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Gérard Bucher, 2000, LImagination de lorigine, coll. " La Philosophie en commun ", Paris, LHarmattan, 299 p. |
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Dans notre monde, surtout dans le monde occidental où lon semble être de moins en moins enclin à accepter, dans un texte de réflexion ou dans un texte littéraire, ce qui relève de la difficulté, du défi de faire face à la complexité, à lapprofondissement de la pensée, lessai LImagination de lorigine de Gérard Bucher marque justement la continuité dans lexploration soutenue et exigeante, sur le plan intellectuel et spirituel, de la condition humaine, principalement face à la mort. Ce dernier essai de Bucher sinscrit dans une suite de trois ouvrages dont Le Testament poétique (Paris, Belin, 1994) et La Vision et lénigme. Éléments pour une analytique du logos (Paris, Cerf, 1989). Par conséquent, dans ce troisième ouvrage, Gérard Bucher continue de bâtir sa vision de la dépendance entre la parole et le sacré, dans une optique originale quil nomme la thanatogénèse, dans le sens de la perception de la mort qui offre la possibilité dune vraie re-naissance à lhumanité. |
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Dans la foulée des philosophes tel Martin Heidegger et des poètes-penseurs comme Stéphane Mallarmé, Maurice Blanchot, Charles Baudelaire, pour nen citer que quelques-uns, Bucher explore ainsi la corrélation entre la naissance de la parole et la prise de conscience de notre mortalité. Autrement dit, selon Bucher, seule la prise de conscience, par les premiers humains, de la mort de lautre comme image de notre sort ouvre en fait la possibilité pour la saisie terrifiante, la com-préhension de notre propre finitude. Lhumanité, vu linacceptable de cette finitude et lhorreur totale quelle provoque, établit dès lors les prémices du sacré, se met à développer des rituels, pour conjurer cette condition et pour percer le mystère de la mort. La Parole paraît ainsi loutil fondamental dans lexploration humaine de ses limites : à savoir la parole poétique, et avec elle, létablissement des systèmes de pensée, cest-à-dire des systèmes de croyances, qui nous permettent cette exploration. Ainsi naissent donc les mythes, ainsi lesprit humain forme limage du héros capable de transgresser les lois de la mort, de saventurer vivant dans les domaines défendus. " [L]e mythe est une évocation par le discours des origines sacrées. " (Testament poétique, p. 47) Le mythe dOrphée, le récit dun être humain sengageant dans une voie dhabitude impossible, autrement dit sans retour, représente ainsi la condensation de nos aspirations vers la découverte des secrets, notre contact privilégié avec le sacré. |
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Lhumanité, comme le souligne Gérard Bucher par le titre même de la première partie de son livre, est orphique. Dune manière bien précise, dans la crise de la modernité, provoquée dune certaine façon par la mort des dieux prônée par Nietzsche et coïncidant certainement avec une nouvelle perception du monde, seul le retour à un autre type dorigine(s) pourrait nous garantir de lextinction de lhumanité (après la mort des dieux), comme notre philosophe le suggère dès sa préface (p. 10) ; cest en suivant les étapes de la réflexion énoncées dans la préface que nous pouvons le mieux appréhender lampleur de sa démarche, puisque Bucher y synthétise lui-même son parcours de philosophe. |
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Cest dans la foulée et lexpansion de ce texte capital de Martin Heidegger quest la Contribution à la philosophie que se dessine le plus clairement la pensée de Bucher, en elle-même lélargissement et lapprofondissement de certains concepts heideggeriens qui, selon Bucher, nont pas été conceptualisés de façon satisfaisante, surtout " le saut de lanimalité à lhumanité " (p. 11). |
