Eugen DREWERMANN, 2001, Psychanalyse et exégèse. 2. Miracles, visions, prophéties, apocalypses, paraboles, Paris, Seuil, 647 p.
Lédition originale de ce livre date de 1985. Il devrait sintituler, comme en allemand, Psychologie des profondeurs et exégèse. La vérité des uvres et des paroles : miracle, vision, prédiction, Apocalypse, histoire et parabole. Il est la trentième traduction française des uvres de Drewermann. De tous ces ouvrages, les deux tomes de Psychanalyse et exégèse (le premier est sous-titré Die Warheit der Formen: Traum, Mythos, Märchen, Sage und Legende, La vérité des formes : rêve, mythe, conte, saga et légende) sont sans doute, avec sa thèse de doctorat (Strukturen des Bösen [Les structures du mal], Paderborn, Ferdinand Schöningh, 3 volumes, 1977-1978, 1,752 pages, thèse maintenant disponible en français grâce aux éditions Desclée de Brouwer : Le mal, 3 volumes, 1995-1997), les plus importants, mais aussi les plus difficiles. Cest pourquoi, dans des ouvrages ultérieurs, Drewermann a senti à maintes reprises le besoin de résumer sa pensée, voire de la défendre et de la préciser (voir particulièrement La parole qui guérit, Paris, Cerf, 1993, 329 pages, recueil de quatorze entretiens télévisés de lauteur). La disproportion entre ce livre intitulé Psychanalyse et exégèse et mon bref compte rendu est telle quil importe de souligner la distorsion inéluctable quimpose ce genre littéraire « recension ». Je tiens donc à préciser que je me cantonnerai ici à présenter les grandes parties du livre et à discuter rapidement de quelques enjeux méthodologiques sous-jacents à cette impressionnante recherche.
Louvrage comprend sept parties : 1- les dangers de la théologie et de lexégèse (p. 9-30) ; 2- les récits de miracles (p. 31-203) ; 3- les récits dapparitions, de vocations, de visions et de prophéties (p. 205-295) ; 4- les visions eschatologiques et les écrits apocalyptiques (p. 297-407) ; 5- les récits historiques (p. 409-461) ; 6- les traditions de paroles (p. 463-526) ; 7- synthèse critique (p. 527-546).
Drewermann résume lui-même très bien son programme lorsquil écrit : « On a oublié cette idée essentielle quil existe chez les hommes de tous les temps des vérités qui ne sont transmissibles que sous la forme de contes, mythes, rêves, etc. Cest pourquoi, dans mes deux volumes de Psychanalyse et exégèse, je me suis efforcé de jumeler lhistoire des formes de la Bible et une anthropologie psychanalytique permettant de dégager la vérité éternelle de lhomme, celle qui nous oblige toujours à recourir à des formes dexpression symboliques adaptées. Cest cette vérité humaine éternelle, celle qui sexprime dans des formes de récits adaptées, quil faut commencer par flairer psychologiquement pour pouvoir jauger à sa juste valeur le caractère religieux du message biblique. Ainsi seulement me paraît-il possible de tirer de la Bible le message correspondant à son intention, celui qui reste susceptible dintéresser les hommes de tous les temps. Seuls les moyens psychologiques permettent de trouver soi-même le point de jonction rendant fondamentalement intelligible la forme symbolique du langage biblique. » (La parole qui guérit, Paris, Cerf, 1993, p. 216-217).
Quant à lobjectif général de ce livre, il est de nous apprendre que, en surmontant notre angoisse et en ouvrant notre cur à la joie du ciel, nous verrons se reproduire dans notre vie les miracles de guérison tout aussi déconcertants et admirables que jadis. En dautres mots, le but du livre est clairement thérapeutique : il veut permettre aux lecteurs et aux lectrices de vivre de façon plus saine, despérer de façon plus audacieuse et de découvrir le caractère sacré et la dignité de leur vie.
La lecture des seules notes reportées à la fin de louvrage (p. 549-640) est, à maints égards, révélatrice. Lauteur le plus souvent cité est Drewermann lui-même et cest probablement là un signe quil est un penseur solitaire et novateur. Certes, après Freud et Jung, dautres psychanalystes ont interrogé la Bible, mais Drewermann les ignore. Ainsi, les analyses de Françoise Dolto et Gérard Séverin (Lévangile au risque de la psychanalyse, Paris, J.P. Delargue, tome I, 1977, 179 pages ; tome II, 1978, 183 p.), bien quelles portent souvent sur les mêmes récits retenus par Drewermann, ne sont pas citées une seule fois dans les 1062 pages de Psychanalyse et exégèse. La même remarque simpose pour les travaux de Jacques Pohier et dAntoine Vergotte, pour ne citer que ces deux autres grands psychanalystes français qui ont publié dès les années 1970-1980 maintes études psychanalytiques sur la Bible et la tradition chrétienne. Enfin, en ce qui concerne les travaux dexégèse, seuls les Allemands sont cités et ils ne le sont que pour être critiqués !
