La religion implicite et son réseau d'études.
Edward I. Bailey*
Introduction et présentation
À ma connaissance, c'est la première fois que le concept
de «religion implicite» et ses applications depuis l'apparition du terme,
vers 1968, font l'objet d'une présentation systématique en
langue française. Il faut d'autant plus se réjouir de cette
initiative que le réseau de recherche qui s'est constitué
depuis près de trente ans autour de ce concept a sûrement
beaucoup à apprendre d'autres courants proches, notamment dans le
monde francophone - que ce soit par exemple l'étude de la «religion
populaire» (ou «séculière») en France, ou la «religiologie»
québécoise. Il faut bien sûr aussi espérer
que cette mouvance de recherche ait également quelque chose à
offrir aux chercheurs de langue française. De la même
manière, le Réseau d'études sur la religion implicite
a toujours souhaité développer des contacts avec les réseaux
de chercheurs qui, en Allemagne, en Scandinavie et au Japon, notamment,
s'intéressent eux aussi depuis longtemps à la «religion populaire»
(folk religion). (1)
Les concepts mis de l'avant dans ces divers réseaux sont bien
sûr différents les uns des autres, reflétant souvent leur
contexte d'émergence. Tous présentent cependant des parentés
non négligeables avec celui de religion implicite.
Il faut au moins reconnaître à ce que d'aucuns appellent la
postmodernité le mérite de se méfier des abstractions,
en particulier celles qui ont la prétention de s'élaborer en dehors
de tout contexte. Il faut aussi se méfier, dans la même veine,
de concepts qui revendiquent une origine purement intellectuelle, dénuée
de toute référence à une quelconque praxis. C'est la raison
pour laquelle cet article fera largement appel à l'histoire -
autobiographique et professionelle - de son auteur pour décrire l'horizon
de recherche dont il sera ici question. Ce texte tentera par ailleurs de situer le
concept de religion implicite par rapport à d'autres notions proches, en
étant attentif aux questions susceptibles de venir à l'esprit des
lecteurs. Il illustrera enfin la problématique en puisant à trois
recherches empiriques que l'auteur de cette présentation a eu l'occasion
de mener dans le passé, avant de présenter succinctement chacune
des contributions de ce numéro.
Mais il paraîtra opportun d'y aller tout d'abord de quelques définitions
préalables.
1. Définitions
a. La religion implicite comme «engagement»
Les courtes définitions ont le mérite de s'insérer facilement
dans un texte en lieu et place du terme qu'elles tentent de cerner. À
cet égard, la plus brève définition envisageable de
la religion implicite
serait l'«engagement» (commitment). Étonnamment, on ne trouve pas
grand chose sous ce terme dans l'Oxford English Dictionary. Notons en
revanche une ambiguïté manifeste: le terme, en ce qu'il nous
intéresse, évoque-t-il un «engagement» conscient et librement
consenti ou fait-il référence à quelque chose de largement
inconscient, à une sorte d'héritage inévitable, si l'on ose
dire, qui s'imposerait à nous à notre insu? Eh bien, en fait, il s'agit
des deux. Bien sûr, on peut s'interroger sur la religion elle-même
de manière analogue: s'agit-il là d'un phénomène
conscient et délibéré, ou alors plutôt d'une
réalité éminemment sociologique et culturelle? Les sciences
religieuses se sont en général intéressées à
tous les aspects du phénomène, entre ces deux points extrêmes.
Et sans doute est-ce pour cela qu'elles ont pu offrir quelque lumière
à l'étude de l'être humain. On s'entendra donc pour
voir ici ces deux termes - engagement et religion - comme englobant
toute une gamme d'expériences plus ou moins profondément
conscientes, réfléchies et délibérées.
b. La religion implicite comme «foyer intégrateur»
Pour leur part, les définitions à deux termes ont
l'intérêt de fournir une sorte d'intersection entre deux concepts.
Allons-y alors d'une seconde, de ce type: la religion implicite serait un
«foyer intégrateur» (integrating focus/foci). On retrouve dans cette
deuxième définition quelque chose de la première. Celle-ci
évoque elle aussi une importance accordée à quelque chose
de particulier, de spécifique, mais dans la
mesure où ce «quelque chose» joue un rôle fonctionnel dans la
totalité où cela s'inscrit. En d'autres termes: des sphères du
comportement humain (au sens le plus large du terme) sont significatives,
du point de vue de la
religion implicite, dans la mesure précise où elles focalisent
pour ainsi dire l'être humain, où elles lui offrent justement un
ou des foyers d'intégration.
La définition centrée sur la notion d'engagement soulevait la question
de la conscience. Celle qui fait appel à l'idée de foyer
intégrateur pose pour sa part le problème du singulier et du pluriel.
L'étude de la religion implicite s'intéresse-t-elle aux manifestations
individuelles ou plutôt aux phénomènes collectifs? Ici encore,
il faut répondre: aux unes et aux autres. Et, de nouveau, il y a un
parallèle à faire avec la «religion» tout court. Mais là
aussi, il faut voir dans cette ambiguïté - ou, plus exactement, dans
cette ampleur - du phénomène l'une des raisons pour lesquelles son
étude par les sciences de la religion peut être fort utile à
une meilleure connaissance de l'être humain - individuel et collectif.
Les cultures qui, de manière aussi bien théorique que pratique, mettent
davantage l'accent sur l'aspect de l'individualité peuvent être
tentées de l'opposer à un aspect plus social - comme si ces deux
dimensions pouvaient exister l'une sans l'autre. Ces cultures ont en outre tendance
à durcir le caractère abstrait d'une distinction légitime
en une dichotomie tyrannique. On le voit bien dans la langue courante où,
par exemple, une différence (d'opinions) devient souvent vite
un différend, et où un argument, de «raison
invoquée», se transforme en «querelle» (2).
