J. J. Clarke,
1997, Oriental Enlightenment : The Encounter Between Asian and Western
Thought, London et New
York, Routledge, 273 p.
Dans
la foulée des travaux de Saïd (Orientalism, 1978, trad. française en 1980) et
de Schwab (The Oriental Renaissance, 1984), Clarke nous offre un ouvrage très bien
documenté et fort bien structuré. Le livre du professeur
d’histoire des idées de l’université Kingston de
Londres est manifestement influencé par celui de Schwab. Même le
titre s’inspire de celui du savant français. Il est à noter
que l’ouvrage de Schwab a été traduit en anglais
trente-quatre ans après sa parution en France (1950), et que livre en
question a été préfacé par Saïd. Le succès
de Saïd n’est probablement pas étranger à la
traduction anglaise du livre de Schwab.
Clarke
analyse seulement une partie, et non l’ensemble, des études
orientales. Il concentre son attention sur les religions chinoises et
indiennes. Son ouvrage n’est pas une histoire de l’orientalisme,
mais une analyse du « discours » (au sens foulcaldien du
terme) sur l’orientalisme. Selon l’auteur, l’emploi du mot
orientalisme se réfère à un grand éventail
d’attitudes manifestées par les Occidentaux à
l’endroit des religions et des philosophies asiatiques (p. 7). Sa
conception de l’orientalisme transcende les frontières du champ
d’études jadis désigné par le vocable
« orientalisme ». Il reconnaît que
l’utilisation du terme orientalisme est devenue problématique. Or,
pourquoi donc l’avoir employé ? Il semble ignorer que
l’usage de cette notion a été proscrite en 1973 lors du 29e
congrès international des orientalistes. En fait, l’auteur utilise
ce concept de différentes façons, parfois dans le sens de
« discours », et rarement dans le sens de disciplines
académiques (indianisme et sinologie). À cet effet, il reste muet
quant au rôle joué par le Collège de France, l’École des langues orientales vivantes, la Société
Asiatique et l’École Française d’Extrême-Orient
dans le développement
de l’orientalisme en France.
L’objectif
de Clarke n’est pas de présenter une évaluation critique du
regard des orientalistes à l’endroit de l’Orient, ni
d’évaluer l’impact du discours orientaliste sur les
sociétés asiatiques contemporaines, ni de dresser un bilan des
récents travaux effectués par les spécialistes. Les
sinologues, indianistes et bouddhisants qui désirent consulter cet
ouvrage pour être mis au fait des avancées dans leurs domaines
respectifs de spécialisation, doivent s’abstenir. En bref, Clarke
brosse un tableau des formes adoptées par l’orientalisme (le
discours) depuis la Renaissance jusqu’à la période
postmoderne. En somme, son livre traite de la rencontre de la pensée
orientale avec celle de l’Occident.
L’auteur
condamne la répugnance de ceux et celles qui, dans le monde
universitaire, ne prennent pas au sérieux la pensée orientale. Il
s’insurge contre l’étroitesse d’esprit de la tradition
historiographique occidentale. Par exemple, il souligne le fait que la
majorité des ouvrages d’histoire de la philosophie laisse de
côté les traditions orientales. Même les historiens des
idées boudent — ou sinon ignorent complètement — la
contribution de cet héritage au développement de la civilisation
occidentale. Selon Clarke, l’« européocentrisme »
endémique des universitaires en est le responsable. Le fait que
l’Occident ait pu emprunter quelque chose d’importance à
l’Orient — ou de mettre sur le même pied les philosophies
orientales avec celles de l’Europe — est inacceptable pour
plusieurs intellectuels occidentaux. Pour ces derniers, l’Orient demeure
associé avec des « shady occultist flirtations, the
unconscious rumblings of the repressed irrational urges », sans
oublier le mysticisme du Nouvel Âge, et toutes les autres formes de
débordement de la raison. À cet effet, l’auteur montre,
tout comme Schwab avant lui, que les Occidentaux ont abondamment puisé
dans la source « orientale ». Il met en évidence
la curiosité — et la place occupée dans les débats
intellectuels — des Européens à l’endroit des
religions et des philosophies asiatiques. Il souligne, tout particulièrement,
l’engouement des philosophes des Lumières et de ceux de la
période romantique à l’endroit de la pensée
orientale. Il faut noter que Schwab l’avait brillamment exposé un
demi-siècle avant lui. En outre, l’auteur précise que les
données en provenance de l’Orient ont non seulement servi de
distractions (un exotic time out, selon l’expression de l’auteur), mais
ont également servi d’instruments de comparaison entre Nous et
les Autres (voir
l’ouvrage de Todorov consacré à cette question, 1989). En
bref, le but avoué de Clarke est d’essayer d’altérer
la perception des universitaires quant à la contribution de la
pensée orientale au développement intellectuel de
l’Occident, et de démontrer que l’Orient a exercé une
profonde influence sur la culture occidentale depuis la Renaissance (p. 5,
18-19). L’auteur espère que son livre pourra construire un pont
entre l’Orient et l’Occident et servir la cause de la
compréhension entre les peuples de diverss horizons intellectuels
(p. 15).