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Limage emblématique dOrphée se propose donc tout naturellement à cette philosophie du " premier commencement ", dans la mesure où " la pensée et la poésie [ont] pour vocation de transgresser des limites tenues pour infrangibles " (p. 11) ; et le périple dOrphée est là pour nous prouver, symboliquement, que le dépassement de notre condition première celle portant sur notre mortalité nest pas forcément une finitude. Il sagit donc de suivre de près la démythification de lorigine, qui équivaut à labsence même des origines. Cest ensuite cette absence qui permet de proférer, de permettre la naissance, par la parole, dune nouvelle humanité, " lépigenèse de lêtre (comme) langage " ( p. 12). |
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Parmi les figures mythiques, Orphée semble être capable, selon Bucher, de démythifier les mythes eux-mêmes, de ne pas permettre lenlisement dans une pensée usée et a priori du savoir : cest ainsi que pourra remonter Eurydice, porteuse de la parole (p. 12). Lherméneutique et la métaphysique traditionnelles sont ainsi remises en question et repensées : lhistoire elle-même, à partir de cette " absence dorigine ", sera reconceptualisée. |
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Lorsque Bucher effectue le retour à lorigine (repensée), il constate que lhumanité véritable peut être retrouvée dans lhumanité primitive, dans laquelle " gît le secret de lhumain " (p. 13), sur le plan du mythe et non pas sur le plan des valeurs dordre moral, par exemple. La naissance de la parole permet immédiatement la création des mythes, la fiction du mythe de lau-delà, ce qui en retour établit la façon dont un être humain voit son prochain, pour décider quel sens il lui attribue (p. 14). Autrement dit, cest la découverte du sacré, de cette terreur devant la mort de lautre-comme-soi-même, qui donne naissance à la parole et, partant, à la joie, à la jubilation (p. 15-16). |
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La mort tenue en horreur dans le cas de lhumain mystique se voit ritualisée, doù aussi la purification des cadavres. Est créé ainsi tout un mécanisme, tout un " organisme de défense contre la mort " (p. 17). |
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Le projet de Gérard Bucher consiste donc à ouvrir les voies pour le renversement de la vision nihiliste du monde, pour le réagencement de nos traditions, de la perception de la mort comme néant définitif. Lacceptation nécessaire du paradoxe de la " naissance mortelle " pourra éventuellement ébranler la terreur devant les conceptions nihilistes de la " non-vie " ainsi que de la " non-mort ", pour que la notion heideggerienne du Dasein puisse être renouvelée et saisie dans son actualité (p. 17). |
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Pour lhumanité " post-historique " dont nous faisons partie, il sagira de démythifier les mythes, surtout cette croyance profonde quest lacceptation de " labsence dorigine ". Entre la perception des dieux comme forces suprêmes régissant notre univers et dautre part, le chaos qui nous pousse en quelque sorte à concevoir le sacré comme possibilité illimitée de création, nous oublions la parole ; et pourtant, cest elle qui nous aidera, par le Poème, à réimaginer lhistoire comme celle du sens ou de labsence du sens (p. 18). |
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Bucher insiste sur le fait que, pour avancer dans notre compréhension du monde, notre époque doit repenser, à savoir démythifier, les deux éléments fondateurs de notre culture, de notre héritage : la philosophie grecque, avant son ouverture vers la pensée rationnelle, et la perception de la parole poétique par le judaïsme ainsi que par le christianisme (p. 19-21 et s.). Les écarts de la pensée de Bucher, par rapport à son inspiration heideggerienne, se montrent principalement dans lanalyse des procédés de Platon, dans le cas de leuphémisation des aspects religieux surtout de la catharsis, et des raisons pour la dévalorisation de la parole poétique (qui mena à lexpulsion des poètes de la république telle que perçue par la philosophie platonicienne). |