D'où l'intérêt pour un concept plus englobant, susceptible
de distinctions et de nuances dans un plus vaste ensemble, ouvert
à une multitude de figures possibles. Cette diversité de figures
peut par exemple s'appliquer à la taille des «groupes» concernés -
qu'il s'agisse d'un face-à-face entre deux personnes, d'un sous-groupe au
sein d'une collectivité plus vaste, ou qu'il s'agisse encore de divers
modes d'être-ensemble, certains plus organisés - ou plus associatifs
-, d'autres plus spontanés - ou plus sociétaux
(3). De cette manière, on évite
d'ignorer ou de sous-estimer l'importance de phénomènes qui
trouvent sens dans un plus vaste ensemble.
c. La religion implicite comme «préoccupations intensives aux effets
extensifs»
Avançons encore une troisième définition, plus longue que
les précédentes, mais aux termes assez faciles à retenir. On
pourra ainsi parler de la religion implicite en termes de «préoccupations
intensives aux effets extensifs» (intensive concerns with extensive effects).
Il se peut, en passant, que cette définition, comme les deux premières,
puisse aussi convenir à la religion «tout court», au sens d'une
religiosité diffuse
ou d'une dimension religieuse de l'être humain telle que celle-ci s'exprimerait
notamment par et dans «les» diverses religions. Mais tel n'est pas ici
notre propos.
Alors que les deux premières définitions soulevaient la question
de la conscience et de la taille (ou du nombre), celle-ci met en lumière
d'autres aspects du phénomène. Mais prenons un exemple pour mieux
éclairer ce point. On peut imaginer que certains états émotifs
d'excitation, chez les humains, puissent présenter quelque
intérêt d'un point de vue psychologique, par exemple, mais somme
toute assez peu eu égard à l'étude de la religion implicite.
Pour que la chose soit pertinente à ce chapitre, il faut que le
phénomène ait un impact singulièrement profond et
considérable sur l'individu ou le groupe qu'il affecte.
Songeons maintenant à la rivalité opposant deux équipes
sportives. Et prenons le cas de deux soeurs, dames d'un certain âge, qui
passent le plus clair de leurs loisirs à appuyer l'une de ces équipes.
Du point de vue de leur religion implicite, ces deux personnes sont, si l'on
ose dire, «dans une ligue différente» de celle du type - imaginons-le d'un certain âge lui aussi - qui consacre également beaucoup de temps et d'argent à l'éq
uipe adverse, mais dans un but - disons - beaucoup plus purement «business». En d'autres termes, ce qui est en jeu autour de la religion implicite, ce n'est pas seulement ce qui peut être vécu comme «sacré» en soi, mais ce qui l'est en
rapport avec ce qui lui est extérieur.
Si, par ailleurs, les termes de notre troisième définition se retrouvent
au pluriel - préoccupations, effets -, c'est bien pour signifier la
pluralité des figures que peut prendre la religion implicite aussi bien au
plan du degré de conscience qu'elle sollicite qu'à celui de l'ampleur
sociale du phénomène et du type de sociabilité qu'elle met en
oeuvre. L'étude des religions orientales a bien mis en lumière le
fait que des individus peuvent appartenir - ou, en tout cas, se
référer - à plus d'une tradition religieuse particulière
(le bouddhisme et le shintoïsme, par exemple, dans le cas du Japon). On
trouvera la même chose dans le cas de la religion implicite. Le fait
d'appartenir à un seul «univers de référence» relève
vraisemblablement, en ce sens, d'une époque révolue de
nos sociétés, du temps où celles-ci étaient encore
de taille plutôt modeste et d'organisation relativement simple. Ou, alors,
on continue d'affirmer la possibilité en confondant les choses. Quoi
qu'il en soit, l'identité n'est jamais une chose simple, donnée
d'emblée.
Précisons enfin que l'usage du terme «religion», ici, ne suggère
aucun lien de quelque nature que ce soit (historique ou évolutif) avec
quelque religion particulière que ce soit. Il n'implique en outre aucun
jugement de valeur
- positif ou négatif. De même, l'épithète «implicite»
se veut tout à fait neutre, quel que soit le type de rapport entretenu par
cette réalité (la religion implicite) avec le religieux explicite.
Inutile sans doute d'ajouter que la fécondité d'une approche comme
celle de la religion implicite ne saurait invalider ou rendre inutiles d'autres
approches. Il y a assurément place pour une diversité de théories
et de méthodes dans l'étude du phénomène humain. Pour sa
part, l'étude de la religion implicite s'intéresse d'abord et avant
tout aux raisons qui font vivre - et parfois aussi mourir - pour une «cause», en
essayant de comprendre le fonctionnement de ce type de «causalité».
2. La religion implicite et son étude
En tant que méthode historique, l'autobiographie peut être fort
utile, encore qu'elle doive inévitablement procéder à
des raccourcis et à des simplifications. Ce qui ne veut bien sûr
pas dire qu'elle soit nécessairement courte ou simpliste. On me permettra
dès lors un certain nombre d'observations tirées de ma propre
expérience, dont on peut espérer qu'elles mettent un peu plus en
lumière la manière dont la thématique de la religion implicite
s'est imposée à ma réflexion et à ma pratique au fil des
ans.
Je signalerais tout d'abord volontiers, en premier lieu, la découverte de
ce que j'appellerais la profondeur et l'ampleur de la religion dans la vie des «gens
ordinaires». Cette constatation s'est particulièrement imposée
à moi au cours des premières années de mon ministère
comme vicaire dans une paroisse urbaine de Newcastle upon Tyne. Que la
«religion» de ces «gens ordinaires» ait été «vraie» ou
«fausse», utile ou nuisible, peu importe. Mais
le fait est qu'il m'est apparu impossible de comprendre ceux-ci et leur
realité profonde en faisant abstraction de leur vécu religieux.
