L'ÉTHIQUE OU LES EXIGENCES DU MÉTIER
Alfred Dumais (1)
La longue tradition éthique est à nouveau interrogée. Faut-il
voir là une réaction aux risques qu'a pris jusqu'à maintenant
la technologie avancée, à la menace qu'elle fait peser sur le sort de
l'humanité? Effectivement, le discours que l'on entend sur la manipulation
éventuelle du code génétique et même sur la production
de gènes artificiels n'est pas sans provoquer une certaine frayeur.
La bioéthique est comme devenue une nécessité. Elle se
devait "de poser le problème des limites"
(2), de raviver l'intérêt pour les
questions éthiques. La sociologie, que l'on dit encore peu consciente des
enjeux éthiques(3), est
invitée à participer à cette réflexion nouvelle, à
examiner de plus près les conditions à travers lesquelles se
déploie l'exercice de son métier.
La sociologie des religions ne peut rester indifférente à cette
demande. Elle doit, elle aussi, se positionner dans le champ éthique,
mieux définir où se situent ses limites. Une première question
s'impose d'emblée, c'est celle qui concerne le rapport sujet/objet, le lien que
le chercheur, qu'il soit croyant ou incroyant, est appelé à construire
avec le phénomène religieux. Dans les sciences de l'agir humain, on
le sait, la tentation est grande de mêler convictions et vues objectives, de
s'engager imperceptiblement sur la voie de l'idéologie. La ligne de
démarcation n'est pas toujours évidente, et ce qui se pose comme
problème a affaire avec la compréhension. Qui peut prendre la
mesure d'une religion différente de la sienne sans s'interroger sur ses
fondements, sans aller même jusqu'à douter de sa valeur? Nous verrons
que le rapport sujet/objet a fortement préoccupé les fondateurs de
la sociologie et que, de ce point de vue, l'éthique était là
présente à l'origine comme elle l'est encore aujourd'hui.
La seconde question qui sera par la suite avancée élargit le
débat à l'éthique et à sa concrétisation sous
forme de codes. C'est ici que les sociologues des religions ont à
découvrir toute l'étendue de leur métier. On les convie
à traiter à la fois de l'objet éthique et de l'objet religieux,
plus précisément à les mettre en perspective. Jadis, cela a
été établi, l'éthique se fondait sur le religieux, mais,
depuis, ce type de réflexion a acquis une autonomie certaine : éthique
de la libération, éthique de l'environnement, éthique de la vie,
éthique des professions, comités d'éthique, que de variations
n'avons-nous pas entendues? Notre époque que l'on dit porteuse de cultures
séculières s'est-elle, à ce point, distancée du religieux?
Il faudra voir si l'interrogation morale, si la "demande d'éthique"
(4)(4) qui se fait tellement pressante de nos
jours n'est pas en train d'abolir cette distance? Voilà à quel
déploiement du phénomène religieux les sociologues des
religions devraient rester sensibles dans la définition même de leur
objet d'étude.
L'éthique du rapport sujet/objet
Les liens qui nous rattachent, comme observateurs, à un objet d'étude
sont fort complexes. C'est du moins ainsi que l'entend l'épistémologie
récente. La connaissance ne va pas de soi, tellement les obstacles qu'elle
a à surmonter sont nombreux. Il existe présentement sur cette question
un débat de fond entourant le statut de l'objectivité en science.
Nous assistons à une remise en question du règne de l'objet ou des
fondements de la méthode. Les chercheurs en sciences humaines, tout
particulièrement, redécouvrent la critique que faisait Weber de la
connaissance historique, c'est-à-dire l'impossibilité de faire abstraction
de sa subjectivité (le fameux rapport aux valeurs) et partant la
présence incontournable de l'observateur dans l'observation. C'est dans ce
sens que l'on parle d'un retour du sujet.
Ces considérations ne peuvent que s'appliquer, bien sûr,
à l'étude de la religion. Comment, en effet, voir à distance
ses croyances alors qu'elles constituent le fond de son être et qu'elles
structurent la conception même que l'on se fait du phénomène
religieux? Peut-on reprocher aux théologiens catholiques ou protestants de
vanter les mérites du christianisme et de travailler à ce qu'il devienne
une religion vraiment universelle? Les théologiens des autres religions n'en
font-ils pas autant? À vrai dire, la question est plus large que cela et, dans
sa visée épistémologique, porte sur la possibilité
d'être objectif quand on est partisan ou sur la difficulté que l'on
éprouve à appréhender le phénomène
religieux comme objet d'étude à distance de soi.
