Laval théologique
et philosophique, « Face à la globalisation », vol.
57, no 1, février 2001, Montréal, Novalis, 201 p.
Il est très rare que la question de la globalisation des marchés soit traitée sous un angle philosophique ou théologique ; c’est ce que propose le dernier numéro thématique de la revue de la faculté de philosophie ainsi que de la faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval. En effet, c’est un thème qui est étudié en général par les chercheurs en sciences sociales, surtout en économie. La nouveauté de la perspective est donc la bienvenue.
Dans un article
sur « l’éthique métaphorique des marchés
globalisés », le professeur Michel Dion, de la faculté
de théologie, d’éthique et de philosophie de l’Université
de Sherbrooke, signe une critique humaniste fascinante de ce qu’il nomme
« la métaphore des marchés
globalisés ». Selon lui, il y a cinq dimensions à la
globalisation : économique, politique, sociale, technologique et
culturelle. Ces dimensions sont toutes parties intégrantes de la
métaphore des marchés globalisés, une illusion
créée de toutes pièces par le système capitaliste
post-industriel. « La métaphore des marchés
globalisés est un outil créé par l’imagination dans
le but d’établir des croyances et des mythes organisationnels
à l’intérieur des communautés d’affaires et
des sociétés tout entières. » (p. 8) Cette
métaphore globale perçoit le monde comme « un chaos
globalisant » où l’indétermination du bien et du
mal aurait provoqué la création d’une
« éthique de la responsabilité » et
d’un « ordre mondial idéal » basé sur
l’idée de liberté et d’épanouissement
individuel. Selon l’auteur, cette éthique de la maximisation des
profits est caractérisée par la croyance en la connaissance
absolue des besoins du consommateur qui est sur-déterminée par
des conditionnements économiques. Cette morale de
« l’absoluité de l’avoir » serait
responsable du pouvoir sans cesse grandissant des dirigeants
économiques. Selon Dion, la véritable communication humaine
serait désormais assujettie au pouvoir de la technique et cette
dernière serait désormais amplifiée par le Droit.
« L’être technicisant présente la technologie
comme une extension ontologique de l’être-même. (…) L’illusion
de la primauté ontologique de la technologie sur la communication est
devenue, peu à peu, le principe de notre être et de notre
existence. » (p. 20)
De son
côté, le professeur au département de philosophie de
l’Université de Georgetown à Washington, Wilfried Ver
Eecke, décrit le concept de « bien
méritoire » en sciences économiques dans un article
intitulé « Le Concept de “ Bien
Méritoire ” ou la nécessité
épistémologique d’un concept éthique dans la science
économique ». Ce concept a été défendu
par l’économiste Richard Musgrave et l’auteur lui semble
très favorable aussi, pour des raisons plus philosophiques
qu’économiques dans son cas. Il y aurait trois types de biens
selon l’auteur. En économie, la première catégorie
serait constituée des « biens privés »
(sucre, pain, oranges), la deuxième serait basée sur des
« biens collectifs » (défense nationale, ponts,
routes) et la dernière serait celle des « biens
méritoires » (éducation gratuite, repas scolaires
gratuits, subventions pour biens de première nécessité,
aménagement de l’environnement, etc.). Selon Eecke, les biens
méritoires sont « les biens pour lesquels l’État
impose des restrictions justifiées […] qui avantagent certaines
personnes au détriment d’autres, […] des biens qui
représentent les conditions de possibilité de la
réalisation de ce qui est désiré » (par
l’État). (p. 26 et 30) Pour le philosophe, le concept de
« biens méritoires » a une portée
éthique encore insoupçonnée par les économistes. Il
propose donc une éthique kantienne basée sur la dualité
lois scientifiques/obligation morale pour soutenir le concept de
« biens méritoires ». En ce qui me concerne, cet
article souligne de nombreux paradoxes inhérents aux sciences
économiques, mais il reste un projet inachevé puisque
l’auteur lui-même avoue que « la pensée
économique occidentale donne priorité au concept de biens
privés, parce que ceux-ci sont liés directement aux souhaits des
consommateurs (…) ». (p. 30)
De son
côté, le théologien Gregory Baum de
l’Université McGill aborde le thème de la globalisation
sous l’angle de la spiritualité et du développement
économique. L’auteur constate que le thème de la
spiritualité est très à la mode en ce moment dans le monde
des affaires puisque qu’il fait l’objet de nombreux livres qui
deviennent des best-sellers. Selon Baum, il y aurait trois grands types de
spiritualité dans le monde des affaires qu’il faut bien
distinguer : il y a d’abord une « spiritualité de
transformation personnelle », vient ensuite « une
spiritualité de bonne gérance » et il y a finalement
la « spiritualité des grandes religions ».