Contrairement à certaines modes intellectuelles des années
soixante (qui ne manquèrent pas, du reste, d'atteindre le clergé
lui-même), il me semblait bien difficile d'écarter d'un revers
de la main cette «religion» en la réduisant à quelque pure
«fuite du monde» idéologique. Certes, le fait est que le crédo
réel (living faith) de la plupart de ces gens (y compris parmi les
croyants les plus articulés) tenait somme toute à fort peu de
choses, deux ou trois «vérités» tout au plus, le reste de
l'édifice dogmatique chrétien apparaissant plutôt
éloigné - ou même assez sujet à caution. D'un autre
côté, j'avais également été frappé
de constater que plusieurs personnes
qui se définissaient comme «non-religieuses» se référaient
tout de même, elles aussi, à quelque chose d'analogue - vision du
monde, noyau identitaire, système de valeurs, parti pris pour un certain
style de vie, peu importe - mais quelque chose dans quoi on pouvait également
repérer une forme d'«engagement» (commitment).
De retour dans ma paroisse de Newcastle, je n'ai pu m'empêcher de remarquer
la... bien faible place que semblait occuper cette tradition - dont la discussion
du pensionnat avait pourtant semblé faire si grand cas - dans la vie
quotidienne de
tous ces gens qui venaient pourtant encore à l'Église de leur plein
gré...
Tout cela en serait sans doute resté là si je n'étais tombé
sur un court article de David Martin dans la revue Frontier, aujourd'hui
disparue, qui s'adressait à l'époque au laïcat chrétien.
L'auteur y signalait que le phénomène de sécularisation,
qui était en passe de devenir une sorte de dogme (y compris au sein
du clergé lui-même) et auquel on avait systématiquement recours
pour expliquer l'évolution contemporaine - pour ne pas dire
l'érosion rapide - de la religion, - que cette fameuse
sécularisation, dis-je, n'était après tout qu'une
hypothèse, une manière de voir et d'interpréter les choses,
une réalité qui n'avait vraisemblablement rien d'inévitable,
d'universel et d'irréversible.
Cette remarque, dans mon esprit, rendait au fond compatibles la persistance de
la religion et l'érosion de certaines de ses formes aussi bien individuelles
que sociales. D'autres formes de religiosité pouvaient parfaitement continuer
d'exister, vestiges ou innovations, mélange des uns et des autres, encore
plus ou moins reconnues comme religieuses.
À l'époque, je fus tenté d'utiliser la notion de «religion
séculière» pour désigner ces nouveaux visages de la
religiosité. À mon étonnement, toutefois, cette notion
était largement absente de l'Université britannique, et on ne trouvait
à peu près rien non plus d'écrit sur le sujet en
Grande-Bretagne.
En fait, on s'y intéressait apparemment fort peu - soit
que l'on ait considéré la chose
comme dénuée de pertinence, soit au contraire qu'on ait eu
peur d'en envisager l'impact.
Mais les choses, encore une fois, auraient pu en rester là
n'eût-été de ma rencontre avec F.B. Welbourn, un africaniste du
département des sciences religieuses de l'Université
de Bristol qui, depuis longtemps, appelait à l'étude de ce
phénomène dans les sociétés occidentales.
Je me suis donc mis en frais de vérifier la validité
de ce concept de religion implicite - que, pour des raisons de
commodité, j'avais finalement préféré à celui
de religion séculière au moment de mes études de
maîtrise. Je m'étais, dans le passé, intéressé
à la théologie, à l'histoire, aux questions de
développement du tiers monde. Désormais convaincu que l'étude
empirique du phénomène religieux pouvait être utile à
la compréhension de l'être humain, je me mis à
nourrir l'espoir d'en partager l'objectif avec d'autres. C'est alors que je
m'inscrivis à une formation doctorale, estimant que la chose
pouvait être opportune en termes de qualifications professionnelles.
Après une année d'études, cependant, en 1969-1970, je fus
nommé curé de paroisse. C'est alors que je pris la décision de
compléter, si je puis dire, le trépied de mes recherches empiriques.
J'y reviendrai plus loin.
Après avoir terminé ma thèse et obtenu mon doctorat quelques
années plus tard (1977), j'organisai, dès 1978, un premier
colloque rassemblant un certain nombre de chercheurs autour du thème de la
religion implicite. Ce fut le début d'une tradition de rencontres annuelles
qui dure depuis bientôt presque vingt ans.
Un peu plus tard, en 1983, à la suite d'un certain nombre de suggestions en ce
sens de mon entourage, je mis sur pied deux autres types d'activités dans
des domaines auxquels je m'étais aussi intéressé jusque
là: des sessions de formation pour éducateurs en enseignement
religieux et des journées d'études trisannuelles destinées
aux membres du clergé et aux agents de pastorale. Les contributions du
présent numéro ont
été sélectionnées parmi les quelque deux cent
communications présentées au cours des dix-huit dernières
années dans ces diverses rencontres, qui réunirent au total
plus de 2 000 participants.
C'est en 1985 que naquit officiellement le Réseau d'études sur
la religion implicite (Network for the Study of Implicit Religion).
