François Bousquet, (dir.), 2003, Les grandes révolutions de la théologie moderne, Paris, Bayard, 310 p.
" La tonalité de cet ouvrage est délibérément positive ", écrit Henri-Jérôme Gagey dans la préface. Retraçant lhistoire mouvementée du christianisme au vingtième siècle, les auteurs ont souligné la transformation de lÉglise sous la pression de la science, des événements historiques et des bouleversements sociaux. Il ne sagit pas tant dune modernisation de lÉglise que dune compréhension de sa véritable vocation dans le monde. Tout se passe comme si la confrontation de lÉglise avec lévolutionnisme, lexégèse biblique, la psychanalyse, mais aussi avec lévolution des murs dans les années soixante et la question sociale avait contraint lÉglise à renouveler son propre rapport à la vérité quelle professe.
Le vingtième siècle, marqué par deux guerres qui ruinent lhumanisme des Lumières et lidée dun progrès moral de lhomme par la science et la raison est, pour lÉglise, lhistoire dun déplacement : on passe " de la querelle pour le pouvoir dans la société à la mise en débat des enjeux fondamentaux concernant lhistoire même de lespèce humaine ". Cette évolution de lÉglise, qui est en réalité laffirmation de sa véritable mission, ne fut pas linéaire et suscita bien des résistances, en particulier entre les années trente, qui sont des années deffervescence intellectuelle, et lors du tournant que marque Vatican II (octobre 1963 à décembre 1965).
Il y eut des espoirs, des travaux réalisés par des théologiens ouverts à la science de la Bible et à lherméneutique, des échanges entre théologiens et philosophes (R. Bultmann eut comme collègue Heidegger, à Marburg). Il y eut une volonté, commune aux protestants et aux catholiques, de retrouver la vérité du christianisme contre la théologie libérale et les interprétations humanistes qui réduisent le contenu de la foi à une simple morale : la seconde édition de lÉpître aux Romains de K. Barth paraît en 1922, date où J. Maritain publie Antimoderne. Suivent La Dogmatique ecclésiastique de Barth en 1932 et lHumanisme intégral de Maritain en 1936. Ce renouveau théologique, qui est une réponse à la boucherie de la Première guerre mondiale que la théologie et Dieu nont pas empêchée, sera interrompu par la Seconde guerre mondiale. Par la suite, des personnalités comme le jésuite Congar, le Père Daniélou, de Lubac, Ratzinger et Urs von Balthasar poursuivront cette double tâche consistant à faire sortir la théologie de la métaphysique pour lancrer dans le présent et à lutter contre sa réduction à la politique ou à un humanisme qui empêche de livrer au monde le message de lÉvangile. Les années qui suivent le moment conciliaire seront caractérisées par de nouvelles voies de recherche, qui manifestent un effort constant pour penser le christianisme dans la culture tout en relevant le défi de la sécularisation, comme en témoignent Le Traité fondamental de la foi du théologien catholique allemand K. Rahner (1964), La Théologie de lEspérance de J. Moltmann (aussi en 1964), La foi dans lhistoire et la société de J.-B. Metz (1977), lherméneutique de E. Schillebeecks, la naissance de la revue internationale Communio, mais aussi le dialogue de lÉglise, pensée comme communion, avec les cultures asiatiques et africaines, ainsi que linterprétation du message de Jésus-Christ dans le contexte multireligieux et pluriculturel.
Mais cette reconstruction de la théologie sur de nouvelles bases permettant daccueillir le temps présent et la reconnaissance par lÉglise des droits de lhomme (en 1963, date de lEncyclique Pacem in Terris) a été précédée par des exclusions et des mises à lindex sur lesquelles les auteurs de louvrage ne font pas limpasse (Alfred Loisy en 1903, Le P. Lagrange en 1912, Teilhard de Chardin en 1926). Les efforts de lÉglise pour intégrer lapport de la psychanalyse et sa manière de renouveler la compréhension des affects et des pulsions ne lont pas seulement amenée à sadapter à lévolution des murs. On le sait par ailleurs, lévolution comme telle nest pas forcément un bien selon lÉglise, qui continue de condamner lavortement par exemple. Le dialogue entre lÉglise et la société a obligé la première à actualiser son message, en montrant en quel sens " la vie chrétienne ne supprime rien de la vie sexuelle, mais sefforce dy laisser grandir la vie divine, qui transfigure la manière de vivre la morale humaine " (Thévenot). Pourtant, le dialogue entre foi et raison, Église et société est marqué par des conflits, où chaque parti campe dabord sur ses positions avant de chercher à comprendre lintention de lautre et dy répondre en apportant le témoignage de son expérience : temporelle, pour lun, liée au message de lEvangile et à la figure de Jésus-Christ pour lautre. Dans les deux cas, il sagit toutefois dune expérience à la fois charnelle et spirituelle, incarnée et historique. Ainsi, cette ouverture de lÉglise, devenue sensible aux " signes des temps " quelle a, depuis Vatican II, la mission dinterpréter, a été entrecoupée de retours en arrière. Le dialogue entre les fidèles et lautorité a été jalonné dincompréhensions, en particulier après lencyclique Humanae Vitae (1968) où Paul VI déclarait que seules étaient licites les méthodes de régulation des naissances fondées sur lobservation des périodes dinfécondité de la femme.