Ce qui est à craindre, on le voit, c'est l'envahissement de la
subjectivité avec tout ce que cela comporte d'arbitraire et de partialité
dans l'expression de son point de vue. Gosselin prend à témoin la
recherche biomédicale où s'affirme, dit-il, "un individualisme
extrême, la tentative désespérée de fonder un ordre
social sur les désirs et les intérêts individuels"
(5). Transposé à la
sociologie des religions, cela signifierait que chaque chercheur reste attaché
à ses valeurs et qu'une éthique privée s'opposera toujours
à la tentative de constituer une éthique publique de la
recherche(6). À la limite, chacun
en restera à l'univers religieux avec lequel il est le plus familier, laissant les
musulmans comprendre l'islamisme et les catholiques, le catholicisme. Mais, dans ce
cas, il apparaŚt évident que ce que l'on gagne en connaissances subjectives,
on risque de le perdre en objectivité.
Il ne s'agit pas de revenir à une forme d'objectivisme qui ferait de la
méthode "le véritable sujet de la science"
(7). On connaŚt la voie sans issue que
prennent les structuralismes pour abolir les subjectivités ou pour affirmer
qu'elles seraient illusoires(8). Sans doute
la distinction que faisait Weber entre le rapport aux valeurs et la neutralité
axiologique serait ici fort utile. Son compatriote, Nietzsche, avait bien saisi, quelques
années auparavant, la complexité du problème, et l'image qui
lui venait à l'esprit, pour rendre compte du rapport sujet/objet, est celle du
voyageur et de son ombre(9). C'est une
idée qui occupe une place importante dans son ouvre. Elle décrit
admirablement l'impossibilité de se détacher de son ombre,
l'espèce de complicité qui se crée entre le sujet et l'objet.
Dans un ouvrage d'épistémologie, Dumont fait sienne cette image et
est amené à la question suivante : "Ce que nous appelons
l'objet, ne serait-ce point, en définitive, l'ombre de l'anthropologue?
(10)" Et il montre la
nécessité de placer l'observateur sous l'éclairage de son
milieu et de sa pratique, si l'on veut que se dégage la véritable
teneur de son objet d'étude.
Nous sommes donc à la recherche d'un mode de compréhension qui,
éthiquement parlant, prend en compte la totalité du
phénomène religieux. On ne peut faire l'inventaire, ici, des prises de
position diverses auxquelles cet exercice a donné lieu. Rappelons les deux
grandes tendances que dégage Raymond Lemieux dans son étude
sur "la question de l'éthique dans le champ religieux"
(11), soit l'auto-interprétation et
l'hétéro-interprétation. Il associe la première
à la démarche classique des théologiens qui comprennent le
phénomène religieux à partir de leur expérience de
la foi. Ils font de l'auto-interprétation. Ce n'est pas le cas des sciences
humaines, affirme-t-il, qui "ont cherché et cherchent toujours à
comprendre le religieux non pas du lieu d'une foi ni d'une appartenance, mais de
l'extérieur"(12). Par
définition, elles opteraient pour l'hétéro-interprétation.
On croirait à première vue qu'un choix s'impose, et Lemieux
soulève la question : "Le religieux peut-il être mieux connu de
l'extérieur, sans fidélité ni soumission particulière
à ses mystères et à ses discours, ou de l'intérieur,
dans la solidarité du chercheur avec sa quête profonde sinon ses formes
confessionnelles?(13)" Sauf que sa
position éthique consiste à ne rejeter ni l'une ni l'autre, mais à
s'orienter plutôt vers une forme de "dialectique méthodologique"
(14) qui surmonterait la tension entre la
construction de la distance, comme la pratiquent les sciences humaines, et la
participation du dedans qui donne aux théologiens une appréhension
plus directe de l'objet.