Sous ses auspices, de nombreuses recherches ont été effectuées,
et bien des diplômes d'études supérieures ont
été réalisés. Une bibliograpie choisie de 4 000
titres a par ailleurs été élaborée et mise à la
disposition des étudiants intéressés par ce champ
d'études. Au fil des
ans, de nombreuses invitations m'ont permis de présenter le Réseau et
ses recherches dans divers milieux: départements universitaires de sciences
des religions ou de sciences humaines
, grands-séminaires, centres d'éducation permanente, communautés
ecclésiales locales, etc. Bien des étudiants sont par ailleurs
venus me consulter, et les médias se sont également
intéressés à nos activités. L'évolution
des choses - y compris dans les milieux académiques - permet aujoud'hui
d'envisager la création d'un véritable centre d'études sur la religion implicite et la spiritualité
contemporaine destiné à devenir un forum permanent de recherche dans
le domaine. Si le financement d'un tel centre présente encore quelques
défis, de nombreux universitaires britanniques ont déjà
manifesté beaucoup d'enthousiasme à l'idée d'y collaborer.
3. Religion implicite et autres formes de religion
Il y a à vrai dire assez peu de différence entre ce que nous proposons
d'appeler ici «religion implicite» et ce que d'autres - Luckmann, notamment - ont
suggéré d'appeler «religion invisible». Le terme de religion
implicite évoque sans doute davantage une religiosité non encore
articulée, ou plus exactement peut-être une religiosité dont
on ne reconnaît pas encore le caractère religieux, tout au moins selon
l'acception la plus courante du terme. La notion de religion invisible
semble pour sa part accentuer le fait que cette religiosité échappe
à l'observation - c'est-à-dire, bien sûr, à une
observation susceptible de la considérer comme telle. (Signalons que
d'aucuns, ayant recours à d'autres métaphores sensorielles, ont aussi
parlé, dans le même sens, de «religion inaudible»
(unheard) ). En elles-mêmes, encore une fois, ces deux
expressions sont assez proches l'une de l'autre, quoique l'on puisse y
déceler des nuances. Au regard du concept de religion implicite,
les objets de l'observation, c'est-à-dire les humains dans leur vécu
religieux implicite, demeurent
eux-mêmes des acteurs, c'est-à-dire des sujets de plein droit.
Les tenants de la religion invisible insistent pour leur part sur le fait que les
objets sont en quelque sorte construits par l'observation dans la masse
compacte des faits. Ceci dit, la principale différence entre ces deux
approches tient vraisemblablement davantage à l'utilisation concrète
qui en a été faite jusqu'à présent sur le terrain de la
recherche. Ainsi, par exemple, Luckmann semble n'avoir que très
récemment décidé d'appliquer à des recherches empiriques
le concept de religion invisible mis de l'avant dans ses excellents travaux
théoriques. Nous restons donc encore un peu
sur notre appétit à cet égard.
Il y a par ailleurs, en Grande-Bretagne, et notamment parmi les gens d'Église,
une certaine tendance à confondre «religion implicite» et
«religion populaire» (folk religion). Par religion populaire, on entend par
exemple le fait d'avoir recours à l'Église (à ses temples,
à son clergé, à sa liturgie) essentiellement pour l'administration
des grands rites de passage (4). En
Europe du nord, le terme sert
souvent à désigner l'espèce de mémoire
culturelle identitaire qui s'y est élaborée à partir de la
conversion au christianisme des peuples envahisseurs, aux premiers siècles
de notre ère. Au
Japon, la «religion populaire» réfère à tout un
ensemble de petits rituels formant en quelque sorte l'assise des grandes traditions
religieuses qui s'y déploient.
Contrairement à l'usage britannique de ce concept de religion populaire, en
particulier dans les années soixante-dix, le recours à la
notion de religion implicite n'impliquait aucune connotation péjorative. Il
faut à cet égard se réjouir que l'évolution
des choses, depuis les années quatre-vingts, ait permis à ce terme
de repérer et de nommer d'authentiques formes de religiosité
contemporaine - en dépit du fait que
certains aient eu encore du mal à apprécier le caractère
authentiquement religieux de certains rites de passage célébrés
à l'Église - le baptême ou le mariage, par exemple - pour des
gens qui, autrement, ne la fréquentaient guère. Ceci dit, le
«domaine» de la religion implicite est beaucoup plus vaste et inclut toutes
les formes de religiosité présentes dans la vie «profane»
(secular) de nos contemporains.
Il y a également lieu de faire les nuances qui s'imposent lorsqu'il
est question de «religion populaire» (folk religion) dans les pays
germaniques ou scandinaves et dans le contexte japonais. Dans le premier
cas, l'expression renvoie le plus souvent à certaines expressions
«populaires» du christianisme - ou tout au moins rattachées au vieux
«fond» de la tradition chrétienne. Au Japon, elle sert plutôt
à désigner des phénomènes se manifestant
à petite échelle. L'usage nippon du concept de «religion populaire»
(folk religion) se trouve en fait à recouvrir largement ce
que l'anglais, au moyen d'une nuance, désigne sous le terme
de «popular religion». Au Japon, cette «religion populaire» inclut d'une part
un grand nombre de pratiques aussi bien individuelles que familiales, en lien
avec les ancêtres, les enfants, la prospérité, etc.
D'autre part, elle désigne également ces formes de dévotions
qui, puisant à la symbolique des grandes traditions religieuses du pays
(shintoïsme, bouddhisme), ponctuent de manière rituellement
syncrétiste la vie des petites villes et des villages nippons.
À cet égard, et quoique la chose puisse à première vue paraître contradictoire, parler de «religion implicite», ce pourrait être, en somme, parler de ce qui constitue la «religion populaire» des sociétés sécularisées - que cela se manifeste à l'occasion de grands rassemblements de foules (compétitions sportives, rallies politiques, mégaconcerts ou grandes foires) ou à travers d'autres formes d'activités plus restreintes, plus familiales et plus personnelles.