Clarke
souligne à grands traits que la croissance rapide de
l’orientalisme est redevable à la domination militaire et
économique de l’Europe sur les pays d’Extrême-Orient
et d’Asie. Il affirme que l’histoire des relations entre les pouvoirs
coloniaux européens et les peuples d’Orient n’est pas
seulement l’histoire d’une exploration culturelle, mais
l’histoire de l’exploitation systématique des ressources
tant naturelles que culturelles des peuples jugés
« inférieurs ». Il met aussi en évidence le
fait que l’Europe a imposé sa religion, ses valeurs et ses
institutions politiques aux peuples orientaux. L’auteur voit cependant un
paradoxe entre la colonisation de ces contrées et l’admiration des
intellectuels européens à l’endroit de la pensée
orientale. À mon avis, il ne faut pas confondre l’enfièvrement
des artistes, des philosophes et des orientalistes avec celui des
administrateurs coloniaux. Les deux groupes portent sur le même objet un
regard fort différent. En d’autres mots, ce ne sont pas les
administrateurs coloniaux qui sont à la source de la mode orientale,
mais les intellectuels. De même, ce ne sont pas les légionnaires
romains qui ont popularisé la philosophie grecque auprès des
patriciens. Clarke a certes raison de dénoncer l’ethnocentrisme,
le racisme et le colonialisme dont ont fait l’objet les peuples de
l’Asie. Mais il ne faut pas mettre, dans un même panier, un
orientaliste travaillant à l’élaboration d’un
dictionnaire Chinois-Français dans son cabinet — et n’ayant
jamais vu un « Oriental » de sa vie — et des
coloniaux incultes sortis des académies militaires. Comme nous
l’avons vu plus tôt, ce ne sont pas ces derniers qui sont à
l’origine de « l’indomanie », de la mode
chinoise et de celle du Japon, ayant envahi les milieux intellectuels,
artistiques et philosophiques pendant le dix-huitième et le
dix-neuvième siècle.
L’auteur
consacre la première partie de son ouvrage à
l’introduction. La deuxième décrit la fascination des Européens
à l’endroit de la Chine et de l’Inde, depuis la Renaissance
(à peine cinq pages consacrées à la Renaissance)
jusqu’au dix-neuvième siècle. Clarke cherche à
expliquer pourquoi l’Orient a été l’objet d’une
telle fascination. En ce qui a trait à la Chine, les lecteurs devraient
consulter Étiemble, L’Europe chinoise, 2 vol., 1988-1989. Quant à
l’histoire de la découverte du bouddhisme en Occident, voir
l’excellente bibliographie de 98 pages de Roger-Pol
Droit, Le Culte du néant, 1997 (voir aussi le
compte rendu dans Religiologiques, 17, 1998,
p. 259-263). La
troisième partie discute de la place de l’orientalisme dans les
débats intellectuels du vingtième siècle. La
quatrième entame une réflexion sur la pertinence de
l’orientalisme à l’époque postmoderne. Les 44 pages
consacrées à la conclusion, soit le cinquième de
l’ouvrage, auraient cependant pu être intégrées au
corps du texte.