L'éthique des fondateurs
Le problème du rapport sujet/objet s'est posé aux origines mêmes
de la sociologie. Qu'il suffise de relire Durkheim, Marx ou Weber pour
découvrir à quelles considérations méthodologiques
cette question a donné lieu. Ces fondateurs de la sociologie avaient d'ailleurs
une conscience aiguë de leur responsabilité comme chercheur qui nous
étonne encore aujourd'hui. On sait que Durkheim voyait à travers la
sociologie une morale, et sa volonté de fixer les règles de
l'objectivité démontre à quel point le souci éthique
habitait son projet. Malgré les désillusions qu'a connues le marxisme
dans la pratique, son programme, comme l'affirme Jonas, n'en contient pas moins la
"source d'une éthique qui dirige principalement l'agir vers l'avenir et qui
y puise les normes qu'elle impose au présent"
(15). Tenons-nous-en à la tradition qui s'est
créée autour de Max Weber, dont les positions continuent de soulever
un vif débat.
Norbert Elias fait partie de cette tradition, et on trouve dans son ouvre un bon
exemple des préoccupations de l'époque. C'est Karl Mannheim,
l'ancien étudiant de Weber, qui a dirigé sa thèse de doctorat
au début des années 20. La sociologie était alors aux prises
avec la question difficile de l'idéologie. D'après Mannheim,
l'idée que chacun peut se faire de la société ou de la religion
est fatalement emportée dans une spirale d'intérêts individuels et
collectifs, parce qu'en définitive, rien n'échappe à
l'idéologie. Elias a reconnu lui aussi qu'une "vision partisane déforme
le regard que l'on porte sur les choses"(16)
, et c'est pourquoi "on répandait un grand nombre d'informations
erronées sur la société humaine"
(17). Mais il a cru que c'était la raison d'être de la
sociologie de dépasser ce point de vue et, comme discipline, elle devait
parvenir à "lever le voile des mythologies qui occulte notre vision de la
société, afin que les gens puissent agir mieux et de façon plus
raisonnable"(18).
Voilà l'éthique, ajoute-t-il, qui a été à l'origine de sa vocation de sociologue.
Ceci dit, Elias est conscient de la place qu'occupe la subjectivité dans le
processus de recherche et aussi de la nécessité d'en contrôler
les réactions. C'est pourquoi l'éthique que Weber avait de son
métier prend, à ses yeux, une valeur exemplaire. "Au fond, dit-il, Max
Weber était lui aussi un homme passionné, mais il ne s'est
pratiquement jamais autorisé à montrer ouvertement ses passions dans
ce qu'il écrivait. Il faut y regarder de très près pour
découvrir à quel point elles guidaient souvent sa plume.
(19)" Selon Elias, c'est le double
mouvement de l'engagement et de la distanciation qui traduit le mieux la position de
Weber(20). D'abord, on ne saurait
concevoir de métier de sociologue sans une forme de désengagement.
Elias l'affirme explicitement : "[...] l'exposé de Weber était [...]
contrôlé et exempt de tout signe d'engagement.
(21)" Même si Weber a appartenu au milieu intellectuel
d'Heidelberg que l'on disait peu croyant, même s'il a avoué son manque
de sensibilité religieuse, cela ne l'a pas empêché de jeter les
bases d'une vaste étude du phénomène religieux ou de
décrire, en toute objectivité, les faits et gestes des virtuoses religieux.
Et pourtant, conclut Elias, il arrive encore que l'on puisse sentir quelque part dans
ses écrits les relents de ses propres convictions bourgeoises, un attachement
idéologique qui montre une incapacité à se séparer
complètement de son ombre. "... la lecture minutieuse, dit Elias, permettait
- en de très rares occasions, il est vrai, et uniquement dans le cadre d'une
étude approfondie - de mettre en évidence des preuves d'un tel
engagement idéologique. Cette ambiguïté n'était pas
volontaire. Je ne cherche pas ici à exprimer un doute quant à
l'intégrité intellectuelle de Max Weber, mais... un problème
de la sociologie moderne.(22)"
On peut tirer une leçon éthique de ces fondateurs de la sociologie :
l'objectivité pure est impossible à atteindre, et surtout, je dirais, en
sociologie des religions, là où le rapport sujet/objet est
particulièrement imbriqué. Malgré toutes les précautions
méthodologiques prises, nos croyances réussiront toujours à
colorer la perception que nous avons des choses et, portés par notre
engagement religieux, de quelque nature qu'il soit, nous aurons de la
difficulté à reconnaŚtre la vraie valeur d'un point de vue
différent du nôtre. Mais cette barrière, cette limite,
comme disent les "éthiciens", ne doit pas nous amener à
esquiver une exigence fondamentale de notre métier que Nietzsche
entrevoyait déjà pour le psychologue : "Le psychologue,
écrit-il, doit se détourner de soi pour être capable de voir.