*
En 1976 - et leur nombre a encore augmenté depuis - on pouvait aligner
une soixantaine de termes pour désigner ce dont il est ici question.
Cette prolifération sémantique suggère au moins
que le phénomène auquel nous nous intéressons est loin de
passer pour négligeable. Il serait toutefois fastidieux d'allonger
la liste de ces divers termes, à la recherche des nuances que
ceux-ci pourraient suggérer. Il apparaîtra plus utile de revenir
au terme proposé de religion implicite en apportant quelques
précisions supplémentaires - non pas tant quant à l'adjectif
implicite, cette fois, mais davantage quant au substantif religion. Pourquoi,
de fait, l'avoir ainsi retenu?
Disons en premier lieu que le fait de parler de religion a l'avantage
de vouloir dire quelque chose pour ceux et celles qui considèrent la
«religion» comme quelque chose de réel (quelle que soit la
manière dont ils en vivent l'expérience). Ce terme offre en outre toute
une gamme d'aspects divers, il ouvre à la possibilité de vastes
comparaisons et s'inscrit dans un très large contexte. C'est la raison
pour laquelle on l'a préféré
à d'autres - comme «valeurs» ou «préoccupations ultimes», par
exemple. Ceci dit, il se peut fort bien que d'aucuns, pour quelque raison, ne le
trouvent pas pertinent. Libre à eux, dans ce cas, de lui en substituer
un autre.
En second lieu, on entend assez fréquemment l'objection suivante:
«Si, par religion, on peut entendre n'importe quoi, le terme finit par ne plus vouloir
rien dire du tout.» Il s'agit pourtant là d'une crainte non
fondée - ou, plus exactement, fondée sur une mauvaise
compréhension des choses. Le fait est que la religion implicite peut bel
et bien revêtir toutes sortes de formes diverses que seule
la recherche empirique, avec le temps, pourra peu à peu mettre
à jour. Il est donc impossible de déterminer a priori les
formes que celle-ci pourra prendre. Mais, à cet égard, ce n'est
tout de même pas si différent, quand on y pense, de ce qu'on peut
observer pour les religions au sens plus traditionnel du terme, dont on connaît
la prodigieuse diversité de formes à travers l'histoire humaine.
S'il y a en effet une constatation qui s'est imposée à la science
des religions depuis un siècle et demie, c'est bien qu'à peu près
n'importe quoi, de fait, peut - ou a pu -, un jour ou l'autre, ici ou là,
être porteur du sacré (5).
Ce qui ne signifie évidemment pas du tout que n'importe quoi puisse l'être
n'importe où et à n'importe quel moment. Bien au contraire. Le
sacré est presque toujours déterminé de manière
extrêmement précise dans tel ou tel contexte donné. Mais
le fait demeure qu'il se manifeste toujours de manière éminemment
contingente et subjective, comme la vie et comme l'être humain
eux-mêmes, du reste. Ce qui ne compromet toutefois pas, notons-le, la
possibilité d'une compréhension intersubjective de ce à quoi
il renvoie.
Il se peut certes que des librairies ou des programmes scolaires aient parfois
du mal à trouver l'endroit où ranger les ouvrages et les
cours qui s'intéressent à la religion implicite. Mais, quand on
y pense, c'est également vrai pour d'autres domaines de
l'activité humaine. Songeons par exemple à certaines formes d'art
contemporain qui auraient été difficilement concevables il y a une
génération à peine et qu'il faut aujourd'hui
apprendre à situer dans le vaste univers de l'art. «L'esprit - humain -
souffle où il veut.» Et si elles veulent demeurer des sciences
humaines, les disciplines qui font profession de s'intéresser au
phénomène humain doivent être capables de suivre cet esprit
là où il s'incarne.
Disons-le donc clairement et sans ambages: oui, tout peut être investi
de religieux; et tout l'est sans doute, au moins de quelque manière,
quelque part. Mais tout ne l'est évidemment pas dans
tel contexte particulier, dans telle situation donnée.
En troisième lieu, on peut signaler qu'un tel usage - large - du terme
religion, loin de constituer une aberration excentrique ou une innovation
capricieuse, est au contraire bien établi dans la langue de tous les jours.
Ainsi, par exemple,
que veut-on dire lorsqu'on affirme qu'on «lit religieusement les journaux»
sinon qu'on les lit de manière habituelle, quoique consciente,
régulièrement - mais librement -, et avec attention,
sans que ce soit pour
autant dans un but purement utilitaire. Une telle utilisation renvoie à
vrai dire au vieil usage monastique médiéval du terme religio.
Celui-ci évoque tout à la fois l'ordre religieux lui-même
comme religio, l'habitude comme intériorisation de l'
habit (monastique). Et son domaine de préoccupation occupe toute la
gamme de la vie («religieuse»), de l'observance de la règle (regula)
au souci et au soin (cura) des âmes.
Aussi bien dans la tradition chrétienne qu'à l'extérieur
de celle-ci, on a souvent tendance à établir une sorte de
démarcation, au sein de l'existence, entre le religieux et ce qui ne l'est
pas - le «profane», ou
le «séculier». On a également tendance à opposer les religions
les unes aux autres, comme des styles de vie en concurrence les uns avec les autres.
Ce qui donne des réflexions dans le genre de celle-ci - et nous en avons tous
entendu de semblables: «Cette personne va à l'église tous les dimanches
mais en fait, sa vraie religion ce sont ses enfants»...
On a beau définir le «séculier» (ou le «profane») de
manière technique comme ce qui s'oppose au «religieux», force est d'admettre
que peu de gens s'y réfèrent en dehors des cercles d'intellectuels.