Cette critique sadresse essentiellement à lexégèse historico-critique, et elle est omniprésente dans tout louvrage. Le réquisitoire de Drewermann se résume en quatre grandes accusations. Premièrement, les méfaits de lérudition ont transformé le savoir et lexpérience de la fréquentation des puissances divines en science insignifiante et en discours sur les formes extérieures de notions passées, auxquelles le présent ne peut quêtre insensible. Au lieu de communiquer une expérience, lérudition ne fait quenseigner des notions pour interpréter une expérience étrangère ; elle remplace ainsi les sentiments religieux vécus à lorigine par des théories rationnelles sur les conséquences probables de ces expériences. Deuxièmement, lexégèse historico-critique a réduit la Bible à une source didées religieuses, dont le seul intérêt est lhistoire de leurs effets. Cet historicisme rationaliste ou ce biblicisme fanatique nengage à rien du point de vue existentiel et cest pourquoi il a joui dun si grand succès dans les milieux universitaires. Troisièmement, lexégèse historico-critique se condamne non seulement à négliger le contenu religieux des textes bibliques, mais elle instaure en même temps une distance croissante entre le présent et le passé. Dit autrement, en étant exclusivement consacrée à la recherche du lieu historique de la religion, les méthodes historico-critiques mettent le présent hors jeu et introduisent la sécularisation en plein cur du christianisme. Quatrièmement, lexégèse historico-critique nous fait certes de savants discours sur Dieu, mais elle savère incapable de tenir un discours existentiel. Ce discours sur Dieu a pour effet quil nest jamais sérieusement question du sens du texte pour la propre existence des hommes et des femmes daujourdhui.
Pour Drewermann, seule la psychologie des profondeurs peut surmonter la scission entre le sujet et lobjet sous-jacente à lexégèse historico-critique, voire à toute la notion moderne de science car elle réintroduit lunicité de lexpérience constitutive de tout véritable vécu religieux. En plus de la psychologie des profondeurs (surtout avec Jung, mais aussi avec Freud), Drewermann nhésite pas à faire appel à lhistoire des religions des peuples (surtout avec Eliade et des égyptologues comme Hornung), à lethnologie, à lanthropologie empirique (avec une attention particulière au monde des shamans) et à la réflexion philosophique (surtout avec Kierkegaard et Nietzsche).
Cette idéalisation de la psychologie des profondeurs, soutenue par une érudition incontestable, ouvre certes des voies suggestives, mais elle ne justifie aucunement son approche éclectique ni surtout sa critique des méthodes historico-critiques. Bien sûr, je suis favorable à linterdisciplinarité ce qui inclut les diverses approches psychanalytiques , car lapplication dune seule herméneutique ne peut être que réductrice et mutilante. Toutefois, la méthode éclectique de Drewermann fait trop souvent léconomie du texte : là où un passage résiste à son interprétation, il change de méthode. Lorsque Freud nest plus utile, cest Jung qui prend le relaie et lorsque la psychologie savère incapable de justifier une interprétation, cest Eliade ou Hornung qui est convoqué. Ainsi, le texte biblique est trop souvent conduit à dire ce que Drewermann cherche précisément à lui faire dire. En ce sens, son exégèse ressemble parfois davantage à lart de la projection plutôt quà lart de lexplication. Que projette-t-il ? Rien dautre que les soi-disant invariants de la pensée religieuse humaine. Nest-il pas difficile quil en soit autrement lorsquon considère la Bible comme un message transculturel et atemporel et quon y cherche la vérité universelle et identique de lâme humaine ?
Quant à son appréciation des méthodes historico-critiques, elle est pour le moins surprenante. Alors quà partir du seizième siècle on a reproché aux exégètes et aux théologiens leur irrationalité, Drewermann leur reproche maintenant leur trop grande rationalité ! Certes, Drewermann reconnaît à loccasion sa dette à légard de lexégèse historico-critique, mais il en fait une caricature lorsquil affirme à chacun des chapitres quelle ne sintéresse aucunement à ce que signifie le texte pour le lecteur daujourdhui et quelle soppose totalement à la passion du religieux. Il est indéniable que lexégèse historico-critique a connu une dérive positiviste, mais cet égarement ne suffit pas contrairement à ce que daucuns croient à discréditer le modèle exégétique en tant que tel. Il est tout aussi incontestable que certains travaux exégétiques se limitent toujours à reconstituer les événements et les idées du passé, donc à refouler le texte dans un passé révolu, mais on pourrait rétorquer que même ces travaux de plus en plus rares ont fortement contribué au dialogue avec la modernité et au rapprochement cuménique. En outre, après avoir observé comment Drewermann nhésite jamais à faire référence à certains uvres littéraires contemporaines ou anciennes pour y chercher la simple justification de son interprétation, je suis convaincu, et plus que jamais, que seule une bonne herméneutique des origines impossible à faire sans les méthodes historico-critiques qui nous rappellent constamment que la foi chrétienne est impérativement liée à lhistoire permet deffectuer une bonne herméneutique des effets et des conséquences.
En définitive, lexégèse drewermanienne ne mérite ni une critique purement négative (voir dans ce sens louvrage très polémique de Pierre Grelot, Réponse à Eugen Drewermann, Paris, Cerf, 1994, 222 p.) ni une simple défense passionnée (voir dans ce sens léclairant ouvrage de Bernhard Lang, Eugen Drewermann, interprète de la Bible, Paris, Cerf, 1994, 172 p.). Que lon soit daccord ou non avec les interprétations proposées dans ce livre, celui-ci reste stimulant du début jusquà la fin et pose de nombreux défis aux exégètes daujourdhui, dont ceux de linterdisciplinarité et de louverture à une spiritualité universelle.
Jean-Jacques Lavoie
Université du Québec à Montréal