Raymond Laprée,
2000, La psychagogie des valeurs. Symbolique et imaginaire en
éducation,
Outremont, Les Éditions Logiques, 583 p.
Dans
cet ouvrage tiré de sa thèse de doctorat, Raymond Laprée
apporte une vision renouvelée de l’approche de la Clarification
des valeurs (Raths, Harmin et Simon). S’inspirant des travaux de Gilbert
Durand à propos des univers imaginaires, il propose une psychagogie
des valeurs. Ce faisant,
il établit un rapprochement entre une approche
« tournée vers le quotidien concret et individuel »
et une théorie qui « propose de saisir l’univers humain
tout entier, de partout et de toujours » (p. 538).
Après
avoir connu ses heures de gloire dans les écoles
nord-américaines, l’approche de la Clarification des valeurs (un
processus en trois étapes fondamentales : choisir,
apprécier, agir) s’est vue rapidement décliner devant les
critiques virulentes de la droite américaine. Bien qu’il se porte
à la défense de cette approche, Laprée soutient que les
fondateurs n’ont pas su répondre de manière suffisamment
rigoureuse aux critiques formulées, en particulier celle de la faiblesse
des fondements sur lesquels repose leur approche, dont l’absence de
définition claire de la notion de « valeur ». Ainsi,
en parcourant l’œuvre de Gilbert Durand, Laprée apporte une
réponse qui vient enrichir l’approche de la Clarification des
valeurs, un nouvel éclairage quant à la notion de valeur, une
notion désormais enrichie de sa dimension symbolique.
L’ouvrage
comprend trois grandes parties : I- « La Clarification des
valeurs » ; II- « La pensée de Gilbert
Durand » ; III- « Vers une approche
améliorée de la Clarification des valeurs ».
La
première des trois parties porte sur l’approche de la
Clarification des valeurs depuis son apparition en 1966 aux États-Unis jusqu’à
aujourd’hui. Sont présentés, dans cette section, tant
l’aspect du développement historique de cette approche que celui
du développement de l’approche elle-même, des changements qu’elle
a subis au fil des réflexions, des critiques et des pratiques. Cette
première partie de l’ouvrage retrace dans le détail
l’histoire de cette approche influencée par Dewey, à
travers de nombreuses sources judicieusement choisies (au-delà de 900
documents traitent de la Clarification des valeurs dans la banque de
données ERIC, précise Laprée, p. 227). Laprée
conclut cette première partie en dégageant l’objectif
principal qui motive la seconde partie de son ouvrage, soit chercher à
combler à sa manière la faiblesse des assises
théoriques : « La convergence des transformations de la
Clarification des valeurs a-t-elle donné lieu à un corpus
théorique qui puisse soutenir les normes d’un discours
scientifique ? À notre avis, non. » (p. 269)
« Nous avons entrepris de combler cette lacune à notre
façon, en choisissant un auteur qui se situe tout à fait dans
l’extension de la “ religiologie ” telle que
proposée par l’UQÀM. Il s’agit de Gilbert
Durand. » ( p. 270)
La
deuxième partie de l’ouvrage présente donc Gilbert Durand
et ses structures anthropologiques de l’imaginaire. La notion de valeur
chez cet auteur est ensuite développée. Laprée cherche en
cela à « approfondir l’essence même de la valeur
et sa fonction dans l’imaginaire humain » (p. 271). « Chez
Durand, nous trouvons non seulement une proposition originale quant au concept
de “ valeur ”, mais aussi une conception de la personne
en tant que créatrice de valeurs. » (p. 276)
Toutefois,
la difficulté que Laprée doit surmonter en explorant
l’œuvre de Durand est que ce dernier, bien qu’il utilise
amplement le terme « valeur », n’en propose aucune
définition formelle. C’est par la méthode de la double
lecture qu’il parvient à dégager une définition de
cette notion chez Durand : « Une valeur, c’est la
relation de signifiance qui anime une personne à propos d’un
objet. » (p. 381) Cette formulation, précise-t-il,
« met davantage en relief la fonction symbolique de la valeur comme
instigatrice de l’agir humain » (p. 383).