*
L’auteur
prétend que le mot orientalisme est apparu, pour la première fois, en
français, dans les années 1830. Selon Rodinson, le terme
orientaliste est apparu
en anglais en 1779 (Rodinson, La Fascination de l’Islam, 1989, p. 81). Le terme orientalisme
a fait un retour en force depuis la parution de l’ouvrage de Saïd.
Ce dernier est responsable de la renaissance de ce concept dans
l’intelligentsia occidentale. Mais comme le souligne Bernard Lewis,
cité par Clarke, le mot orientalisme is polluted beyond salvation. La raison est simple : le concept est
maintenant utilisé de façon équivoque. De plus, ce concept
est dorénavant porteur d’une histoire liée aux effets
pervers du colonialisme.
L’idée
d’utiliser le mot East, dans le sens d’Orient, porte aussi à confusion. Le terme
appartient, à bien des égards, au vocabulaire du
dix-neuvième et à celui de la première moitié du
vingtième siècle. La dichotomie East-West nous apparaît également
inadéquate à l’âge de la globalisation. Cette manie
occidentale de créer des catégories de ce genre prend ses racines
durant l’Antiquité (les Grecs versus les Barbares) et s’est
perpétuée jusqu’à nos jours (Nous versus les
Autres). Clarke a raison de dénoncer l’utilisation abusive des
termes East et Orient. Paradoxalement, il affirme : « For
sake of expository convenience and economy terms like “ East ”
and “ the Orient ” will be used throughout the book to
refer to the cultural and intellectual traditions of South and East Asia. »
(p. 10) En utilisant ces termes, ne tombe-t-il pas dans le piège
qu’il dénonce ?
En
outre, qu’est-ce que la pensée orientale ? Il n’y a pas
de pensée orientale en soi, c’est une simplification de la
diversité inhérente à la pensée chinoise et
indienne. Selon nous, les termes « Orient » et
« pensée orientale » sont des vestiges des
siècles passés. Pourquoi ne pas nommer les traditions religieuses
en cause (et même les écoles diverses appartenant à ces
traditions) par leur nom respectif ? Les Byzantins aimaient fendre un
cheveu en quatre, certains intellectuels issus de la postmodernité
préfèrent ne pas fendre le cheveu du tout.
L’historien
britannique reconnaît sa dette envers Saïd. Mais il est beaucoup
plus nuancé que lui, il prône « a more affirmative
orientalism » (p. 8),
dénonce l’étroitesse de la critique saïdienne, et le
réductionnisme de ses positions (p. 27). Selon Clarke, Saïd ne
tient pas compte de la complexité du « discours »
orientaliste ; l’orientalisme « cannot simply be
identified with the ruling imperialist ideology, for in the Western context it
represents a counter-movement, a subversive entelechy, albeit not a unified or
consciously organised one, which in various ways has often tended to subvert
rather than to confirm the discursive structures of imperial power »
(p. 9). Paradoxalement, l’auteur met tous les orientalistes dans le
même panier en affirmant que, dans l’histoire de
l’orientalisme, il n’y a jamais eu de savants qui poursuivaient une
quête désintéressée du savoir (p. 22). Tout
comme le prétend Saïd, l’Orient a été étudié
non pas avec un esprit objectif, mais dans le but de devenir un « instrument
for the subversion and reconstruction of European civilisation »
(p. 60). Il sera permis de douter de ces dogmes répandus dans les
sphères d’influences saïdiennes. Il est important de
préciser que la critique de Saïd s’adresse à ceux qui
ont tenu un discours sur le Moyen-Orient (et sur l’islam en particulier),
et non à ceux qui œuvrent dans le domaine asiatique.
En
guise de conclusion, nous tenons à nous excuser auprès des lecteurs
de l’utilisation abusive des mots « Orient »,
« oriental », « orientaliste », et
« orientalisme ». Afin de ne pas travestir le vocabulaire
utilisé par Clarke, nous avons cru bon d’utiliser les termes
employés par ce dernier. Bref, l’historien britannique a
réussi à brosser un tableau fort intéressant de la
rencontre entre l’Orient et l’Occident. Nous recommandons cet
ouvrage à ceux qui s’intéressent à cette question.
Ceux et celles qui ont dévoré le livre de Schwab vont
sûrement se régaler de celui de Clarke.
Michel Gardaz
Université d’Ottawa