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Valentine Zuber (dir.), 2001, Un objet de science, le catholicisme. Réflexions autour de l'uvre d'Emile Poulat, Paris, Bayard, 364 p. |
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Ce livre regroupe les textes des différentes communications dun colloque qui sest tenu à la Sorbonne en 1999 et dont lobjet était luvre du sociologue français Émile Poulat. Une bibliographie des publications de Poulat, compilée par Yvon Tranvouez à la fin du volume et qui sétend sur 34 pages, montre bien lampleur du travail accompli au XXe siècle par cet auteur novateur qui na jamais craint la controverse. |
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Dans la première partie du livre, les amis et collègues de Poulat témoignent de limmense contribution du sociologue à la mise en uvre de létude scientifique de la religion en France dans les années 50 et 60. Jacques Maître souligne le rôle important que Poulat a joué dans la fondation du Groupe de Sociologie des Religions au CNRS et, par la suite, dans la mise en chantier de la revue des Archives de Sociologie des Religions, devenue, depuis 1973, les Archives de Sciences Sociales des Religions. Jean-Pierre Vernant souligne les aspects archivistiques et historiques très importants dans luvre de Poulat, alors que Jean Séguy affirme que cela a grandement influencé sa contribution au Bulletin Bibliographique des Archives de Sociologie des Religions. Féru de recherche documentaire de type historique, Poulat signe alors une bonne centaine de recensions qui sont tellement longues et nuancées quon finira par les appeler des " notes de lectures ". |
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Dans le deuxième chapitre, trois générations dhistoriens français rendent hommage au maître. Émile Goichot décrit sa découverte du modernisme à la lecture de la thèse de doctorat de Poulat, Histoire, dogme et critique dans la crise moderniste. Poulat y décrit la crise moderniste à travers une galerie de portraits des acteurs de cette crise, grâce à une recherche archivistique " rigoureuse " de documents jusqualors inédits. Yvon Tranvouez poursuit en disant que Poulat est un des pionniers en France de la méthode comparative, alors que le plus jeune historien des trois, Luc Perrin, souligne limportance de louvrage Église contre Bourgeoisie qui est " une description minutieuse de lintransigeantisme catholique en France ". Le troisième chapitre traite du catholicisme en tant que culture. Jean-Dominique Durand souligne que lÉglise catholique na pas de pensée économique parce quelle lie historiquement léconomie et le libéralisme avec la culture des Lumières contre laquelle elle lutte. Mais, depuis cent ans, il y a des prises de positions économiques locales de la part de certaines églises et, depuis environ vingt ans, lÉglise commence à aborder léconomie dans son ensemble. Ensuite, Bruno Neveu parle de lauteur et des faits de foi dogmatique, alors que Florence Rochefort souligne labsence quasi totale des femmes dans luvre de Poulat. Selon Danièle Hervieu-Léger, Poulat considère plus le catholicisme comme une culture plutôt que comme une religion. Pour lauteure, cette culture catholique est une " strate profonde " de la société française, un sous-bassement de civilisation produit par la symbiose entre la civilisation rurale européenne et le christianisme, mais elle ne croit pas, contrairement à Poulat, à une éventuelle réactivation de la culture catholique en France. Par ailleurs, le sociologue Jean-Paul Willaime retient surtout de luvre de Poulat une leçon de méthode en trois temps. Premièrement, il dit dÉmile Poulat quil pratique une " sémantique historique ", cest-à-dire quil prend un grand soin à définir la charge historique des mots. Deuxièmement, Poulat utilise des figures individuelles, telles celles de Mgr Benigni et dAlfred Loisy, comme outils danalyse socio-historique. Finalement, Willaime apprécie la " posture intellectuelle neutre " de luvre de Poulat qui montre que lÉglise catholique produit autant des idées politiques de gauche que de droite, ainsi quune culture catholique en " recomposition ". |
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Le livre aborde ensuite lincontournable question française de la modernité et de la laïcité dans les travaux dÉmile Poulat. Grand spécialiste et co-directeur du GRSL, Jean Baubérot souligne quen 1987, Poulat a publié le premier ouvrage sur la laïcité en 25 ans, soit : Liberté, laïcité, la guerre des deux France et le principe de la modernité. Cest là un livre qui montre bien quil existe encore des " théocraties " comme le Tibet ou le Vatican, mais surtout quatre grands types " dÉtats laïques ". Il y a dabord le modèle " confessionnel ", où lon retrouve une religion officielle et dominante, et aussi le modèle " marxiste ", dans lequel le parti officiel et unique est dominant. La France est lexemple parfait du modèle " laïque ", dans lequel létat est libre de toute emprise religieuse. En dernier lieu, Poulat classe les États-Unis dans le modèle " libéral ", où la religion est libre de toute emprise étatique. Cest ici quon peut percevoir certaines des limites de la théorie poulatienne puisque la plupart des chercheurs à lextérieur de la France, et même certains chercheurs français, comme René Rémond par exemple, sont daccord pour dire quhistoriquement et sociologiquement, la laïcité est un principe strictement français. Le seul véritable État laïque, cest la France elle-même, et il ne me semble pas approprié de parler des autres pays du monde comme étant des " États laïques ". |