Dans
la troisième partie de l’ouvrage, Laprée
résume : « La Clarification des valeurs présente
un contenu pauvre en guise de définition de la valeur, un
“ quelque chose ” résultant d’un processus
en trois étapes. Les critiques lui ont reproché à juste
titre la perspective limitée de cette proposition. Pour Durand, au
contraire, la valeur possède toute la richesse du symbole et de sa
dynamique imaginaire ; la valeur peut exister à trois degrés
de profondeur différents et elle travaille par réseautage de
significations. » (p. 445) « Nous y avons comparé
les notions d’expérience et d’image pour montrer comment
celle-ci constitue un meilleur fondement pour un processus de Clarification des
valeurs, surtout si notre démarche intègre également une
démarche de sens. Nous avons ensuite donné à
l’expression relativisme des valeurs une perspective différente de l’usage
qu’en a généralement fait la critique. En effet, dans le
structuralisme figuratif, toute image ne prend une signification que par le
système de relations auquel elle appartient. » (p. 445)
« Enfin, à cause de la pluralité des valeurs ultimes
et de leur appartenance à des régimes opposés de
l’imaginaire, nous avons conclu que les valeurs ne se clarifient que dans
une dynamique conflictuelle au sein de laquelle la meilleure solution, celle
qui nous est indiquée, par la sagesse mythologique, réside dans
une résolution systémique des antagonismes. »
(p. 446)
Dans
cette dernière partie de son ouvrage, il propose donc
d’améliorer l’approche de la Clarification des valeurs par
une approche psychagogique des valeurs, empruntant ici à Durand le terme
« psychagogie ». Être psychagogue pour Durand
signifie être à la fois guide, initiateur et civilisateur.
« Le psychagogue [précise Laprée] doit éveiller
et accompagner l’homme primordial en chaque individu par des contacts
avec des biens culturels universels et particuliers qui sont des valeurs. En
confrontant la Clarification des valeurs à la pensée de Gilbert
Durand sur le polythéisme des valeurs, nous avons voulu nous joindre
à ce travail psychagogique. » (p. 407) Cette partie se
veut donc un examen critique quant à la pratique de la Clarification des
valeurs. « La Clarification des valeurs apparaît comme un
processus partiel qu’il faut savoir compléter par une
démarche de symbolisation replaçant la valeur dans sa pleine
extension. » (p. 412)
Enfin,
Laprée situe l’originalité de son apport à la
Clarification des valeurs de la façon suivante :
« L’ouverture conditionnelle dont nous faisons preuve envers
la Clarification des valeurs rejoint, par certains aspects, les positions prises
à son égard par Naud (1985), par Van der Ven (1986) et par
Kirschenbaum (1995), sans oublier la pratique élaborée par
Berlinguette. Les différences entre leurs positions et la nôtre
consiste : 1) à soutenir devant Kirschenbaum un système de
pensée cohérent sur la valeur plutôt que de proposer un amalgame
de méthodes ayant fait leurs preuves en éducation ; 2)
à demeurer les deux pieds sur le sol familier de l’être
humain plutôt que de puiser, avec Naud et Van der Ven, dans une
révélation divine les certitudes dernières des
valeurs ; et 3) à articuler, à l’intérieur
d’une théorie davantage définie que chez Berlinguette, le
sens religiologique de la valeur. » (p. 446)
En
conclusion, la proposition de Laprée nous convainc de l’apport
d’une approche psychagogique des valeurs, tant par la rigueur de sa réflexion
que par la richesse de sa longue expérience à titre
d’animateur et de chercheur, son souci de saisir en profondeur la
pensée des auteurs allant jusqu’à expérimenter
directement auprès de ces derniers, soit en participant à leurs
ateliers ou à travers des entretiens. Bref, un incontournable pour
quiconque s’intéresse à la question des valeurs en
éducation. Le lecteur y trouvera à la fois une approche telle que
celle développée et revue par les auteurs et la critique dont
elle a fait l’objet, ainsi qu’une proposition de renouvellement
fort appropriée de cette approche de l’éducation morale
qu’est la Clarification des valeurs.
Nancy Bouchard
Université du Québec à
Montréal