Plus exactement: ces termes - séculier, profane - s'emploient difficilement
de manière positive, voire simplement neutre. Si plusieurs, en effet, n'hésitent aucunement à se définir eux-mêmes
comme «religieux», personne ne se présente comme «séculier» ou «profane».
À vrai dire, tout se passe comme si ces - utiles - adjectifs
(«profane» ou «séculier») demeuraient relatifs à quelque chose
d'autre, et manquaient en eux-mêmes de véritable substance.
4. De quelques exemples empiriques
a. Première enquête
La première enquête que j'ai eu l'occasion de mener pour tester
la fécondité heuristique du concept de religion implicite était
centrée sur l'administration, à une centaine de personnes, d'une
cinquantaine de questions ouvertes, du genre: Qu'aimez-vous le plus dans
la vie? Qu'est-ce qui, dans la routine du quotidien, vous manquerait le plus si
cela venait à disparaître? Qui êtes-vous? Heureusement, je me
suis rendu compte qu'en retenant trois réponses pour chacune des questions
posées, je parvenais à reconstituer tout le spectre des
réponses données. En réfléchissant par
la suite à l'ensemble des réponses, j'en suis venu à
élaborer un cadre de quarante thèmes définis et illustrés
au moyen des réponses appropriées.
Une chose m'apparut alors se dégager très clairement de cette masse
d'informations: l'importance accordée au Soi (Self) - et on me
permettra ici l'usage de la majuscule pour signifier justement le caractère
hautement significatif de la chose. Il s'agissait bel et bien là, en effet,
d'une réalité de toute première importance - quoique,
pourrait-on dire, d'une manière d'abord éthique puis ontologique
, et non l'inverse. Sans que la chose soit apparue totalement étonnante
même à la fin des années soixante, il reste qu'elle tranchait
pour le moins sur la doctrine officielle de la culture religieuse alors la plus
répandue («Dieu d'abord, les autres ensuite, et soi-même en tout
dernier»). D'autant que, quand on y pense, on ne trouve dans la langue aucun terme
positif - ou même juste neutre - pour exprimer le «souci de soi» - alors que
les mots ne manquent pas, Dieu sait, pour désigner sévèrement
l'«égoïsme» ou la «complaisance envers soi-même».
Dans cette enquête de 1968, j'insistais pour que les informateurs ne
répondent qu'aux questions au sujet desquelles ils avaient vraiment une
opinion, en leur assurant que leurs réponses, quelles qu'elles soient,
étaient «correctes». Plusieurs de ces questions étaient ou
bien très générales ou, alors, très personnelles
(Qu'est-ce qui est le plus important dans votre vie? Quel est selon vous le plus
important métier du monde? Seriez-vous prêt à mourir pour
quelque cause?) À mon étonnement, une seule personne, sur l'ensemble
des informateurs, refusa de répondre - et encore, à une seule
des 50 questions de la grille.
b. Deuxième enquête
Cette première recherche s'est par la suite poursuivie à travers
une observation participante dans un milieu social qui, je tiens à le
préciser, était imperméable à toute influence de ma
part, même si j'avais eu le dessein de vouloir l'influencer. Je m'engageai
en effet comme barman dans un pub local - après avoir longtemps
fréquenté cet endroit comme client. Comme parallèle
à la centaine d'entrevues réalisées lors de la première
enquête, je pus y organiser une centaine de sessions (d'une
durée d'environ quatre heures chacunes, comme les interviews de la
première enquête). Ces rencontres, qui réunissaient un certain
nombre d'habitués du pub, avaient lieu le soir et le weekend.
Si les quarante thèmes élaborés dans la foulée de
la première recherche rendaient compte des engagements des personnes
interviewées, sept foyers intégrateurs me permirent de
synthétiser
la vie du pub. Ce sont les suivants (tirés d'un rapport de recherche en
voie de publication).
Toujours pour continuer de citer ce rapport à paraître:
Le foyer intégrateur fondamental du pub, au-delà du sens d'appartenance à la communauté et du sens plus réel de la solidarité, tient à l'idée, à la possibilité rituelle d'y «être un homme» (...) Il consiste d'abord et avant tout à être capable d'«assurer» . De ce fait, la religion implicite du pub - et, à cet égard, elle s'apparente à la religion explicite et à d'autres types de comportements - présente trois aspects: la solidarité des initiés, le rituel de prendre un verre et la «raison» sous-jacente à ce rituel, c'est-à-dire (le fait de vouloir) «être un homme».
c. Troisième enquête
Puis, du bar d'un pub, ces intérêts de recherche sur la religion
implicite se sont déplacés vers... une paroisse, où ils n'ont eu
de cesse de se déployer depuis 26 ans. J'acceptai en effet la charge
pastorale d'une petite communauté de 7 000 âmes, où
les gens vivent le plus clair de leur vie et où, de ce fait, ils ont tendance
à se révéler davantage tels qu'ils sont. Contrairement à
mes appréhensions du
début, ce travail pastoral (de type plus généraliste que
spécialisé) m'ouvrit à toutes sortes de facettes -
sociologiques, culturelles, spirituelles, morales, etc. - de la vie de la
communauté. À vrai dire, il m'offrit probablement l'un des meilleurs
postes d'observation participante qu'on puisse imaginer.
Les conclusions de ma recherche sur ce troisième terrain d'observation
font une large place à l'idée de conscience générale -
ou commune, c'est-à-dire à la fois marquée par la
fréquence (ou l'habitude) et par le partage, la communauté
de conscience.
Les trois définitions de la religion implicite évoquées au
début de cet article datent du début de mes travaux de recherche,
à la fin des années soixante. C'est une pure coïncidence
si cette troisième recherche a plutôt mis en lumière la
fécondité de la plus longue des trois, présentée en termes
de «préoccupations intensives aux effets extensifs».
