Antoine Sirois, 1999, Lecture mythocritique
du roman québécois, Montréal, Triptyque, 132 p.
Robert Verreault, 1998, L’autre côté du
monde, le passage à l’âge adulte chez Michel Tremblay,
Réjean Ducharme, Anne Hébert et Marie-Claire Blais, Montréal, Liber, 165
p.
La
mythocritique constitue un courant interprétatif minoritaire aussi bien
dans les études littéraires que dans le champ plus large des
sciences de la culture. À vrai dire, ce courant se présente comme
une variante spécifique, comme une branche du courant plus englobant de
la critique thématique dans les études littéraires et de
l’herméneutique dans les sciences de l’interprétation
et en philosophie. Il leur emprunte leur approche et leur méthode,
qu’il met à l’épreuve sur ces objets singuliers que
forment les mythes. Au Québec, il s’agit d’un mode de
lecture fréquenté par quelques littéraires (Maurice Emond,
Brenda Dunn-Lardeau notamment) et par quelques spécialistes des sciences
religieuses (dont Guy Ménard et Jacques Pierre) qui se
réfèrent à la théorie du
« déplacement du sacré » dans les
sociétés modernes comme cadre général
d’analyse.
Les
ouvrages doit il sera question ici s’inscrivent tout naturellement
à l’intérieur de ce courant. Antoine Sirois, un
littéraire, propose ce qu’il appelle lui-même une
« lecture mythocritique du roman québécois alors que
Robert Verreault, spécialiste des sciences de la religion, offre une
étude sur les rites d’initiation dans l’œuvre de quatre
romanciers contemporains. Provenant d’horizons disciplinaires
différents, ces essais présentent plusieurs points communs, ce
qui n’étonne pas vraiment, compte tenu de leur commun enracinement
dans une même conception du travail interprétatif et de la
parenté des objets littéraires qu’ils prennent en
considération.
L’objectif
d’Antoine Sirois est plutôt modeste : il s’agit pour lui
de repérer, dans les œuvres des auteurs retenus, les mythes
empruntés à la tradition et d’examiner comment ils sont
repris, adaptés et modifiés de manière explicite ou
diffuse, suggérant, de manière plus ou moins insistante, un
certain type de lecture. Il ne propose donc pas de nouvelles
interprétations, à visée globalisante, des œuvres
étudiées, se bornant à « mettre en
évidence la dimension du récit relative à la
mythologie » (p. 14).
Dans
l’œuvre d’Anne Hébert, il s’attarde à
l’analyse de trois formes de recours au mythe. Il montre d’abord
comment celle-ci s’inspire de récits tirés de la Bible pour
élaborer certains thèmes, dont celui du « regard en
arrière » emprunté à l’épisode de
la femme de Loth, et pour construire une « stratégie de
narrations » (p. 17) astucieuse, parfaitement ajustée
à son propos. Il étudie ensuite la manière dont elle
utilise les rites d’initiation primitifs pour faire comprendre les drames
existentiels de ses personnages lorsqu’ils se cristallisent, au moment de
leur passage à l’âge adulte. Il repère enfin les
métaphores animales, minérales et végétales
qu’Anne Hébert emprunte largement à la Bible et qui contribuent
également à créer l’atmosphère de
religiosité dont cette œuvre est imprégnée de part en
part, explicitement par sa critique des institutions cléricales, plus
souterrainement par l’aspiration au sacré qu’elle manifeste
à travers le refus véhément de ses formes les plus
convenues.
Dans
l’œuvre de Ferron, le recours au mythe chrétien est moins
envahissant, celui-ci trouvant plus largement son inspiration dans les contes
et légendes de la tradition orale québécoise qu’il
reprend et remet en circulation à sa manière, caustique et
ironique. Chez lui aussi on retrouve, remodulé, le récit
archétypique de l’initiation vécue comme une
opération rituelle. Cela est particulièrement évident dans
des récits comme La nuit, l’Amélanchier ou Le salut de l’Irlande, dans lesquels
l’apprentissage du monde prend la figure du franchissement d’un
passage, d’une frontière entre l’espace du sacré
— de l’enfance et du rêve — et celui du profane, monde
des oppositions et des contradictions, du bruit et de la fureur, qui est
l’envers du « paradis perdu » des origines.