La
« spiritualité de transformation personnelle » est
représentée par l’exemple de la Spiritual Unfoldment Society de
Richard Barrett de la Banque Mondiale à Washington. Cette philosophie,
qui fait la promotion du développement durable par
l’éthique et les valeurs spirituelles, n’est pas sans
contradiction, selon l’auteur. Selon Baum, cette façon de voir est
« belle et profonde, pratiquée par des adeptes de plusieurs
traditions religieuses, mais incapable de porter un regard critique sur les
politiques des institutions dans lesquelles les gens travaillent »
(p. 43). De son côté, la « spiritualité de
bonne gérance » est ici représentée par
l’exemple de la philosophie de l’entrepreneur
québécois Jean-Robert Ouimet. Encore là, le
théologien trouve que cette philosophie manque sérieusement
d’esprit critique par rapport à la société globale.
« La visée néolibérale s’oppose
radicalement à la spiritualité de bonne gérance et aux
principes éthiques proposés par M. Ouimet. Cette
spiritualité présuppose que les entreprises, aujourd’hui,
ne sont pas assujetties aux forces d’un marché agressif ni
intégrées à un système mondial, source de graves
inégalités. » (p. 45) L’exemple de la
« spiritualité des grandes religions » est
basé sur un document produit par « World Faiths »
qui est une réponse concertée de plusieurs grandes traditions
religieuses aux questions de la Banque Mondiale sur la spiritualité.
L’auteur dégage quatre grandes caractéristiques communes
aux grandes traditions religieuses dans leur position sur les marchés
globalisés : la première relève d’une
« solidarité sociale universelle », la seconde
d’un désir de « service du monde », la
troisième d’un « préjugé favorable
à l’endroit des pauvres » et la dernière
d’un « penchant pour la maîtrise de soi ».
« Tous les auteurs religieux admettent que leur idéal ne
représente pas l’orientation économique de leurs
sociétés. Mais ils démontrent que la sagesse de leur
religion donne lieu à des pratiques différentes capables d’indiquer
la direction pour des développements futurs. » (p. 50)
L’auteur illustre ce propos en parlant de l’implication positive
des Églises dans l’économie sociale.
Le dernier
article du dossier est signé par Pablo Richard. « Notes pour
un nouveau modèle d’Église au temps de la
globalisation » analyse la situation à partir du
modèle des Églises catholiques d’Amérique latine.
L’auteur identifie d’abord quatre grands processus qui
« défient actuellement les Églises » :
la désintégration et la fragmentation provoquées par
l’économie de marché, la crise de l’alliance de
l’Église avec l’État et le pouvoir, la contradiction
entre l’Église et la logique du système et, finalement, la
contradiction entre l’Église et l’esprit du système,
c’est-à-dire la « religion idolâtrique du
marché » (p. 55-56).
Richard estime
qu’il y a deux types de réaction possibles à cette
situation ; soit le modèle « conservateur »,
et « l’autre modèle » que prône
l’auteur. Il critique donc le modèle conservateur pour, ensuite,
faire l’apologie d’un « nouveau
modèle » en construction en ce moment en Amérique du
Sud. Ce modèle vise le renforcement de la société civile,
la reconstruction de l’État au service du bien commun et en faveur
des pauvres et des exclus, la participation des nouveaux sujets sociaux
à la construction de la société globale et à la transformation
de l’Église, la mondialisation de la solidarité et de tous
les mouvements de résistance par les alternatives possibles à
partir des pauvres, le renforcement et la démocratisation les organismes
internationaux et, enfin, l’orientation radicale du progrès
technologique et des médias de communication au service de la vie
humaine (p. 61-62). Richard termine son article par une série de
propositions pour permettre à l’Église catholique de
réaliser ces projets.
Extrêmement
prometteur quant à ses objectifs de recherche et à sa
façon innovatrice d’aborder le thème de la globalisation
des marchés, ce numéro laisse toutefois en suspens plusieurs
questions cruciales concernant la thématique. On se demande franchement
pourquoi on ne traite pas du mouvement anti-mondialisation dans ce dossier
puisqu’on semble, en général, y critiquer le modèle
« néolibéral ». Il me semble aussi
très clair qu’il y a un manque d’unité théorique
entre les articles. À ce propos, un court article d’introduction exposant
clairement le cadre théorique du dossier aurait grandement
contribué à rendre plus intelligibles les liens entre les
différentes composantes du dossier, qui restent plutôt floues.
En terminant,
j’aimerais souligner l’excellente contribution de Jean-Guy Nadeau
à la « problématique du religieux dans la
littérature de Science-Fiction ». Il considère que
« la SF constitue un laboratoire social et religieux étudiant
les conséquences de l’évolution scientifique et
philosophique et on peut même appliquer à ses meilleurs
récits la notion de laboratoire de sens que Ricœur attribue au
mythe » (p. 96). Je suis en accord avec cette perspective et
j’espère qu’il y aura dorénavant plus de recherches
dans ce domaine, la SF occupant une place déterminante dans
l’imaginaire social contemporain.
Martin
Geoffroy
Université
de Montréal