Jacques
Cherblanc, Gabriel Lefebvre et Kevin Shelton*
Le projet de cette
parution est né il y a plus d’un an et demi. Tout a
commencé avec une invitation du Bureau des études de
l’Université du Québec à Montréal, qui
désirait promouvoir les études aux cycles supérieurs en
parrainant des activités témoignant de la vitalité des
étudiants qui y sont inscrits. Les étudiant-e-s du
Département des sciences religieuses ont proposé que, pour
répondre à ce défi, nous organisions un colloque accompagné
d’un double mandat. Il s’agissait, d'une part, de promouvoir une
réhabilitation du mot religion au sein de
l’université et dans la population québécoise et,
d’autre part, de proposer une
collaboration plus étroite entre les différentes branches des sciences
humaines.
De ce fait, nombre de questions importantes
ont surgi lors de nos premières rencontres. Qu’est-ce que la
religion ? Que faisons-nous exactement quand nous abordons
l’étude de la religion ? Peut-on les décrire uniquement
comme des systèmes de croyances ? Est-il possible même de
tenir un discours qui ne soit pas assujetti à un système de
croyances ? Convaincus que les systèmes de représentations
du monde peuvent être découverts autant dans les discours dits
« du croire » que dans ceux se réclamant
d’un savoir, nous avons lancé le débat avec une
question : que devient la distinction croire-savoir dans la
compréhension de l’expérience humaine ? Car
c’est bien dans l’expérience humaine – dans ses
actions, ses interactions – que le savoir des uns est perçu comme
étant le croire des autres. L’ensemble
des conférences, dont la plupart ont été élargies
et approfondies pour le bénéfice de cette publication,
montre ainsi combien il est urgent de repenser les concepts de croire et de savoir afin de les dépasser.
En outre, la diversité des approches choisies par les intervenant-e-s
témoigne non seulement de la pertinence d’une telle
réflexion, mais également de la richesse que l’optique des
sciences religieuses peut offrir au sein des sciences humaines. Comme les
différent-e-s intervenant-e-s ont ainsi pu le montrer, si les croyances
semblent, au moins dans l’imaginaire populaire, relever uniquement du
champ religieux ou magique, la situation demeure tout autre quant à la
perception de ces croyances par celui ou celle qui croit. Ainsi, comme le
faisait remarquer Raymond Lemieux lors de notre colloque, « croire
suppose de ne pas savoir » et cette absence de savoir, ce vide dans
lequel grandissent les croyances, n'est évidemment pas l'apanage des
religions. Le monde du savoir – les sciences – n'en est pas exempt
et cela pose un problème important pour toutes les disciplines qui
tentent de comprendre les actions humaines. En effet, comment rendre compte,
dans un discours dit objectif et scientifique, de la nature de la
vérité inscrite au cœur des croyances d'un individu, d'un
groupe, d’une école, ou d’une discipline ?
Échappons-nous, en tant que bâtisseurs d'un discours savant, au
paradigme des dialectiques croyances / connaissances, et donc à un
discours de croyant sur des croyances ?
Voici donc le cadre général au
sein duquel les intervenant-e-s ont pu discuter des interactions entre savoir
et croire, ce qui leur donnait ainsi l'opportunité de
réfléchir à la portée d’une telle opposition. Nous avons reçu un écho
enthousiaste de la part d'étudiant-e-s intéressé-e-s, et
nous avons également constaté à quel point les
propositions d'intervention – aux thèmes extrêmement
variés – se recoupaient sur le fond. De plus, il est apparu que nos
propres réflexions en sciences des religions pouvaient
s’insérer, d’une manière fort pertinente, dans un
plus grand colloque, qui portait sur le thème de L’Interdisciplinarité
dans tous ses états[1], et qui rassemblait des
étudiant-e-s des départements de Sémiologie et
d'Études et pratiques des arts. Nous nous sommes donc greffés
à eux pour ajouter la couleur des sciences religieuses au débat.
Profondément « interdisplinaire », le colloque fut
à la fois original et audacieux. Que ce soit en terme d'assistance ou de
qualité des débats, nous sommes tous et toutes sorti-e-s enchanté-e-s de cette expérience.