Ces
études substantielles des œuvres d’Hébert et de Ferron
sont accompagnées d’analyses plus courtes, et de moindre
portée il faut le dire, de textes de Jacques Poulin, de Gabrielle Roy et
d’Yves Thériault. L’auteur montre que la construction des
personnages ambivalents de Poulin — hommes efféminés
surtout, femmes viriles à l’occasion — relève
d’une certaine « nostalgie de l’androgynie »
qui traduirait un vieux désir humain d’unité et de plénitude,
éventuellement atteignable à travers le mythe d’une
bisexualité aussi chaste qu’épanouie, ce qui n’est
pas le moindre des paradoxes. Enfin, Antoine Sirois met en lumière la
prégnance d’un mythe plus contemporain, celui du Nord — et
de sa pureté blanchâtre — dans certains œuvres de Gabrielle
Roy et d’Yves Thériault.
Robert
Verreault, pour sa part, concentre son attention sur un seul mythe et sur son
aspect rituel, celui de l’initiation, tel qu’il est mis en forme
dans les œuvres de Michel Tremblay et de Réjean Ducharme et, plus
spécifiquement encore, dans les Chroniques du plateau Mont-Royal du premier et dans Le nez
qui voque du
second. L’auteur consacre aussi quelques pages à certains textes
d’Anne Hébert et de Marie-Claire Blais trop rapidement
analysés et qui n’apportent rien de vraiment significatif à
la connaissance de ces auteures.
L’ambition
de Robert Verreault excède celle d’Antoine Sirois ; il
s’agit en effet pour lui d’examiner ces œuvres en tant
qu’expressions de désirs individuels de dépassement,
d’aspiration au sacré, mais aussi en tant que manifestations
particulièrement significatives du rapport que la société
québécoise entretient avec le religieux au moment de la
Révolution tranquille, au moment donc où elle rompt, selon toute
apparence, avec cette référence jusque là centrale dans
son histoire. Comment évaluer, mesurer l’importance de cette
rupture et surtout comment l’interpréter ? C’est la
question de fond que soulève d’emblée l’auteur dans
son introduction.
Le
premier chapitre de l’ouvrage est consacré aux Chroniques de Michel Tremblay, et plus
précisément à l’examen de la crise existentielle que
vivent trois de ses personnages-phares : Édouard, la
« duchesse de Langeais », Marcel, l’enfant
demeuré et Jean-Marc, l’éventuel écrivain de la saga
à produire sur la « sainte famille » dont le
narrateur nous raconte l’histoire en démanche. Robert Verreault
insiste surtout sur l’initiation parisienne du personnage
d’Édouard, vendeur de souliers le jour, travesti en une
« duchesse de Langeais » fofolle la nuit, et sur son
désir de retrouver le paradis perdu des origines familiales, la serre
chaude de l’enfance brisée par la faute initiale. L’inceste
monstrueux des ancêtres Josaphat et Victoire rompt en effet le charme
paradisiaque et condamne la lignée à l’esseulement et
à la dégénérescence (qui prend de multiples formes
dans l’univers des Chroniques). Les parcours initiatiques, tant de
Marcel et de Jean-Marc que d’Édouard, qui se terminent par des
échecs, expriment un désir éperdu de
réintégrer l’univers du sacré dans le monde profane
ou au-delà dans le rêve, la folie et les conduites suicidaires.
Tout se passe comme si les personnages de Tremblay ne pouvaient
s’accommoder des seules valeurs profanes, habités qu’ils
sont par le souvenir, largement fantasmé, d’un bonheur originel et
d’une grandeur à jamais perdue.
