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François Nault, 2000, Derrida et la théologie. Dire Dieu après la déconstruction, préface de Raymond Lemieux, Montréal et Paris, Cerf et Médiaspaul, 270 p. |
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Le travail de déconstruction de Jacques Derrida a inspiré de multiples recherches tant en philosophie, en littérature, en art, en politique quen théologie. Dans la foulée de la critique de la métaphysique entamée par Kant et radicalisée par Nietzsche et Heidegger, cette pensée sonne le glas de toute présence fondatrice, que celle-ci soit ontologique ou théologique, voire humaniste. Dans la béance laissée par le retrait de Dieu, sur la bordure même, dans la déconstruction et la dissolution même de lautorité du théologique, sannonce-t-il encore une promesse, un résidu intraitable permettant dengager une pensée théologique, une nouvelle imagination théologique ? Bref, une pensée théologique à partir du texte Derrida est-elle possible ? Louvrage de François Nault constitue une réponse rigoureuse et admirable, fidèle et respectueuse des nuances que cette question ne peut manquer de soulever dans la traversée du corpus derridien. La connaissance de ce dernier dont fait preuve M. Nault est de première main et sa maîtrise de la littérature secondaire est exceptionnelle. Linterprétation de ce problème très riche et très ramifié est difficile et demande une attention de tous les instants. Et si luvre de Derrida est passée dune attitude plus fermée, dans les années soixante et soixante-dix (" la déconstruction, affirmait-il alors, barre tout rapport au théologique "), à une attitude nettement plus ouverte dans les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix comme en témoignent les textes thématiquement centrés sur des motifs religieux que sont " Comment ne pas parler. Dénégations " (dans Psyché, 1987), Donner la mort (1992), Sauf le nom (1993) et Foi et savoir (1996) , rien ne semble, ici comme là, ni sinstaller dans lindifférence critique dun humanisme triomphateur et anti-théologique, ni reconduire aux instances traditionnelles reconnaissables du théologique ou à quelque réaffirmation dune orthodoxie traditionnelle. |
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Cest la raison pour laquelle luvre de Derrida a suscité, notamment aux États-Unis, de nombreuses recherches qui prétendent proposer à partir de celle-ci une sorte de " théologie déconstructive ". Le travail de F. Nault sinscrit dans les développements de cet ensemble, tout en tenant à sen détacher et, en particulier, à se démarquer du puissant travail de réappropriation de Mark C. Taylor qui, dans Erring (1984), soutient que la déconstruction est une " herméneutique de la mort de Dieu ", cest-à-dire une critique des conséquences de lhumanisme athée propre à la modernité occidentale qui ouvre la possibilité dune a/théologie posthumaniste et postmoderne, laquelle ne serait ni théiste, ni athéiste, ni religieuse ni séculière, ni croyante ni incroyante, mais indécidablement lune et lautre. Cette approche a-théologique (indissociablement théologique et athéologique) est de toute évidence assumée par Nault, et la structure de son ouvrage, de même que sa conclusion, est tout à fait claire à cet égard. Lauteur tient pourtant à se détacher de cette réappropriation de la déconstruction comme herméneutique de la mort de Dieu car elle témoigne sous le couvert du retour à la finitude dune surenchère théologique et, sans doute, dune vision trop historiciste du théologique. Par ailleurs, et le problème est autrement plus grave, Taylor se montre incapable, par son surinvestissement du thème de la mort de Dieu, de se maintenir réellement dans lindécidabilité radicale quil vise pourtant, et il " tourne la différance derridienne contre Dieu " (p. 41). Dans la nécessité de contourner cet écueil, la recherche de F. Nault est précédée par le travail de John D. Caputo qui, dans The Prayers and Tears of Jacques Derrida : Religion without Religion (1997), se risque à " une traversée fort convaincante théologique du corpus derridien ". Bref, à linstar de Caputo, dont le travail nest pas plus analysé au-delà de cette remarque, M. Nault souhaite faire avancer la réflexion dans la direction proposée mais manquée de la-théologie de M. C. Taylor. |
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Louvrage est composé de deux parties : " Déconstruction de léconomie théologique ", qui analyse en quoi la déconstruction ébranle toute restitution de la théologie sous sa forme classique ; puis " De lanéconomie du don ", qui analyse la possibilité dun éventuel " résidu " théologique dans le corpus derridien. Cette composition bipartite articule la double posture indécidable de la déconstruction face à la théologie. Lambiguïté de la position déconstructive témoigne de la perte irrémédiable du théologique et, à travers ce deuil, de laffirmation et de la promesse dune théologie possible. La déconstruction du théologique laisse un résidu anéconomique indéconstructible qui pourrait être de nature théologique, ou à tout le moins compatible avec une méditation théologique. Lhypothèse soutenue est donc radicale et paradoxale : ce qui marque la perte du théologique, lathéologique, " une telle athéologie ce discours de lentre qui pointe vers le théologique sans y souscrire ne serait-il pas en définitive la seule théologie possible et, au fond, ne la-t-elle pas toujours été ? " ( p. 34). |