Si la qualité des
présentations y était pour beaucoup, rien
n’aurait été possible sans l’aide et le soutien précieux
– tant financier que technique – de l’Association
étudiante des cycles supérieurs en sciences des religions, de
l’Association des étudiant-e-s en sciences religieuses de
l’UQÀM, du Département des sciences religieuses de
l'UQÀM, de la Faculté des sciences humaines de
l’UQÀM, et du Bureau des études de l’UQÀM. Un
mérite important revient également aux étudiant-e-s du
Département d’études et pratiques des arts et du
Département de sémiologie, qui avaient fait le pari d'organiser
leur colloque conjointement au nôtre. Le résultat fut des plus
intéressants et l’expérience va sans doute être
renouvelée dans les années qui viennent… Nous devons
également remercier ici notre invité d'honneur, Monsieur Raymond
Lemieux, qui a offert une performance fort inspirante de quarante minutes
– de mémoire et avec beaucoup d'humour – maintenant ainsi en
haleine un auditoire nombreux et totalement conquis. On ne peut donc que
regretter l'absence du « texte » de M. Lemieux dans cette
publication des actes du colloque, bien que les raisons de cette absence,
longuement présentées par l'auteur, aient été fort
aisément comprises et acceptées.
Par ailleurs, une fois le colloque
terminé, de nombreux auditeurs ainsi que des professeur-e-s de divers
départements se sont empressés de nous demander si les actes
seraient publiés. Monsieur Guy Ménard, alors directeur de Religiologiques, nous a proposé sa
revue comme support pour cette parution, ce dont nous lui sommes infiniment
reconnaissants. Il s’agissait d’un défi unique – pour
la revue comme pour nous – et nous ne nous attendions certainement pas
à une telle charge de travail. Sans l’aide active de Messieurs Guy
Ménard et Jacques Pierre, nouveau directeur de la revue, sans doute n’aurions-nous
pas été en mesure de vous en présenter le fruit.
Ce numéro de Religiologiques comporte
sept articles en rapport avec notre problématique. Parmi eux, seul le
texte de Chris Klassen est, à proprement parler, étranger aux
travaux de notre colloque tenu en février 2002. Mais
présentée dans un autre congrès à Toronto, cette
communication nous avait semblée correspondre tout à fait au
propos de ce numéro et c’est tout naturellement que son article
s’y insère aujourd’hui, ajoutant une nouvelle dimension
à notre perception des rapports entre savoir et croire. Les sept
articles, que le lecteur pourra découvrir dans ces pages, portent donc
tous sur cette problématique et bénéficient, par rapport
à leur version orale originale, des nombreux apports que les discussions
au cours du colloque ont pu apporter.
L’article de Eve Paquette, – Malaise dans
la communauté universitaire. Que transmet-on lorsqu’on enseigne
les sciences des religions ? – ouvre ce numéro. S’appuyant sur
son expérience de chargée de cours en sciences des religions
à l’Université du Québec à Montréal,
elle s’interroge sur les valeurs et les représentations du monde
transmises dans l’enseignement universitaire des sciences religieuses,
mais aussi de l'ensemble des sciences humaines. Ces valeurs forment une sorte
de croire
qui constitue le fondement du savoir universitaire. Or, cette constatation ne revient pas
à invalider la valeur de ce savoir, mais, bien au contraire, souligne
l’aspect éthique de l’enseignement et sa portée
profondément symbolique.
Le second article – Croire que
l’on sait est-ce savoir que l’on croit ? Critique d’une
distinction inopérante – écrit par Gabriel Lefebvre, remet quant à lui en
question l’usage du concept même de croyance en montrant comment il
se fonde sur une opposition au concept de savoir, opposition qui repose sur des
arguments faibles ne résistant pas à la critique. Dire que
l’autre croit revient alors à poser un jugement de valeur sur ce
qu’il pourrait tout aussi bien appeler son savoir.
L’article de Matthew Kosuta – The Buddha, the
Greatest Scientist of the World – fournit ensuite une illustration
étonnante de ce jeu rhétorique du savoir et du croire dans le
bouddhisme Théravada. En effet, selon cette tradition, les constructions
cosmologiques sont scientifiques. Pour les bouddhistes Théravada, elles
sont donc plus que les simples croyances irrationnelles que pourrait y voir la
science occidentale. Le bouddhisme Théravada diffère plutôt
de cette dernière par les moyens et par le but ultime de ce savoir sur
le monde. Ainsi, pour les théravadains, le savoir ne s’obtient pas
au moyen de techniques mécaniques, mais par un travail de l’esprit
à travers la méditation. Son but n’est pas non plus
d’expliquer l’univers, mais de présenter une méthode
permettant de le comprendre pour le transcender.