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Le christianisme renforce de son côté la notion du Dieu-verbe et simpose avec Jésus-Christ comme porteur dune nouvelle origine (p. 21). À la place de " lidolâtrie du visible ", le christianisme, dans la continuité du judaïsme, permet lécoute de la parole de lAutre. En outre, le Sauveur est celui qui remporta la victoire sur la mort. Le " saut premier de la mort à la sur-vie de lesprit " permet un triple agencement de la Parole, sa " triple invention ", comme " remémoration " des prédictions réalisées, comme écoute de " la Voix muette du Vivant absent " et comme larrivée du " texte-miroir " qui est en fait la fiction de lorigine. Cest la dimension poétique des Évangiles, surtout du récit de la Passion, qui intéresse tout particulièrement Bucher (p. 21-22). |
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Le tombeau vide du Christ représente ainsi le symbole très prégnant pour lhumanité entière : il nous permet de percevoir " la foi en lIncarnation unique en chaque homme de la Vie toujours déjà posthume du verbe ", ce qui nous permettra, au-delà de la conception de notre culpabilité (du péché originel), de témoigner de " lÉpiphanie de la parole " (p. 23). |
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En repensant ainsi dune part linterprétation primitive du monde et dautre part la tradition grecque et judéo-chrétienne, Bucher sefforce de développer une " une théorie unifiée et plurielle de lhomme ". Cette thanatogenèse, ce regard particulier sur lécriture, sur les religions et sur la culture en général, observe (" pense ", comme le dit Bucher) " lauto-genèse de la fable religieuse et du langage " (p. 24-25). |
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Comme Bucher le laisse entendre à la fin de sa préface, son livre a pour objectif de repenser les sciences humaines (surtout différentes branches de lanthropologie) et les approches religieuses à légard de notre finitude. Heidegger et son propre prédécesseur Kant sont scrutés, ainsi que Leroi-Gourhan et Lévi-Strauss. Le mythe démythifié de différentes approches à lorigine aura ainsi une nouvelle vie : celle qui est comprise dans " lêtre (comme) langage " (p. 26). Cest ainsi que, par la suite, le livre aborde, en des chapitres successifs, " Loubli du mythos " (p. 31), " Le salto mortale " (p. 51, le passage de lanimalité vers lhumanité), " Labsence dorigine " (p. 113), avec une partie importante dédiée à " La finitude, le langage, lautre " (p. 132), pour passer au dernier chapitre de la première partie, " Larchéologie de lonto-théologie " (p. 141). |
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La deuxième partie aborde ensuite " Lécriture orphique " (p. 191), pour présenter dabord lhistoire dHelen K. Par la suite, différents chapitres se penchent sur un certain nombre décrivains et de poètes : Baudelaire suscitant la réflexion sur " Le poème à propos de " Correspondances " " (p. 211), la crise des origines et la manière de penser la poésie dans le deuxième chapitre " Larcane de la Danse selon Mallarmé " (p. 229), le chapitre suivant portant sur " Proust et la musique " (p. 239) et le quatrième sur " Un problème de critique ", où il est principalement question de la déconstruction selon George Steiner (p. 249). Le cinquième chapitre, " Le Rêve dOrphée " (p. 263), évoque principalement Blanchot, la possibilité ou limpossibilité de faire remonter Eurydice, voire de se " retrouver dans la perte " (p. 285). |
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LImagination de lorigine , cette écriture complexe et pourtant émouvante par lhonnêteté et la quasi humilité de lauteur, ne cessera de nous instruire et de nous solliciter, dune lecture à lautre, dune étape de compréhension de la pensée profonde de Bucher à une autre, bordant parfois à lépiphanie (du verbe) tellement chère à notre philosophe, frustrant parfois par la densité et la richesse de lélaboration, et nous obligeant constamment, en quelque sorte, à ouvrir dans notre propre cerveau des parties inusitées (et non-utilisées), pour que nous puissions répondre, dans notre propre réflexion, et éventuellement par notre propre écriture, à cet appel profond et pressant, celui de la nécessité de revoir les prémices de notre conception du monde, de la vie et de la mort. |
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Metka Zupancic |
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Université dAlabama à Tuscaloosa |