(23)" Cela indique toute l'importance
qu'il y a, en sciences humaines, à se désubjectiviser. C'est Gide
d'ailleurs qui nous le rappelait, qui en faisait la pierre d'angle de l'éducation.
"Oui, dit-il, l'effort de l'éducation première devrait tendre à
désubjectiviser l'enfant, à lui apprendre à voir et à
sentir les choses telles qu'elles sont en réalité, à les juger
indépendamment de ses réactions personnelles.
(24)"
L'objet éthique et l'objet religieux
Élargissons le débat et examinons maintenant la nature du champ
éthique à l'intérieur duquel la sociologie des religions a
à se positionner. C'est alors que se dégageront avec plus de
netteté les affinités qui existent entre l'objet éthique et
l'objet religieux, la dynamique qui traverse à la fois l'interrogation morale et le
questionnement religieux. De l'éthique, comme mouvement autonome,
au-delà des positions qu'elle prend en bioéthique notamment, de
ses réticences à endosser la nouvelle conception de la vie que les
généticiens proposent, nous en savons encore peu de chose. Elle
semble tenir d'un réveil de la conscience, d'un sentiment plus clair de ce qu'il
faut faire, d'une protestation d'ensemble que le groupe écologiste
Greenpeace, entre autres, exprime à sa manière.
On n'a pas à revenir sur une sorte de dérive de la religion vers la
morale, sur une réduction du phénomène religieux en termes
d'interdits, réduction qui a beaucoup contribué par le passé
à étriquer le message religieux des Églises. Comme sociologues
des religions, on peut se demander s'il existe un lien, une convergence réelle
entre l'objet éthique et l'objet religieux. Nous avons tous en mémoire
l'importance que Weber a attribuée, dans sa sociologie religieuse, à
l'éthique qu'il voyait comme des impulsions à l'action et qui lui a
permis de comparer, en une fresque impressionnante, les traits distinctifs des grandes
religions mondiales. Dans ce cas-là, exemplaire entre tous, l'objet
éthique fait partie de l'objet religieux.
Poursuivons notre investigation du côté de la tradition
théologique qui faisait du religieux le fondement de l'éthique.
Là encore l'objet éthique et l'objet religieux ne sont pas dissociables.
C'est ce qu'a bien montré Ernst Troeltsch, un théologien allemand du
début du siècle. Dès ses écrits de jeunesse, on le
voit à la recherche d'un fondement de l'éthique, d'un principe religieux
qui viendrait donner un sens à l'agir moral
(25). Il le trouve dans la notion de But ou de Bien suprême,
selon l'expression de Schleiermacher, sauf qu'il ne le fait pas découler de
l'action, mais le pense comme de l'extérieur sous la forme d'un "avenir
radicalement eschatologique"(26).
Il est, d'après lui, "inséparable de l'expérience religieuse
d'une force (Macht) venant à la rencontre de l'homme"
(27). Cette force, précise-t-il, ce
ne peut être que le Royaume de Dieu, un concept en conséquence
religieux qui a préséance sur l'éthique. Nous sommes loin
de Weber, projetés au cour d'une conception théologique qui renvoie
le fondement de l'éthique à un univers religieux en soi distinct de
l'histoire.