Jacques Cherblanc
propose ensuite de penser les rapports entre savoir et croire en analysant deux
nouveaux mouvements religieux scientifiques : l’Église de
Scientologie et le Mouvement raëlien. Son article – Sectes et
science aujourd’hui. Pour une typologie des rapports entre science et
religion
– se veut une étude mythologique de ces deux groupes, de leurs
enseignements et de leurs pratiques. Cette étude permet de mieux
comprendre de quelle religiosité et de quelle scientificité il
est question lorsque l’on parle de « religion
scientifique ». L’opposition science-religion devrait alors apparaître
dépassée par une dialectique entre ces deux termes extrêmes ;
termes entre lesquels les discours des groupes oscillent au gré des
demandes qui leur sont faites.
Suite à cet article, le texte de
Chris Klassen – Crafting
the Imagination
– invite à repenser l’aspect rituel de la
spéculation. En effet, Klassen présente l’idée que
la spéculation, en tant que rituel, propose une transformation du monde
à travers la mise en scène d’un imaginaire. Celui-ci se
trouverait particulièrement présent chez les femmes qui
participent aux groupes de witchcraft, car elles y trouveraient un système de
représentations symboliques proche de leurs besoins particuliers. Ainsi,
l'auteure nous montre comment les jeux de déplacement et de
transformation du croire à l’œuvre dans la witchcraft permettent d’offrir
à ces femmes une perception du monde renouvelée. Le rituel de
spéculation n’est plus alors une simple façon de voir le
monde, mais bien une façon d’imaginer dans quel monde nous voulons
vivre.
Le texte de Michel Carrier nous convie lui aussi à un jeu, celui des
regards. Passant ainsi en revue une série de regards académiques
sur la modernité et la postmodernité, l’auteur nous
confronte aux problématiques de la construction d’un savoir visant
la perception du réel. Mettant dos-à-dos penseurs de la
modernité et de la postmodernité, Michel Carrier démontre
l’impasse qui se dégage de ces discours quant à leur
prétention à accéder à un savoir sans croyances.
Aussi déroutante qu’essentielle, la lecture de ce texte renvoie
chaque chercheur à sa propre prise de position et met en lumière
le noyau d’une problématique de plus en plus abordée dans
les sciences sociales et humaines actuelles.
Si le texte de Michel Carrier
soulève, à sa manière, toute la question d’une ontologie
du savoir, le texte de Kevin Shelton
propose une lecture de cette problématique à travers un texte
traitant de ce que nous pouvons appeler la posture du savant. Si une posture
est inévitable et nécessaire à l’élaboration
d'un sens, d’un savoir sur le monde, ce texte – What’s in
a Stance ?
– nous incite à revoir ce qui forme un savoir. L’auteur
propose donc ici une analyse de cette posture, qui constitue le fondement de
toute entreprise savante, et démontre comment des postures multiples
peuvent être dues à la conception de la religion en Occident.
C’est ainsi que le jeu entre savoir et croire devient un acte
éthique pour la recherche, en sciences des religions comme dans tous les
systèmes de représentation du monde.
Beaucoup de disciplines, de matières,
de territoires et d’ères historiques abordées en si peu de pages ! Mais le thème du croire face au savoir
semble transcender lui-même les époques et les approches et toutes
ces réflexions convergent en fait vers un même point
qu’elles rendent un peu plus apparent, chacune à leur
manière, soit l’expérience humaine en tant que
volonté de faire sens du monde.
Bonnes lectures !
* Jacques Cherblanc, Gabriel Lefebvre et Kevin Shelton sont tous trois étudiants au doctorat en sciences des religions à l’Université du Québec à Montréal. Jacques Cherblanc est aussi étudiant au doctorat en sciences politiques à l’IPE Bordeaux IV.
[1] Colloque tenu le 13 février 2002 dans
la Salle des boiseries de l’Université du Québec à
Montréal.