute
personne et accordant au cœur la place qui lui revient.
Dans Le goût du bonheur, Jean Vanier ne
s’adresse pas aux hellénistes, aux philologues ou aux spécialistes
de l’éthique. Il cherche à rejoindre l’homme du
commun et veut lui rendre accessible, dans une langue sobre et claire, la
sagesse d’Aristote (soulignons que les nombreux extraits de
l’œuvre du philosophe qui enrichissent la présentation ont
été traduits par Vanier lui-même). Et c’est là
un grand mérite du livre recensé que de rendre vivante la morale
aristotélicienne en interpellant le lecteur pour la lui proposer comme
outil d’introspection. Alors qu’il s’en trouve encore pour
questionner le bien-fondé de l’étude de la philosophie
ancienne, comme de la philosophie en général — pensons aux
débats concernant nos collèges —, un livre, par une figure
aussi connue et aimée que Jean Vanier, qui actualise à notre
profit la pensée d’un sage de l’Antiquité, ne peut
être que bénéfique.
Certes Le goût du bonheur n’est pas
totalement exempt d’affirmations sujettes à caution (voir par
exemple, p. 19, le cheminement académique attribué au
Stagirite). En outre, l’auteur nous présente des points de
doctrine sans faire état des interprétations divergentes
auxquelles plus de deux mille ans de commentaires ont nécessairement
donné naissance. Toutefois, Jean Vanier vulgarise ainsi la pensée
d’Aristote dans un but pratique et sans la vider de sa substance.
Par ailleurs, Jean Vanier tire profit de
l’étude de la morale d’Aristote pour examiner certains de
nos comportements et valeurs actuels. (voir par exemple, p. 216,
l’exposé sur les « esclaves » d’aujourd’hui).
À certaines occasions, l’on rencontre des jugements plutôt
conservateurs qu’on aurait souhaité plus nuancés (ainsi,
p. 85, sur Mai ‘68 et la révolution sexuelle). Il n’en
demeure pas moins que tout, dans Le goût du bonheur, témoigne de la
pensée d’un homme bon.
Sylvie Laramée
Université de
Trois-Rivières