Mais on dirait qu'à notre époque le rapport de l'éthique
à la religion a changé. C'est Balandier qui faisait remarquer que
"la gestion de le vie et de la mort est de moins en moins soumise à une
réflexion transcendante"(28),
soulignant par là l'écart qui se creuse entre l'objet éthique
et l'objet religieux. Pourtant la situation est sans doute plus complexe que cela,
surtout si l'on prend connaissance des études qui démontrent un
déplacement du sacré dans nos sociétés dites
séculières. Ne reviendrait-il pas à l'éthique de
démystifier la puissance démesurée que revendique la science,
de désamorcer, de dire Isambert, ce nouveau pouvoir que l'on revêt
d'un caractère presque sacré
(29). Et il ajoute qu'avec le regain d'intérêt
que connaŚt la réflexion éthique, celle-ci se rapproche davantage
de la religion qu'elle s'en éloigne. C'est une analyse de la situation que les
sociologues des religions ont à faire. Ils doivent saisir toute la portée
de leur objet d'étude, montrer si nous ne sommes pas déjà
entrés dans des sociétés post-séculières,
comme l'affirmait d'ailleurs Gosselin en ces termes : "Aussi trouvai-je
particulièrement pertinent d'appeler "post-séculières"
ces sociétés où la question éthique revient en
force, et se réfracte jusqu'aux sciences de l'homme pour les interroger de
ce point de vue. C'est là, à mon avis, le sens qu'on peut donner
à ce double "retour" du sacré et de la morale, qui n'ont de
réalité que d'être les figures transposées, dans une
société désenchantée, de l'interrogation religieuse
et de la question éthique.(30)"
Autour d'un code d'éthique
Jusqu'ici, nous avons voulu montrer la place que prend l'éthique en sociologie
des religions, la nature des liens que l'on peut tisser entre l'objet éthique et
l'objet religieux. Mais il ne suffit pas pour la démarche éthique,
pour le mouvement qui l'anime, d'être une sorte de conscience morale, elle se
traduit plus concrètement, elle se prolonge dans des prescriptions qui
délimitent le territoire de l'interdit. La question doit être posée
aux sociologues des religions : souhaitent-ils l'édiction de normes, la mise
au point d'un code d'éthique qui viendrait baliser leur comportement de
chercheur, qui définirait les règles de l'objectivité dans
l'étude du phénomène religieux? On connaît les
réactions diverses que l'idée d'un code d'éthique
soulève chez les généticiens, par exemple, tiraillés
qu'ils sont entre leur volonté de ne mettre aucune entrave au
développement de la science et les limites que leur imposeraient des
comités d'éthiques(31).
Le débat, je pense, n'en est pas rendu là en sociologie des religions
, sauf que la réflexion éthique qui s'y amorce ne peut écarter
la possibilité de recourir à des formes de contrôle pour assurer
l'intégrité intellectuelle des chercheurs.
Tout dépend du rôle que l'on voudra bien ici attribuer à
l'éthique ou de la conception même que l'on s'en fait. Ces dernier
temps, devant les difficultés que rencontre la recherche scientifique de
tout genre, on a cru résoudre les problèmes en proposant des
contrôles externes que sont les codes d'éthiques. Le danger est
réel, comme l'a souligné Racine, de verser dans la juridisme ou
d'espérer la venue de formes fondamentalistes pour dissiper toute
ambiguïté dans l'exercice du métier. Mais, d'après le
même auteur, c'est amener l'éthique sur un terrain qui lui est
étranger, dans la mesure où elle est conçue comme
étant distincte du droit, susceptible de "s'inventer au fur et à
mesure de l'histoire humaine"(32)
et de proposer une direction "à partir de la conscience des valeurs
humaines"(33) en elles-mêmes
changeantes et souvent en concurrence. On sent dans ces propos la
volonté d'éviter toute forme de rigidité, comme prescrite
de l'extérieur du métier. Il y aurait place, au contraire, pour
un contrôle interne plus souple et pas moins efficace. C'est le sens
que donnait Jonas au concept de responsabilité à qui il accordait
"une position centrale dans l'éthique"
(34). En somme, avant de s'engager
dans la formulation d'un code d'éthique, les sociologues des religions
devraient tirer davantage profit des diverses formes de contrôle interne que
sont l'autodiscipline ou la critique des pairs, entre autres.
Pour conclure
Rappelons la question qui nous a servi de guide : les sociologues des religions
ont-ils toujours conscience des enjeux éthiques, situés au cour de
leur métier? Il fallait soumettre à examen le rapport sujet/objet
à cause du rôle stratégique qu'il joue particulièrement
dans l'étude des croyances. Malgré les efforts déployés
à atteindre l'objectivité, il semble qu'on ne saurait éliminer
tout à fait les relents de subjectivité. C'est du moins ce que nous
disent les fondateurs de la sociologie qui se sont confrontés à
l'éthique. Ils l'étendaient d'ailleurs à l'ensemble de la
société où il n'existe pas de changement sans appel à
de nouvelles valeurs, donc à une nouvelle éthique. L'objet
éthique n'a pas été conçu à distance de
l'objet religieux, mais comme faisant partie du même faisceau. De nos jours,
l'éthique a acquis beaucoup plus d'autonomie, se détachant de ses
origines. Elle est devenue la voix de la conscience qui s'élève
à travers et au-dessus des tiraillements d'une époque troublée.
Elle rêve de doter l'humanité d'un minimum de valeurs qui respecteraient
son intégralité. Au mouvement social qu'elle est en train de
créer, à la nouvelle forme de conscience collective qui se dessine
à l'horizon, la sociologie des religions ne peut que contribuer.