Cet ouvrage collectif retrace donc lévolution de lÉglise, de lenfermement sur soi à louverture au monde et aux débuts dun dialogue, cest-à-dire dune tension entre deux sagesses également convoquées pour affronter les problèmes du temps présent : la science et le discours de la maîtrise de la nature et de la vie ; la religion ou lidée que le " mystère de la vie et de la mort " est une limite à la volonté de maîtriser les phénomènes. Et cest ici, à ce moment du plus grand danger et du plus grand défi, que le livre laisse le lecteur, puisque la période quil couvre se caractérise par une dynamique qui est celle de louverture de lÉglise au monde contemporain, dont elle intègre les données et dont elle scrute les signes.
A laube du XXIème siècle, où le pouvoir que lhomme a de modifier lhomme a changé déchelle, notamment avec la possibilité du clonage, nest-ce pas de la théologie et de la tradition que la science et même la philosophie ont quelque chose à apprendre pour réévaluer la vie humaine et fonder une éthique pour les temps modernes ? Mais cet ouvrage naborde pas, sinon de manière allusive et indirecte, ce problème, qui concerne la nécessité où nous sommes, croyants et incroyants, de revisiter la tradition pour faire face à la crise de notre temps. Il sagit de repenser des notions comme celles de personne, de bien commun et despèce humaine, en dépassant lhumanisme abstrait auquel la bio-éthique elle-même se confine la plupart du temps, puisquelle continue de penser que lautonomie est le critère du bien et quelle ne remet pas en cause le présupposé individualiste quelle partage avec ceux auxquels elle croit pouvoir imposer des limites.
Ce livre se borne à faire le point sur lévolution de lÉglise au cours du siècle et son utilité est de montrer, de manière claire, pédagogique et objective, comment lÉglise a évolué sur des questions comme linterprétation de lÉcriture et la différence entre le Christ historique et le Christ des Évangiles, la question sociale et lhéritage de la Révolution française, la sexualité, mais aussi la liturgie et lecclésiologie. Le point faible de ce travail est que, voulant traiter de sujets divers et pour des lecteurs divers, les auteurs ont évoqué les problèmes de fond mais ne les ont pas traités. Le souci dinformer a pris le pas sur linterrogation et, dans la mesure où les auteurs soccupent de la même période, il y a des répétitions. Mais le point fort de ce livre est son utilité, car il nest pas rare dentendre des croyants comme des incroyants se plaindre du retard de lÉglise face à certaines réalités de la vie. Or, les textes ici rassemblés permettent à tous de faire le point sur lévolution de lÉglise, ce qui nest pas rien à une époque où la conscience religieuse moderne oscille entre le bricolage théologique, où chacun pioche à sa guise dans les traditions religieuses, et le fondamentalisme. Car, dans les deux cas, le principe moderne de la conviction nest jamais remis en cause et, ce qui est plus grave, il sappuie rarement sur une connaissance solide des traditions et sur lexamen de ce que les institutions chargées den transmettre le contenu nous en disent.