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Dans un article de Danièle Menozzi, il est question de la permanence et de la discontinuité historique de lÉglise catholique dans son rapport au monde séculier. Menozzi souligne quà partir du pape Pie IX, le magistère assume sur le monde moderne une position élaborée par la culture catholique intransigeante. Cest dans les pages dune revue jésuite intransigeante, La Civiltà cattolica, entre 1850 et 1880, quon constate lémergence du schéma tripolaire suivant : 1) un refus du principe de lindépendance de lêtre humain (considéré comme le fondement constitutif de la modernité) ; 2) un encouragement à la modernisation de la présence sociale des catholiques (à condition quon ne touche pas à la réalisation de cette cité chrétienne qui refuse à lêtre humain le droit détablir les règles fondamentales de la vie collective) ; 3) une condamnation nette du " modernisme " (considéré comme une assimilation subreptice dans le camp catholique dune autonomie de la vie politique, sociale et culturelle des communautés humaines) (p. 129). Selon Menozzi, lautorité romaine aura recours à ce schéma intransigeant tout au long du XXe siècle pour définir les positions catholiques sur la société moderne. Même avec la réforme de Vatican II, le poids de la ligne traditionnelle réapparaît lors du pontificat de Paul VI, ce qui fait dire à Menozzi que Poulat avait déjà noté quil ne fallait pas penser quon se débarrasserait facilement de la lignée intransigeante. " Un aspect fondamental de la culture intransigeante résiste donc au virage conciliaire. Et il est bien difficile de voir, après la mort de Paul VI, une véritable mutation de cette ligne. Les avertissements dÉmile Poulat de ne pas en proclamer hâtivement et superficiellement le dépassement et labandon gardent toutes leur valeur, même pour orienter nos futures recherche. " (p. 132) De son côté, Maurilio Guasco montre bien comment Poulat, à partir de concept dintransigeance, décrit la rupture historique quentraîne la publication de lencyclique Rerum Novarum par Léon XIII en 1891. Cette encyclique est un véritable manifeste dun catholicisme intégral qui est en train dassumer de fortes orientations sociales. Cest à partir de là quil y a une rupture entre le catholicisme " social " ou " moderniste ", plus politiquement à gauche, et le catholicisme intégral, plutôt à droite, et beaucoup plus proche de la hiérarchie catholique. " Cest seulement après, et en pleine lutte contre le modernisme, que de la souche intégraliste et intransigeante naîtra lintégrisme, qui deviendra le symbole de la lutte contre le modernisme et contre toute forme douverture à la modernité. " (p. 242) |
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Un autre chapitre du livre décrit la contribution internationale de luvre dÉmile Poulat dans létude du catholicisme à travers le monde. Roberto Blancarte souligne que, du point de vue de lAmérique latine, le concept dintransigeance de Poulat est définitivement toujours dactualité parce que lÉglise est toujours un facteur de pouvoir politique indéniable dans ce continent. " LAmérique latine est devenue, de ce point de vue, la réserve du catholicisme intégral intransigeant. " (p. 159) Le sociologue québécois Paul-André Turcotte relate la première visite dÉmile Poulat au Québec en 1971. Cette première incursion inaugure de cordiales relations avec lhistorien Pierre Savard et le sociologue Fernand Dumont, qui culmineront quand Poulat sera professeur invité à lUniversité de Laval durant les années 70. Mais Turcotte souligne que la comparaison que Poulat fait entre le catholicisme intransigeant français et québécois a ses limites puisque " la résistance active à loccupant anglais a marqué le catholicisme québécois bien davantage que son opposition à la modernité " (p. 205). Malgré cela, il me semble que, sous certains aspects, le parcours intellectuel de Poulat est similaire à celui de Dumont. Les deux sont des sociologues avec un penchant très prononcé pour lhistoire, sans compter quils sont aussi des chrétiens engagés qui tenteront toute leur vie de se distancier de leurs convictions religieuses dans leurs recherches savantes. Par contre, lanalyse sociale de Dumont est beaucoup plus large et profonde que celle de Poulat, qui est souvent resté cantonné dans son uvre sur des questions religieuses plutôt pointues et obscures. Dans le livre, Jean-François Mayer estime que la contribution de Poulat à létude des sectes nest pas énorme, sauf pour certaines sectes qui uvrent dans lÉglise catholique. De son côté, Étienne Fouilloux critique le type historique de lintransigeance en disant quil fonctionne beaucoup mieux pour la période qui la vu naître, soit la fin du XIXe et le début du XXe siècle, sans compter quil fonctionne mieux dans certains pays que dautres. Petite leçon de méthode wéberienne ? |
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Malgré les critiques et les réserves émises, ce livre témoigne bien de la richesse de luvre dÉmile Poulat. Pour la France, et dans une moindre mesure pour le reste du monde, cest un auteur important tant au niveau de la méthode que de sa conceptualisation du " modernisme " et de " lintégralisme " dans lÉglise catholique. Il a eu principalement comme objet de recherche le catholicisme français et le christianisme européen en général, ce qui a souvent limité sa perspective théorique et empirique. Mais cette faiblesse a aussi constitué, à bien des égards, une force puisquil sest concentré en profondeur sur son objet de recherche et que, par le fait même, il a démontré que le catholicisme est avant tout une culture, et quelle nest pas monolithique. Laissons-lui, comme cest le cas dans ce beau livre, le mot de la fin : " Jai toujours été sensible à cette apparente contradiction, lieu dune étrange alchimie : dune part lextraordinaire capacité de changement dune Église à lenseigne dune révélation close et dune immuabilité dogmatique ; dautre part, le conflit au sein de cette Église entre ceux qui poussent et ceux qui résistent au changement. Cest le propre de toute grande institution. " (p. 279) |
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Martin Geoffroy |
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Université de Montréal |