Lucien Sfez,
1995, La santé parfaite. Critique d’une nouvelle utopie, coll. « L’histoire
immédiate », Paris, Seuil, 399 p.
Lecture
critique d’un phénomène social universel, cet ouvrage,
dû à la plume de Lucien Sfez, professeur à
l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, envisage de
traiter la question de la nouvelle utopie en la référant d’emblée
à l’archétype de l’Ève future telle que
Villiers de l’Isle Adam la voyait surgir, dès la fin du
très positiviste 19e siècle, lorsque les savants
(Edison dans le roman) développaient un fantasme de maîtrise
totale de la nature autour de cinq thèmes, fondateurs, pour
l’auteur, de l’imaginaire de la modernité : 1) un
enregistrement total du passé et du futur ; 2) la fabrication
d’un être à notre image comme à celle de Dieu
« grâce à la Science, indiscutable, transparente,
lumineuse comme un glaive sacré » ; 3) la
toute-puissance d’une science électrique et
magnétique ; 4) l’absence de liberté : la vie
humaine étant illusion de liberté ; 5) la toute puissance de
machines parfaites car, ne pouvant mourir, elles sont hermaphrodites,
autosuffisantes et stériles. Pour Lucien Sfez, nous avons là, en
résumé, le paradigme définissant la nouvelle utopie de la
« Grande Santé ».
Celle-ci
est en effet la visée d’un être qui serait en Grande
Santé, soit auquel une prescription définitive ôterait
toute maladie héréditaire, un homme affranchi du
déchirement Vie/Mort, exempt de défauts et d’afflictions.
La
Grande Santé se caractérise encore par un ensemble de discours et
de pratiques qui s’érigent en utopies scientifiques. Alors que le
paradigme postmoderne définit une société de
l’interactivité, du branchement généralisé,
des petits récits tirés du quotidien, puisqu’il n’y a
plus de récits, plus d’histoire, plus de pouvoirs, plus de projet
collectif, il semble bien, pour Lucien Sfez, que l’ère postmoderne
soit en train de vaciller, tandis que les scientifiques s’affairent
à développer une conception éco/biosphérique de la
vie reposant sur notre base matérielle, le corps. Pour lui, les
idéologies sont mortes comme systèmes de croyances si elles ne
prennent pas la forme plus radicale de l’utopie. Ainsi, l’ennemi
n’est ainsi plus extérieur, il est en nous, dans nos gènes,
et la réalité n’est plus à rechercher comme
extérieure aux signes, mais dans les signes — car la raison ne
vient plus d’en haut (Dieu, l’État), elle ne vient plus non
plus d’en bas (la Nation, le peuple) : elle vient aujourd’hui
de la Science, c’est-à-dire de partout. De plus, elle n’est
plus contrôlée par l’État, véritablement
court-circuité, car il n’existe plus d’intermédiaire
entre la Science et l’individu, l’utopie scientifique incluant
elle-même angoisses et tensions. C’est sur ce fond que se
développe un idéal social de Santé Totale, rêve
d’immortalité inclus dans de nombreuses prophéties (se
référer à l’exemple des utopies de l’an 2000).
Et
l’auteur de rappeler les caractères du récit utopique,
lequel se concentre à certaines périodes de l’histoire :
du 16e siècle à la première moitié du 17e
siècle, on voit éclore l’Utopia de Thomas More, l’Histoire comique des
États de la lune de Cyrano,
Rabelais et son Abbaye de Thélème, Campanella et la Cité du Soleil, Bacon et la Nouvelle Atlantide, L’Utopie ou la République poétique de Burton : toutes, situées en des pays
imaginaires, proposent des solutions au gouvernement des hommes et
prétendent soigner les corps et les âmes. Fondée sur un
refus, l’utopie est, là, un remède. Il s’agit alors
d’utopies positives. Au 20e siècle, les utopies seront,
elles, négatives, caractérisant la pensée
désenchantée : elles poussent au noir des situations
jugées comme désastreuses (scenarii catastrophes). Toutes
n’en gardent pas moins les traits propres à la construction du
récit (p. 107) : lieu choisi, pouvoir du narrateur, règles de vie prônées pour un
monde meilleur (hygiène),
appel à un imaginaire technique,
retour à l’origine.
