Vilas Adinath Sangave, 1999, Le Jaïnisme. Philosophie et religion
de l’Inde, Guy Trédaniel Éditeur, pour
la traduction française (1ère édition, 1990,
Bharatiya Jnanpith Publication, Delhi).
Divisé
en onze chapitres, le livre de Vilas Adinath Sangave sur le jaïnisme allie
avec brio et simplicité des éléments philosophiques et
religieux à des perspectives historiques et sociales. Il aborde des
thèmes variés sur divers terrains, de telle façon que se dessine
un bon panorama de cette spiritualité indienne non pas nouvelle mais, la
plus ancienne, éternelle, universelle et naturelle. Sans origine et sans
fin, le jaïnisme est présent depuis plus de 2 500 ans en Inde,
où il est aujourd’hui suivi par environ cinq millions de
fidèles, auxquels s’ajoutent quelques milliers dispersés
dans le monde entier.
Au-delà
du travail accompli par son auteur, ce livre a le mérite
d’être l’un des rares ouvrages à être traduit en
langue française sur le sujet. Il ne s’agit ni d’un essai
critique, ni d’une apologie, mais bien plutôt d’un riche
exposé d’une culture fondée sur une littérature en
langue ancienne plus que millénaire. Tout au long de sa trame, il
répond à trois interrogations. 1) Qu’est-ce que le
jaïnisme ? Ses origines, ses doctrines, sa morale, ses écoles ?
2) Où se trouve-t-il ? Quelle est sa répartition en
Inde ? 3) Quelles sont ses relations — et leurs conséquences
— au sein de la société indienne ? De quelle nature
sont ses apports culturels, ses rapports aux autres religions et ses influences
at large ?
L’objectif
qui consiste à dresser un document sommaire d’intérêt
général sur le jaïnisme est bien conduit, encore que trop
rapidement parfois, ce qui peut ouvrir la voie à des amalgames douteux et
à des interprétations erronées. Ainsi reprochera-t-on
à Vilas Adinath Sangave de parler des jaïns et du jaïnisme de
manière trop commune, sans insister suffisamment sur les
différences internes entre les écoles de pensée, les
maintes pratiques qui en émanent ainsi que les diverses conceptions sur
lesquelles elles s’appuient, même si l’unique et ultime
objectif est identique pour tous : parvenir à la libération
selon une méthode de trois voies (foi juste, connaissance juste et conduite
juste) qui n’en forment en fait qu’une seule.
Toujours
est-il qu’en décrivant le jaïnisme dans un style
épuré, de façon synthétique, claire et fluide, et qu’en
situant convenablement celui-ci dans le temps et dans l’espace, Vilas
Adinath Sangave montre à quel point sa pérennité ne
dépend que de ses fidèles, de quelle manière sa morale appartient
au domaine de la métaphysique, comment ses pratiques rituelles ont peu
changé depuis son expansion à travers l’Inde et, enfin, de
quelle façon ses principes, par contributions et prises de positions,
sont aujourd’hui caractéristiques de l’entière
culture du sous-continent indien.
Le
jaïnsime, souvent taxé d’athéisme et d’animisme,
alors qu’il croit en une infinité de divinités et distingue
parfaitement ce qui a une âme de ce qui n’en a pas, ne se fonde en
revanche sur aucune créature divine ni sur aucun livre sacré.
Seules la substance (jiva)
et la non-substance de la vie (ajiva) déterminent ses principes et ses croyances.
Rien ni personne n’intervient dans la destinée d’un
être humain. Chacun, individuellement et personnellement, est seul
responsable de la sienne par le fruit de son travail spirituel, obtenu
grâce au contrôle de sa parole, de son corps et de son esprit. De
multiples austérités et de nombreux rituels offrent donc à
chacun, selon ses aptitudes et ses motivations, la possibilité de
détruire son karma
ou sa « nature matérielle » au profit du
développement de son âme (atman), afin de toujours renaître le mieux possible —
et le moins possible — de façon à sortir du cycle des
naissances et des renaissances (samsara), pour, en dernière instance, parvenir au
salut, cet océan sans illusions, d’aversions, et de désirs
(moksha).
Par
ces conceptions, il est justifié que Vilas Adinath Sangave parle du
jaïnisme en terme de réalisme moral, d’autant plus, il faut
en convenir, que les conduites de vie sont déterminées par des
vœux similaires entre ascètes et laïcs, dont les
différences résident non pas dans la nature mais dans le
degré.
La
doctrine du karma,
clé de voûte du jaïnisme, n’est pas fataliste. Loin
s’en faut : elle permet, d’une part, d’expliquer de
manière rationnelle les phénomènes, invariablement causes
et effets les uns des autres et, d’autre part, d’appréhender
la réalité qui ne peut l’être que de façon
partielle. En effet, pour le jaïnisme, la réalité est
complexe, à la fois plurielle et multiple, perceptible sous des angles
complètement différents. Toute affirmation peut donc être
vraie, si et seulement si elle est conditionnelle et relative.
Rejetant
par conséquent toute approche catégorique, rien ni personne, pour
le jaïnisme, ne détient la vérité, contrairement au brahmanisme
qui l’attribue aux prêtres. D’ailleurs, c’est une des
raisons pour lesquelles le jaïnisme est, depuis sa révolte contre le
monopole de ces derniers, qualifié d’hérétique.
Le
jaïnisme, de croyance samsarique, tout comme le bouddhisme, a en outre des
particularités qui le rendent unique. L’ahimsa, ou non-violence, son principe
prééminent, affirme clairement que l’âme est en
même temps permanente et sujette à des changements constants. Si
la plupart des religions du monde reconnaissent la non-violence comme une
vertu, seul le jaïnisme lui donne un sens et une mise en application qui
se manifestent sous toutes les formes, à tous les instants, pour tout ce
qui est doté de vie : humains, animaux, végétaux,
eau, air, feu y compris.
Cette
religion au mode de vie strict et rigoureux, où le renoncement est
l’idéal de conduite des laïcs et la réalité de
celle des ascètes, ne peut en laisser aucun sans curiosité. En
dépit de certaines lacunes du fait même que Vilas Adinath Sangave
ne traite pas de toutes les idées philosophiques jaïnes — car
là n’est pas son but —, son œuvre est une invitation
à découvrir le jaïnsime. L’auteur laisse ainsi saisir
l’impossibilité de couvrir l’entière matière
de son sujet en moins de deux cents pages. Autrement dit, s’il apprend de
façon concise et accessible à tout lecteur ce qu’est la
plus ancienne philosophie et religion indienne, il nous éclaire
également sur les potentialités d’études sur le
jaïnisme en sciences sociales, qui sont, hélas encore, à la
fois très peu nombreuses et mal connues en Occident à
l’heure actuelle.
Linda Aïnouche
Université de Montréal