Ces «préoccupations», sortes de points nodaux de l'existence, ont
été désignées par des termes (ou des noms de code) qui
suggèrent quelque chose des caractéristiques de cette religion
implicite. Ainsi, par exemple, les enfants en seraient en quelque sorte les
divinités; l'amitié en constituerait la base de l'éthique;
l'individualisme en exprimerait paradoxalement la solidarité; l'
Église en serait le principal symbole et le christianisme, son
expression privilégiée.
J'ai été le premier surpris d'y retrouver la présence des deux
dernières préoccupations - autour de l'Église et de l'univers
chrétien. Mais comme j'ai tenté de l'expliquer déjà:
Tout compte fait, on peut affirmer que ce ne sont pas seulement de nouvelles
formes de religion qui sont en train de naître, mais un nouveau type de
religiosité qui apparaît (peu importe que celle-ci soit inédite
ou non en elle-même). Si, dans les petites sociétés
traditionnelles, l'être humain fait l'expérience du
sacré et si, dans les sociétés plus historiques, cette
expérience est plutôt celle d'une rencontre avec
le saint, on peut dire que, dans nos sociétés contemporaines avancées, la personne humaine se caractérise par une capacité équivalente d'engagement envers l'humain.
Une telle typologie vaut autant pour la genèse de l'individu que pour l'évolution des sociétés elles-mêmes, chaque individu, dans nos cultures, traversant en effet tous ces types d'expérience personnelle au cours
de sa vie - des genoux de sa mère aux bancs d'école
puis à la jungle du monde adulte. Cette typologie n'est pas non plus purement évolutive et linéaire. Nous passons en effet notre vie à faire des allers-retours
entre le milieu familial, les cercles d'amis et de relations, les espaces plus anonymes de la vie professionnelle et sociale. Et cela nous amène à vivre concurremment les divers modes de cette reliogiosité.
De même qu'il est apparu nécessaire d'élargir les concepts de société et de personne, de même ceux de religion et de religiosité doivent également
l'être dans le sens des trois définitions ici suggérées - si tant est que nous souhaitions vraiment comprendre quelque chose de la réalité humaine de notre temps.
La contribution de Malcolm Ruel fait également bien voir l'utilité
de l'anthropologie pour l'étude de la religion implicite. En fait,
s'il fallait absolument faire entrer ce champ d'études dans
les catégories classiques
du savoir universitaire, il faudrait sans doute alors parler d'«anthropologie
religieuse du monde contemporain» - ou «des sociétés de masse
du monde occidental». Ruel puise lui aussi abondamment dans son expérience
de chercheur. Tout
comme Munro, il postule une réalité humaine dont les
croyances et les rites sont parmi les plus importants symboles.
On le voit notamment bien dans la courte mais dense conclusion de sa description
des «cérémonies d'ouverture»
chez les Kurias. Ce qui, à cet égard, est apparu au chercheur
occidental comme une véritable révélation
relevait bien sûr, pour ses informateurs, de l'évidence
la plus élémentaire. L'article de
Ruel montre tout à la fois la complexité des processus
mentaux des Kurias et la simplicité de leur fonctionnement intellectuel -
une simplicité qui, bien entendu, n'exclut aucunement la profondeur.
Avec l'article de Myrtle Langley, nous restons dans le domaine de
l'anthropologie appliquée - au domaine du symbole et du rituel -, et nous
retrouvons une préoccupation semblable pour le repérage de
la religion implicite qui peut se lover au coeur des religions de nos
sociétés - ou au creux de leur apparente sécularité.
S'inspirant des travaux de Clifford Geertz, lui-même dans la mouvance de
Sorokin, Langley suggère que les symboles d'une culture
«parlent» clairement lorsque la culture qui les génère a la
capacité de créer du lien social et d'inspirer du sens
(cohere). Au départ, lorsque tel n'est pas encore le cas, ces
symboles «parlent» aussi, quoique de manière plus implicite.
Par la suite, il arrive que ces mêmes symboles puissent devenir muets,
opaques. À cet égard, Langley ne cache pas sa crainte que l'Occident
soit près de ce stade de son développement où les
rituels perdent leur sens et où les symboles ne veulent plus rien dire.
Ian Reader, dans son texte sur la religion implicite au Japon,
illustre remarquablement l'une des thèses de Myrtle Langley: le
fait d'interpréter les choses en termes religieux ou en termes
profanes n'aurait rien d'arbitraire mais refléterait d'abord et
avant tout la compréhension qu'on a de ces deux notions. Reader,
selon une approche que l'on pourrait qualifier d'ethnométhodologique,
s'intéresse au souci pointilleux dont les adeptes du Sôto Zen
font preuve dans les détails de leur existence la plus quotidienne -
dans le fait de laver les planchers, par exemple, ou de balayer le seuil de leur
porte. Notons en passant que l'on retrouve quelque chose d'analogue dans la tradition
chrétienne - dans le «Communia, non communiter», par
exemple (soit le fait de transcender, par l'intention, les gestes les plus humbles)
(6). Et, de fait, lorsque le bouddhisme zen
interprète en termes religieux ces activités apparemment
les plus banalement «profanes», il n'est pas non plus très loin de la
culture anglo-saxonne qui, par exemple, considère le fait
d'aimer son prochain comme le premier des impératifs religieux
(ritual). Mais le recours de Reader au concept de religion implicite a
aussi le mérite d'apporter un éclairage inédit
et précieux à la question de l'identité japonaise,
à cette énigme que constitue pour plusieurs la «nipponitude».