Le corps virtuel tel qu’il apparaît dans
nos scenarii actuels est un des marqueurs de l’utopie. Il joue un effet
modélisateur, séquentiel. Dans un compromis entre vivant et
technique, il relève à la fois de l’utopie (dans sa vue
totale, impérieuse, rationnelle) et de l’idéologie (dans la
puissance du pouvoir des technostructures). Et Lucien Sfez de proposer une
illustration, dans cette marche vers l’utopie : il la nomme
« fiction du Panopticon » et la considère dans sa double fonction : surveiller
et punir. Elle a dès lors deux
visées : un corps parfait, débarrassé des germes des
maladies possibles ; une terre sanctifiée, la mère
généreuse, lieu d’une santé elle-même
sanctifiée.
Ainsi,
aux États-Unis, la santé est devenue une obsession
partagée, ce qui se donne à voir dans la multiplication des
interdits. Et l’auteur de rappeler que Sylvester Graham, dans les
années trente, développait à travers nombre de campagnes
hygiénistes et nutritionnistes, une opposition entre nature
passée, supposée bonne, et présent artificiel ; il
faisait une corrélation entre le moral et le médical.
Améliorer la santé, c’était ainsi lutter contre le
mal.
Quand
les institutions de contrôle déclinent, émerge alors une
autodiscipline, un autocontrôle pour renforcer les défenses de
l’individu car la maladie, l’immoralité sexuelle et
l’intempérance sont, dans cette optique, des signes et des effets
de la défection morale. C’est le thème de la perfection
chrétienne qui est dans ce registre au fondement de l’utopie
américaine. Le 20e siècle en hérite, dans ses
utopies mobilisatrices, l’idée du contrôle de son corps,
nouvelle morale du self,
frontière à conquérir dans la persistance de la nature sauvage.
En somme le corps sera sain s’il sait épouser la nature.
Par
ailleurs si, au Japon, l’utopie vise à fusionner avec la nature,
la France interprète différemment cette injonction. En effet,
nous nous concevons nous-mêmes, nous sommes moteurs de nos actes, dans
l’image que nous avons de nous par rapport aux autres. Aussi, rien ne
nous est donné par avance et rien ne s’oppose à ce que nous
agissions par nous-mêmes.
La
santé parfaite vise donc, pour notre aire culturelle, à
préserver l’équilibre entre le milieu et l’individu
(ainsi l’absorption de neuroleptiques a pour effet de maintenir la
maîtrise de soi). Elle est un exercice politique commandé par la
prudence, elle appelle une vertu, une intelligence, une connaissance. Toutefois,
notre pays reste fasciné par les sciences et les techniques (voir
l’Encyclopédie des Lumières).
Ce
que Lucien Sfez observe de nos jours, c’est le passage du récit
utopique traditionnel au projet utopique universel. Il le présente au
moyen de trois exemples qui sont trois grands projets mondiaux :
-
Le projet
Génôme humain (la
santé parfaite pour l’individu) ;
-
Biosphère 2 (la santé parfaite pour la
planète) ;
-
Artificial Life (l’homme nouveau parfait).
Alors
que les utopies européennes visaient une critique, une proposition de gouvernement
de la société, l’essor des utopies technologiques
américaines marque un tournant : elles incarnent le rêve
américain.
L’auteur
a fait l’inventaire de 160 utopies technologiques entre 1883 et 1933, et
résume ainsi leurs caractéristiques :
-
ce sont de grands
projets universels, à l’échelle planétaire pour
établir une société hautement civilisée ;
-
ils définissent
un ennemi intérieur au corps, l’autre en nous
incontrôlé ;
-
la biotechnologie doit
apprivoiser ce corps, l’éduquer, le réguler car, à
la morale du Grand Projet, nul ne doit échapper ;
-
l’imaginaire
technologique définit une surnature réarrangée selon
l’ordre, d’où la santé parfaite en science fiction
qui promet santé, immortalité, longévité ;
-
le retour à
l’origine fonde une nouvelle origine et établit de nouveaux
paradigmes ;
-
au bout de la route se
trouve l’homme parfait.