On
retrouve quelque chose de cet ordre chez Ducharme, et en particulier dans Le
nez qui voque.
On sait comment ses personnages, comme ceux de Tremblay, peuvent être
immatures, réfractaires au monde adulte qui est pour eux un monde de
compromissions et de résignation. On sait comment cela se traduit chez
eux par leur refus de s’accommoder du réel tel qu’il est, de
prendre leurs responsabilités de citoyens et même de
s’assumer comme êtres sexués, la sexualité
étant par nature associée à la licence et à la
dépravation qui caractérisent globalement le monde social. Ce
« refus global » s’incarne de manière
régressive sous la forme, notamment, d’une idéalisation de
l’univers de l’enfance, sur le plan individuel, et du monde des
commencements, des origines, sur le plan historique et social. Là aussi,
il y a donc une vision négative du monde profane — lieu de
dégradation et de perdition — qui s’oppose à une
conception romantique de l’univers du sacré, laquelle
témoignerait d’une incontestable nostalgie pour l’espace
plein, sans fissures, que proposait naguère la représentation
religieuse dominante dans la société d’avant la
Révolution tranquille.
L’analyse
du rapport de ces romans à la Révolution tranquille, posé
en introduction comme l’enjeu majeur de la lecture, ne dépasse
cependant pas ce constat un peu court. Plutôt que de revenir en
conclusion sur cette question centrale, l’auteur termine son essai sur
une dérobade. Il se contente en effet de signaler rapidement que des
romanciers plus contemporains — comme Louis Hamelin et Sylvain Trudel
— témoignent également d’une préoccupation
pour le sacré, sans par ailleurs en présenter une
véritable démonstration, et il renonce ainsi du coup à son
projet de proposer une interprétation plus large des romans pris comme
objets d’étude. Cela n’enlève rien à la
finesse et à l’intérêt intrinsèque de ses
analyses particulières, mais cela prive les romans de la signification
sociale plus globale dont ils sont porteurs en tant que vecteurs
privilégiés de la Révolution tranquille. De même, on
peut regretter qu’Antoine Sirois s’en soit tenu à son
vœu de modestie et qu’il se soit contenté de signaler la
dimension mythologique des romans étudiés — ce qu’il
fait d’ailleurs fort bien — sans l’intégrer dans une
approche socio-historique d’ensemble qui aurait permis d’en
élargir la portée. Enfin, on regrettera aussi que les deux
auteurs aient manqué de souffle, pour ainsi dire,
n’approfondissant pas suffisamment des analyses qui demeurent à
l’état d’esquisses, appâtant en somme le lecteur sans
le rassasier.
Cela
est assez « normal » s’agissant de Robert Verreault
dont l’essai est le prolongement direct d’un mémoire de
maîtrise et qui en épouse naturellement le format. Cela
l’est moins chez Antoine Sirois qui, après avoir lancé en
force son livre en consacrant une étude fouillée à
l’œuvre d’Anne Hébert, se place ensuite en retrait,
traitant plus rapidement de l’œuvre de Ferron et plus
légèrement encore de celles de Roy et de Thériault à
peine effleurées, et tire sa révérence sans offrir de
conclusion à son ouvrage. C’est bien dommage car, dans un cas
comme dans l’autre, on aurait pu tirer davantage de lectures pourtant
inaugurées sous d’heureux auspices, traitées ensuite avec
rigueur et vigueur dans un premier temps puis d’une certaine
manière laissées en plan, sinon en friche. Cela n’annule en
rien les mérites propres de ces lectures telles qu’elles se
présentent, je le répète, mais limite leur portée
à une sphère de spécialisation étroitement
circonscrite : le champ assez limité des études
mythocritiques lorsqu’elles ne débordent pas de leurs
frontières.
Jacques Pelletier
Université du Québec
à Montréal