On voit à cet égard que le concept de religion implicite
fonctionne différemment au Japon, où l'identité personnelle
se fond dans une identité nationale plus vaste, et dans
les sociétés occidentales, où cette identité
revêt un caractère beaucoup plus individuel (quoique cet individualisme
puisse aussi s'accompagner d'une sorte de sentiment d'appartenance au grand
tout de l'«espèce» humaine).
Peintre, Michael Austin puise lui aussi largement à sa propre pratique
- en l'occurrence artistique - pour présenter l'art comme lieu possible
du salut. Austin précise toutefois d'entrée de jeu, et avec
à propos, qu'on ne peut pas vraiment parler «de l'art» mais plutôt
des artistes - «l'art» n'existant en somme qu'à travers ceux
et celles qui l'incarnent. Austin soutient que tout art authentique -
ce qui ne saurait se réduire au seul «grand» art - est
source de vie. À ce titre, et sans être forcément religieux,
l'art est néanmoins sotériologique, porteur de salut. Illustrant
ses propos au moyen d'un témoignage personnel, l'auteur souligne à cet
égard le caractère selon lui salvifique de la pratique de
l'aquarelle - qui, tout en l'amenant à regarder le réel en
face, recrée en quelque sorte l'unité primordiale des choses
et ravive la bénédiction de l'origine.
Dans l'article qui suit, Andrew Gough s'intéresse à ce que l'on
pourrait aussi considérer d'une certaine manière comme une
forme d'art - populaire - en analysant les pages d'un quotidien britannique
à grand tirage, le
Sun. Gough y livre les premiers résultats d'une recherche consacrée
à ce quotidien connu pour ses opinions bien arrêtées et lu
par des milliers de fidèles en Grande-Bretagne. Je note d'ailleurs,
en passant, que c'est, il y a une quarantaine d'années, la
lecture du Daily Express (un peu l'ancêtre du Sun
actuel) qui m'avait mis la puce à l'oreille, si je puis dire, quant
à l'existence de ce qu'on pourrait voir comme une
trame - ou comme une dimension - religieuse cachée dans divers lieux
apparemment profanes de la culture. Gough, dans son article, met à
jour les formes positives et négatives du «sacré» selon le Sun
- que l'on pourrait mettre en parallèle avec les notions de
«normalité» et de «déviance». Il met également en lumière
l'importance assez considérable - tout au moins selon les standards
de la culture britannique - que revêtent la
religion et ses diverses manifestations dans la vision du monde
véhiculée jour après jour par le Sun. Il s'emploie
en outre à analyser le profil du «lecteur moyen» - le Sunman - ainsi
qu'un certain nombre de textes car
actéristiques de l'«esprit» du quotidien. Cette analyse démontre
clairement, entre autres choses, la prédominance de stéréotypes
mythiques sur l'objectivité des faits. À cet égard,
la place qu'occupent dans les préoccupations du Sun les acteurs et leur rôle dans les téléromans apparaît comme particulièrement significative.
Pour sa part, le psychothérapeute Richard Redmayne fait appel
à son expérience du counselling - à la fois comme
thérapeute et comme client lui-même - pour nourrir la
réflexion qu'il présente sur la dimension implicitement religieuse
du processus thérapeutique de guérison. Son article, d'une
argumentation serrée, met bien en lumière la fécondité du
concept de religion implicite et sa capacité de faire apparaître
toute une richesse de nuances dans le phénomène de la
religiosité contemporaine.
Ce numéro se clôt sur l'étude consacrée par Clive
Erricker et Cathy Ota à l'élaboration d'une vision du monde
chez les enfants. Ces auteurs se servent eux aussi du concept de religion implicite
et démontrent qu'on ne peut justement faire abstraction de la religion
pour rendre compte de cette construction infantile d'une Weltanschauung.
Plus précisément centrée sur la vision du monde de
deux jeunes garçons anglais, l'un de tradition musulmane et l'autre de culture
sikh, leur contribution confirme elle aussi - s'il en était vraiment
besoin - à quel point la recherche empirique est susceptible
d'enrichir notre connaissance et notre compréhension
de la religion réellement vécue par nos contemporains.
Il faut espérer qu'en alliant ainsi le théorique et l'empirique,
l'original et le banal, cet assemblage de textes d'origine britannique,
traduits à l'intention des lecteurs francophones, donne une idée
à la fois riche et
concrète de ce qu'il y a lieu d'entendre par religion implicite
comme outil fécond pour les sciences humaines.
(*)Edward I. Bailey, recteur de la paroisse de Winterbourne (Bristol, Royaume-Uni), est le responsable fondateur du Network for the Study of Implicit Religion. Article traduit par Guy Ménard. .
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(1) On peut également signaler, à cet égard, l'ensemble des études produites (en anglais) dans les années quatre-vingts sous les auspices de la Fédération luthérienne mondiale, qui of
frent un intéressant modèle pour l'étude de la «religion civile». Un tel modèle me paraît potentiellement fécond pour d'autres travaux de recherche, que ceux-ci soient rattachés au monde universitaire ou &ag
rave; diverses instances ecclésiastiques.
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(2) NDT: Bien qu'usité au Québec, ce second sens du mot argument (comme discussion âpre, querelle) est, à strictement parler, un anglicisme.
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(3) NDT: L'a. semble évoquer ici - quoique sans le signaler comme tel - la célèbre distinction de Tonniës entre Gemeinschaft et Gesellschaft. On songe également, dans une veine proche, à
;
celle que M. Maffesoli, à la suite de Durkheim, quoique en en inversant le sens, établit entre solidarité «mécanique» et solidarité «organique»
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(4) NDT: en français dans le texte.
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(5) NDT: M. Eliade parle en ce sens de «hiérophanie».
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(6) NDT: Il s'agit ici d'une adaptation de l'exemple donné par l'auteur.
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