Le
projet Génôme, au
croisement de la biologie moléculaire et de la génétique,
vise par séquençage
ou cartographie (les deux
écoles s’affrontent d’ailleurs) à créer de
nouveaux gènes et donc de nouvelles qualités, voire de nouvelles
catégories sociales par exclusion de tout ce qui est non-conformiste. Il
intéresse également l’école, les employeurs, les
assurances.
Aux États-Unis, l’information
générale comme exigence qui découle de ces
procédures vise à limiter la subjectivité des opinions
psychologiques. En termes de santé, il s’agit de valoriser les
facteurs génétiques par rapport à ceux qui sont
liés à l’environnement, et d’appliquer aux maladies
des qualifications sous forme de labels. Ici est introduite une nouvelle
réflexion sur la distanciation nécessaire/accidentel. Elle vise
à substituer, dans le traitement médical, une
monorationalité à une multirationalité qui prendrait, par
exemple, en compte l’importance des fais sociaux et culturels, la
construction sociale de la maladie.
Contre
cette tendance, l’auteur cite Richard Lewantin, biologiste, qui parle
d’aliénation à une nouvelle religion
révélée, celle de la vérité des
gènes, et qui dénonce la pression des industriels des
biotechnologies. Pour lui, nous vivons l’actualisation de
l’eugénisme : encouragement des plus aptes,
élimination des faibles, croyance en la hiérarchie de
l’espèce à l’intérieur de l’espace.
Génôme est ainsi mû par les sociétés de
communication, lesquelles s’expriment sur le mode « Dieu est
avec l’Amérique » — leur projet telles
qu’elles l’affichent répondant à l’injonction
« Connais toi, toi-même ». Ainsi, en 1989, Daniel Koshland, dans Science
Magazine, énonçait que
le projet Génôme humain
allait résoudre les problèmes sociaux, et de citer :
sans-abri, santé mentale, dépression.
De
fait, la recherche de l’Homme parfait se trouve posée là
dans une perspective réductionniste. Dans la mesure où l’on
identifie la condition humaine avec la recherche des gènes, toutes les
maladies et tous les comportements peuvent être réduits à
leurs causes génétiques. L’homme rationnel supérieur
(le « White Anglo-Saxon Protestant », WASP) serait ainsi
supérieur au « sauvage », et l’idéal
humain viserait à se libérer de nos trois ennemis : la
pénurie, la chair et le désir. Les nouvelles technologies
viennent renforcer l’idée d’un homme parfait
indissociablement lié au progrès de l’espèce humaine
(pratique des tests génétiques), mais d’une espèce
standardisée.
Biosphère
2 (Space Biosphere Venture) a rassemblé, du 25 septembre 1991 au 25
septembre 1993, quatre hommes et quatre femmes dans une bulle reproduisant les
lois de la biosphère et ce, dans une perspective de recherche,
d’éducation et d’exploration astrale. Nouvelle Arche de Noé,
née d’une idée du géologue Suess (1876), le projet
Biosphère 2 vise à promouvoir un nouveau paradigme du monde
où nous vivons, l’humanité comme intendante de la
biosphère. Il est en même temps réponse à la
surpopulation de la terre par création de micromondes viables.
L’expérience, qui s’est déroulée devant la
presse mondiale, est ici décrite par le menu, avec ses ratés
(l’équipe était sans cesse en état de faim, toutes
les prévisions ont été déjouées) et son
succès médiatique et commercial (600 000 visiteurs).
Idéologiquement,
l’idée de l’homme parfait reparaît ici,
c’est-à-dire d’un être en total progrès, la vie
étant considérée comme technologie ultime, vie parfaite
car machinique. Et de remarquer que l’industrie suscite une
idéologie prête à penser, incarnant l’avenir
industriel des secteurs économiques les plus avancés en
même temps que l’immortalité cosmique de
l’humanité. Biosphère 2 est bien une utopie sous verre, une caricature, en
même temps qu’elle possède bien, pour l’auteur, toutes
les caractéristiques de l’image symbolique attrapant tout ce qui
passe : voyage extra terrestre,
technologies, architecture ouverte
et syncrétique,
sacré et foi, argent et
puissance, cholestérol et
obésité. De fait, il
s’agit bien d’une religion dont les moyens et les fins sont la science
au service d’un homme parfait : Adam 2, l’homme
technicien.
