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Andrew Beatty, 1999, Varieties of Javanese Religion. An Anthropological Account, Cambridge Studies in Social and Cultural Anthropology, 111, Cambridge, New York et Melbourne, Cambridge University Press, 272 p. |
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Sinscrivant résolument dans la tradition de lanthropologie sociale britannique pratiquée à Cambridge et Oxford, la monographie dAndrew Beatty est un ouvrage clair et précis dont le propos principal est dexaminer leffet du pluralisme religieux sur la vie religieuse et sociale dun village (Bayu, nom fictif) de larrière-pays de Banyuwangi, à la pointe orientale de lîle de Java, cur démographique et politique de lIndonésie. Toutefois, comme lindique lauteur dans son introduction, il ne sagit pas dune étude strictement régionale, mais plutôt dun ouvrage qui traite de thèmes et de problèmes communs à lensemble de Java, sinon à la majeure partie de lAsie du Sud-est (p. 10). |
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Sur les plans théorique et méthodologique, louvrage repose sur trois éléments fondamentaux. Premièrement, une définition du syncrétisme qui, au lieu de présumer une fusion déléments distincts, met laccent sur les relations systématiques qui sétablissent entre ces éléments en réponse au pluralisme et à la différence culturelle. Le syncrétisme réfère donc ici à un processus dynamique et récursif qui met en lumière des enjeux sociaux relevant de laccommodation réciproque, la compétition, lappropriation et lacculturation (p. 3). Les deux autres éléments relèvent davantage de la méthode. Il sagit en effet, pour lethnographe, déviter deux extrêmes : une perspective ne sintéressant quaux individus en action, dune part, et un cadre sociocentrique réducteur, dautre part. Une phrase clé résume son approche : " I look at how people think their traditions, how they conceive the ideas by which they feel compelled. " (p. 5) Cette attitude et les présupposés qui la sous-tendent devient particulièrement importante lorsquil est question de linterprétation locale des deux grandes traditions dominantes que sont lislam (chapitre 5, " Practical Islam ") et la gnose javanisante (chapitres 6 et 7, " Javanism " et " Sangkan Paran : a Javanist sect "). |
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Dans la région de Banyuwangi comme ailleurs à Java, les adeptes de ces deux grandes traditions cest-à-dire limmense majorité de la population rurale se rencontrent lors dune modeste cérémonie rituelle que la plupart des Javanais, de même que les anthropologues, placent au cur de leur pratique religieuse : le slametan, un repas communautaire de courte durée (30-60 minutes) qui débute par une invocation en javanais et des prières en arabe. Fait à noter, seuls les hommes y participent. La grande originalité de lanalyse de Beatty (par rapport aux travaux de Clifford Geertz notamment) est de montrer que ce " fait social total " (p. 25) est lexemple parfait dun syncrétisme dynamique qui na rien à voir avec le consensus religieux et la concordance symbolique, ni en amont ni en aval. Dans la vie sociale des Javanais, le temps et lespace du slametan permettent une " trêve temporaire entre gens dorientation radicalement différente " (p. 25). Doù le titre du chapitre 2, " The slametan : agreeing to differ ". Beatty montre de manière convaincante tout au long de son ouvrage que cest en tant que membres dune même communauté culturelle que les Javanais sentendent sur leur désaccord religieux et que cest la polysémie du langage du slametan qui rend possible la coexistence dinterprétations profondément divergentes des significations que celui-ci déploie. |
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Lauteur reprend évidemment la distinction classique entre abangan et santri pour qualifier les deux principales orientations religieuses qui coexistent à Java : les Javanais abangan sont ceux qui, tout en se disant musulmans, maintiennent vivantes des pratiques religieuses que lon peut qualifier danimistes et qui nobservent pas strictement les principales prescriptions rituelles islamiques (prières quotidiennes et jeûne du Ramadan, notamment). Pour leur part, les santri sont les musulmans qui insistent sur limportance dobserver ces prescriptions rituelles plus scrupuleusement. Beatty note cependant quen milieu rural, bon nombre de Javanais ne sont ni complètement abangan, ni complètement santri (p. 115), comme la grande majorité des habitants du village de Bayu (2 500 habitants). Dans ce village, on ne retrouve pas non plus la division des santri en deux groupes souvent antagonistes, les traditionalistes (ou conservateurs) et les modernistes (ou réformistes, de tendance scripturaliste et " puritaine "). Cette division est particulièrement marquée dans les villes et colore fortement la politique nationale de lIndonésie. Dans la conclusion de son ouvrage, lauteur note cependant quentre son premier séjour sur le terrain (1992-1993) et son deuxième (1996), la grande organisation traditionaliste Nahdlatul Ulama (NU) sest implantée dans le village de Bayu, ce qui laisse entrevoir une modification de léquilibre somme toute précaire entre abangan et santri en faveur de ces derniers. À cet égard, la nouvelle donne politique et socio-économique issue de la chute de Suharto et de son régime pèsera lourd dans lévolution dune société villageoise de moins en moins épargnée par ces grandes transformations historiques. |