(1) Alfred Dumais est professeur au département de
sociologie (Faculté des sciences sociales) de l'Université Laval,
à Québec.
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(2) Gabriel Gosselin, Une éthique des sciences
sociales. La limite et l'urgence. Paris : Éditions l'Harmattan, 1992,
p. 160.|Retourner au texte|
(3) Gosselin soutient, dans l'ouvrage qui vient d'être
cité, que la sociologie est moins consciente des enjeux éthiques
parce qu'"elle n'a pas suffisamment analysé ses limites" (p. 189).
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(4) Georges Balandier, "Introduction : La
demande d'éthique", Cahiers internationaux de sociologie
, 88, 1990, 9.|Retourner au texte|
(5) Gabriel Gosselin, op. cit., p. 64.
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(6) Ibid., p. 16. C'est un thème qui revient
constamment dans l'ouvrage de Gosselin.
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(7) Fernand Dumont, L'anthropologie en l'absence de
l'homme. Paris : Presses Universitaires de France, 1981, p. 30.
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(8) Ibid., pp. 28-29.
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(9) Voir, entre autres, Friedrich Nietzsche, Le voyageur et son
ombre. Trad. de l'allemand par Henri Albert. Paris : Denoël-Gonthier,
1979 [1902].|Retourner au texte|
(10) Fernand Dumont, op. cit., p. 28.
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(11) Voir Raymond Lemieux, "Cherchez l'objet ou la question
éthique dans le champ religieux", Religiologiques, 9, 1994,
157-173.|Retourner au texte|
(12) Ibid., p. 158.
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(13) Ibid., p. 159.
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(14) Ibid., p. 169.
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(15) Hans Jonas, Le principe responsabilité. Une
éthique pour la civilisation technologique. Trad. de l'allemand par Jean
Greisch. Paris : Éditions du Cerf, 1990 [1979], p. 195.
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(16) Norbert Elias, Norbert Elias par lui-même.
Trad. de l'allemand par Jean-Claude Capèle. Paris : Éditions
Fayard, 1991, p. 50.
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(17) Ibid.
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(18) Ibid.
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(19) Ibid., p. 124.
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(20) Elias a consacré un ouvrage à cette
question. Voir Norbert Elias. Engagement et distanciation. Contributions
à la sociologie de la connaissance. Trad. de l'allemand par
Michèle Hulin. Paris : Éditions Fayard, 1993, 259 p.
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(21) Norbert Elias, Norbert Elias par lui-même, op. cit.,
p. 124.|Retourner au texte|
(22) Ibid.
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(23) Un extrait de l'ouvrage de Nietzsche, Le
Crépuscule des idoles, cité par Fernand Dumont,
op. cit., p. 27.
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(24) André Gide, Ainsi soit-il ou les jeux sont
faits. Paris : Gallimard, 1952, p. 114. Ce texte a été écrit
peu de temps avant sa mort.
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(25) Troeltsch a beaucoup écrit sur l'éthique.
Voir en particulier Ernst Troeltsch, Zur religi"sen Lage, Religionsphilosophie
und Ethik. Gesammelte Schriften, II. Aalen : Scientia Verlag, 1962 [1913].
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(26) Denis Müller "La réflexion éthique de
Troeltsch dans la perspective de Pannenberg". Dans Pierre Gisel, dir.
Histoire et théologie chez Ernst Troeltsch. Genève :
Éditions Labor et Fides, 1992, p. 372.
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(27) Ibid.
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(28) Georges Balandier, op. cit., p. 11.
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(29) Voir François-André Isambert,
De la religion à l'éthique. Paris : Éditions du
Cerf, 1992.
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(30) Gabriel Gosselin, op. cit., p. 16.
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(31) C'est ce que confirme une étude récente
sur les conceptions éthiques de généticiens, de biologistes et
de médecins, d'origine culturelle différente. Voir Nathalie Godin,
Génie génétique : les valeurs éthiques des hommes de
science. Mémoire de maîtrise en sociologie. Sainte-Foy :
Université Laval, 1994, 131 p.
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(32) Louis Racine, Georges A. Legault et Luc
Bégin, Éthique et ingénierie.
Montréal : McGraw-Hill, 1991, p. 9.
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(33) Ibid.
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(34) Hans Jonas, op. cit., p. 171.
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