Ces
deux projets ont en commun de projeter plusieurs éléments
utopiques sur l’avenir de l’homme et de la planète ;
totalisants et globalisants, ils ont tous les caractères du récit
utopique. Dans leurs aspects idéologiques, ils mettent en
évidence l’écologie comme science des communautés,
avec l’idée que l’objet travaillé (gène ou
biosphère) représente l’ultime détermination et
l’ultime rationalité, tandis que le vivant (Gaia — la
Terre Mère Nature) unifie le tout.
S’en dégage l’idée que le « propre »
(notion commune à l’écologie et à la biologie)
incarne le désir de Grande Santé dans ses deux dimensions :
1) dépoussiérer, désinfecter, dépolluer ; 2)
la propriété du propre, comme territoire organisationnel clos.
À
cette vision régulatrice et planificatrice du vivant, d’un propre
spécial inventé, créé de toutes pièces,
construit dans une nature harmonieuse, s’oppose l’idée
d’un vivant en changement et évolution.
Le
livre de Lucien Sfez présente alors la conclusion logique des deux
précédents projets : une pensé de la simulation, le
paradigme de l’Artificial Life
venant coiffer les précédents. La nouvelle créature
parfaite sera donc le cyborg,
hybride d’humain et de machine, composé biotechnologique, ni
mâle ni femelle, autoreproducteur. Car le but de l’Artificial
Life est bien de créer un
être supérieur, une autre forme de vie, de transformer totalement
l’humanité, horizon limite de la Grande Santé.
« Grand rêve démiurgique que celui qui consiste à
engendrer ses successeurs », mais comme des machines
auto-organisées. Cette utopie se fonde sur un pragmatisme qui ne veut
reconnaître que des fonctions. Elle « se détourne
d’un réel donné au profit d’un réel
construit ».
Dans
nos sociétés désertées par les idéologies
traditionnelles, nous indique Lucien Sfez (p. 353 s.), qui organisaient l’ordre moral et
républicain, les idéologies de la modernité se sont
substituées aux anciennes et ont occupé la place. La
toute-puissance de la technique est au cœur du processus de la Grande
Santé, nouvelle bio-éco-religion, utopie de l’an 2000.
Servie par les idéologies de la communication, elle vise le corps de
l’individu et de la planète, elle se donne un moyen de
transformation, le récit utopique, et se repose exclusivement sur la
science pour assurer son pouvoir. Et, certes, qui oserait contester la
nécessité de la Science, qui s’élèverait
contre le souhait d’immortalité, qui pourrait prétendre
limiter les thérapies possibles ?
Dans
la logique d’une médecine préventive universelle, le
rapport intermittent à la Médecine sera terminé, il sera
permanent, total, totalitaire et l’économie de la santé y
jouera un rôle fondamental.
La
Grande Santé, prédit l’auteur, effacera la postmodernité.
Alors, d’où peut venir la résistance ? Et l’auteur
de répondre : du corps. Non pas du vieux corps humaniste
chrétien, mais du côté d’un corps à faire,
à parfaire, à défendre. Alors que tout a basculé,
que l’équilibre entre les générations n’existe
plus, que les jeunes ne paieront plus pour les vieux, que la prévention
généralisée va se développer et que la
thérapie du futur s’annonce comme prédictive,
généralisée et coûteuse, la figure d’Adam,
l’homme parfait d’avant la chute, hante nos imaginaires.
Lucien
Sfez propose de renouer avec des figures antérieures d’Adam,
d’un Adam souffrant, d’un Adam aimant, d’un Adam spirituel,
d’un Adam des efforts et des doutes ; c’est sans doute
à ce prix que peut survivre l’humain en nous.
Herbert
Marcuse, voici presque cinquante ans, attirait semblablement notre attention
sur le terrorisme qu’il sentait poindre d’une productivité
proclamée comme le principe d’un individu sain sous la domination
du principe de rendement et concluait que « ce qui est devenu
illusion est pris comme réalité » (Eros et Civilisation, Paris, Minuit, 1955, p. 224).
Dans
un ouvrage des plus documentés sur la question, Lucien Sfez nous en
fournit la démonstration implacable, rigoureuse et brillante.
Georges Bertin
Institut de formation et de recherches en intervention
sociale (IFoRIS, Angers)