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Les chapitres 3 et 4 (" The sanctuary " ; " A Javanese cult ") décrivent les aspects de la pratique religieuse abangan qui semblent être restés à labri des grandes transformations historiques. Le sanctuaire dont il est question est dédié à lesprit tutélaire du village et situé à la périphérie de celui-ci. Il est constitué dune petite hutte de bambou construite à claire-voie et recouverte dun toit de chaume. La principale fonction rituelle du sanctuaire est de permettre à ses visiteurs dimplorer la protection et la bénédiction de lesprit tutélaire avant dentreprendre une action majeure, comme la tenue dune noce. La cérémonie propitiatoire prend aussi la forme du slametan décrit ci-dessus, à la différence que les femmes y participent toujours et peuvent en être le commanditaire. Bien que le sanctuaire soit surtout fréquenté par des Javanais abangan, lauteur souligne que certains santri nhésitent pas à sy rendre, car lorthodoxie islamique locale ne condamne pas de manière unanime de telles activités tant et aussi longtemps quelles ne remplacent pas lobservance des grandes prescriptions rituelles (p. 57). Sur un tout autre plan, lauteur consacre la majeure partie du chapitre 3 à démontrer que la pratique théâtrale locale est à la fois un divertissement inoffensif et la représentation publique dune transe de possession du comédien par lesprit de Buyut Cili. Cette démonstration est une contribution majeure à lanthropologie du théâtre javanais. |
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Dans le chapitre 4, il est question du culte rendu à lesprit tutélaire dun village voisin (Cungking). Ici aussi, le slametan occupe une position centrale, mais il est pour ainsi dire théâtralisé et nécessite lintervention du gardien du sanctuaire, qui est la seule personne à avoir un accès direct à lesprit tutélaire (Buyut Cungking). Un aspect important du culte de Buyut Cungking est la cérémonie du nettoyage des reliques, un ensemble hétéroclite dobjets associés à ses voyages et aventures. Ce genre de cérémonie, très courant sur toute lîle de Java, est lune des expressions les plus importantes du localisme javanais. La tolérance de lislam normatif des santri à légard de telles pratiques sexplique par le fait quil les définit comme des activités coutumières nappartenant pas à lespace religieux proprement dit (p. 114). |
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Si le chapitre 5 sintitule " Practical Islam ", cest effectivement que lislam normatif des santri du village de Bayu est dabord et avant tout affaire de pratique rituelle (les prières quotidiennes, le jeûne du Ramadan, etc.) plutôt quun système de croyances cohérent et explicite (p. 121). Le fait que larabe, langue sacrée du Coran et des prières, ne soit compris que par une infime minorité de Javanais contribue fortement à obscurcir le message islamique au dépend de son ritualisme (p. 123). Par contraste, les adeptes de la gnose javanisante (chapitres 6 et 7) ont une prédilection pour le symbolisme linguistique et lallégorie. Cet aspect de la culture javanaise est partie intégrante de la littérature savante soutenue par les élites princières de Yogyakarta et de Surakarta tout au long des XVIIIe et XIXe siècles. La contribution de Beatty est de montrer clairement que les milieux populaires des régions éloignées de la cour nont rien à envier à cette tradition savante. Comme laffirme lauteur, la gnose javanisante est dabord et avant tout une philosophie pratique et anthropocentrique profondément enracinée dans le vécu quotidien de la communauté. Pour les adeptes de cette gnose, le grand mystère de la vie tient tout entier dans la reproduction sexuelle (p. 167) et pour ceux du mouvement Sangkan Paran (nom fictif), limportance capitale du lien marital interdit non seulement toute ségrégation sexuelle, mais implique quun homme ne peut devenir maître initiateur si son épouse nest pas aussi membre du mouvement (que jhésite à appeler secte, puisque lappartenance quil dicte nest pas exclusive). |
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Si abangan et santri de toutes tendances arrivent à cohabiter de manière harmonieuse, cest que la société javanaise à laquelle ils appartiennent fait de lharmonie sociale (rukun) sa valeur suprême. Lorsque cette harmonie est rompue par des cataclysmes de lampleur de celui qua connu lIndonésie entre 1965 et 1968, au moment où lOrdre nouveau de Suharto sinstallait dans le sang, il se produit des ruptures radicales comme celle qui a donné lieu au " retour " dun certain nombre de Javanais abangan à lhindouisme présumé de lépoque pré-islamique (chapitre 8, " Javanese Hindus "). Le présent ethnographique de lanthropologue prend ici acte du poids de lhistoire. |
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En terminant, je dois absolument souligner que lune des grandes forces de louvrage remarquable dAndrew Beatty réside dans son attention constante aux liens indissociables entre le religieux et le social. À cet égard, son analyse de léconomie morale et politique du retour dun pèlerinage à la Mecque (p. 144-150) et sa description des tractations matrimoniales entre familles abangan et santri (p. 242-247) sont des morceaux danthologie. Tout compte fait, Varieties of Javanese Religion est un ouvrage essentiel à quiconque veut comprendre lIndonésie contemporaine. Cette monographie deviendra un classique de lanthropologie religieuse et des études indonésiennes, à côté de celles de Clifford Geertz, John R. Bowen et Robert W. Hefner. |
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Edmond-Louis Dussault |
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Université de Sherbrooke |