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Dans la première portion de son ouvrage, Nault aborde le théologique dans le tournant linguistique qui marque la pensée contemporaine. Cette réflexion pose labsence de Dieu ou du Référent et la perte du sujet à la source du langage, lequel continue pourtant de proliférer à linfini. Le texte théologique névoque-t-il pas cette faillibilité du langage humain ? Dire Dieu est impossible, et pourtant il faut continuer de parler quand il ny a plus rien à dire. Cette situation est justement celle de la déconstruction de Derrida, laquelle est dabord passée par une problèmatique du signe dont lanalyse conclut à la diffraction et la différance de toute origine possible (Dieu, Livre, Sujet, Référent, Substance, et ainsi de suite), à lillimitation du jeu en bordure de labîme et du nihilisme. F. Nault suit les différents fils (différance, écriture, jeu, trancendantalité) qui ébranlent toute théologie et toute métaphysique possible, ce qui le conduit à prendre parti pour linterprétation esthétique ou esthétisante de loeuvre de Derrida, laquelle est soutenue par Paul de Man, Richard Rorty et R. Steimetz, et contre son interprétation quasi-transcendantaliste, soutenue par Jonathan Culler et Rodolphe Gasché. Cette prise de position dans léconomie de louvrage est cruciale et elle permet à celui-ci de pivoter vers sa deuxième grande articulation, nettement plus ouverte au religieux en général. Cette analyse esthétique aboutit à la mise en évidence du motif du " sublime " qui est la catégorie principale de louvrage. |
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En effet, en lisant luvre de Derrida dans sa dimension esthétique, et comme ajournement infini du sens, comme " ne rien vouloir dire " et retournement stratégique de la raison contre la raison, un passage est ménagé vers le théologique si tant est que lesthétique, tout comme le théologique, renvoient tous deux à une expérience de la perte et une expérience de la mort (p. 226), à un dire lindicible, à lerrance dune quête du sens qui passe par le retrait de tout sens. Si la déconstruction tourne indéfiniment dans son écriture autour du vide laissé par un espace radicalement décentré, nest-elle pas à même de donner à penser un Dieu se raturant lui-même, un " dire Dieu " impossible et pourtant nécessaire ? Ce dire comme dédire, ce " dire Dieu " serait pour lessentiel lopérateur ou le ressort désigné de lune des matrices les plus importantes de la tradition esthétique, à savoir le sublime. Linterprétation esthétique de Derrida donnerait ainsi les ressources dune " invention du théologique comme sublime ". Nault analyse ainsi la figure et laffect du sublime à travers une reconstruction historique, passant par Longin, Burke, Kant, Lyotard et enfin Derrida, laquelle reconduit toujours à lélément du manque, de limprésentable, de la démesure. Et, ici, lathéologie déconstrucive est au plus près dune affirmation théologique, dun dire lindicible, dun désir de Dieu, du désir lui-même. Bien que ce rapprochement entre le théologique et lesthétique demeure original et très stimulant cest lélément central de louvrage, et sans doute la contribution la plus marquante de lauteur , il appelerait ici des développements qui nous semblent manquer et, quelquefois, limpression dun certain arbitraire se laisse sentir. Malgré tout, cette piste est riche et féconde, et lauteur na pas de difficulté à lier et à faire résonner, autour de la matrice du sublime, les questions du désir, de lamour, du don, de la promesse et de linterdit négatif. La lecture derridienne des motifs théologiques chez Heidegger constitue ici le fil dominant choisi par Nault, et les analyses quil présente contribuent authentiquement à mieux situer les positions de Derrida et de Heidegger face au théologique : elles passent par la pensée du don (Es gibt Sein), de lEreignis, par le motif de la promesse et de laffirmation (Zusage) avant toute question, toute critique, et présupposée par toute dénégation. |
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Comme le montre le travail de Nault, luvre de Derrida demeure dans la proximité avec une théologie possible, fût-elle sans doute plus négative que positive, plus hérétique quorthodoxe : celle-ci se fait sentir dans cette parole privée darchè, dans léloignement privatif et insaississable de lorigine, dans le manque mélancolique du nom raturé et de linnommable, dans cette part de silence qui hante le langage. Aucune négation, si forte soit-elle, comme le montre louvrage de F. Nault, ne peut éteindre ce désir, cette passion de la transcendance, cette affirmation première de lautre, cette dimension sublime et démesurée qui porte le langage. Ce que nous appelons aujourdhui expérience du désenchantement ou de la mort de Dieu, expérience du deuil, nest sans doute que leffet réactif, peut-être passager, de cette passion dune transcendance, cest-à-dire de lautre et de laltérité. |
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Mario Dufour |
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Université du Québec à Montréal |