Or, si lon compare le catholicisme aux autres confessions, en particulier à lislam, mais aussi au judaïsme, où la question du renouveau théologique et de la critique de la théologie libérale a rencontré les mêmes échos que dans le monde chrétien, comme en témoigne luvre de F. Rosenzweig, on est surpris par la formidable ouverture desprit dont il a fait preuve au cours du vingtième siècle. Certains diront que les catholiques, coupables davoir brûlé des hérétiques et davoir condamné les scientifiques au silence, avaient du retard. Mais, sur tous ces points, y compris sur lantisémitisme, lÉglise a reconnu ses erreurs. Il était utile et salutaire de rappeler que lÉglise a reconnu que la condamnation de Galilée était une faute. Il était utile et salutaire de dire que lÉglise ninterdit pas que lon soulage la souffrance physique des malades en fin de vie, non seulement parce quelle nest pas hostile au bien-être du corps et ne glorifie pas (ou plus) la souffrance physique, mais aussi parce quà une époque de confusion où lon récompense le film de D. Arcand (Les Invasions barbares) qui banalise leuthanasie et ne distingue même pas entre leuthanasie passive et le suicide assisté, de telles mises au point sont salutaires. Enfin, ce livre est utile, parce que tout effort de connaissance est utile. Or, lÉglise catholique nest plus linfâme que Voltaire, qui connaissait parfaitement la Bible, voulait écraser.
Les Lumières se définissent par ce quelles combattent, comme dit Leo Strauss. Elles nont rien à voir avec la version édulcorée dun voltairisme caricatural qui sert dargument à la fois aux scientistes et à tous ceux qui rejettent lOccident pour blâmer une religion dont le défaut nest vraiment plus larrogance. Aujourdhui, lennemi a toujours pour complice lignorance et le goût du pouvoir, mais lalliée des Lumières est, à côté du rationalisme, le christianisme, avec lequel un dialogue est possible. Loin de la synthèse ou de la conciliation des contraires qui fut le schéma de lAufhebung hégélienne et de la dialectique marxiste, loin du concordisme, qui fut limpasse de lÉglise et le symptôme de son aveuglement passé, ce livre est une introduction à une réflexion future qui se nourrira de la tension entre raison et Révélation. Cette réflexion, dont lun des chapitres concerne la manière dont le christianisme peut renouveler notre pensée de la vie et de la personne, est lune des tâches de la pensée aujourdhui. Il sagit de repenser la tradition et de voir ce qui, en elle, peut nous éclairer.
Corine Pelluchon
Agrégée de philosophie, Paris
Serge Cantin, 2003, Nous voilà rendu au sol : Essais sur le désenchantement du monde, Montréal, Bellarmin, 207 p.
Ne connaissant pas lauteur, je me suis laissé tenté par le titre. Selon la quatrième de couverture, les six essais reposent sur le thème du déplacement formulé dans une perspective littéraire, philosophique ou éthique en privilégiant une approche géographique et symbolique. Dans lavant-propos, lauteur avoue que ses essais ne répondent pas à un plan délibéré (ce qui est évident à la lecture), mais paraissent témoigner avec le recul dun même questionnement existentiel sur la place de l'individu, de l'ailleurs et de l'autre dans le monde après " le traitement choc " que leur a fait subir le XXe siècle : l'Humain a perdu sa place dans le monde et ses voyages intérieurs, littéraires ou réels ont lieu dans un monde désenchanté, dominé par la technique et abandonné de Dieu. Cantin nomme ce siècle celui du " désenchantement du monde ", selon la célèbre expression de Weber qui soulignait le bannissement des valeurs de la vie publique après la Première guerre mondiale ; une expression reprise par Gauchet (1985) dans un autre contexte, celui de limpact du christianisme sur le paganisme. Malgré le titre et lavant-propos prometteurs, je ne cache pas une certaine déception face au manque dunité de ce recueil qui oscille entre la dissertation, le journal de voyage et l'essai philosophique. Le fait que ces essais aient été écrits sur une période de six ans, entre 1993 et 1999, nest peut-être pas étranger à leur caractère composite.
Les trois essais de la première partie proposent une réflexion sur les notions de touriste et de voyageur et sur le sens du voyage : quallons-nous chercher si loin quon ne peut trouver en soi-même ? Voyager pour fuir l'ennui ? Dans le premier essai, lauteur décrit surtout des voyages littéraires de grands désoeuvrés (dont Cendrars et Mallarmé), sans tenir compte des voyages dexploration et de mission, quils soient politiques, religieux ou scientifiques (missionnaires, ambassadeurs et scientifiques de tout acabit). Lorsquil sintéresse au voyage " anthropologique ", on apprend que Lévi-Strauss reste un touriste désabusé mais non un voyageur ! Comme si le terrain anthropologique appartenait à lune ou lautre de ces catégories. Lauteur suggère également que luvre théorique de Lévi-Strauss découle du récit de terrain et des réflexions qui composent Tristes tropiques. Une visite du côté Des structures élémentaires de la parenté aurait peut être été plus adéquate. Pour voyager autrement que pour pallier à lennui, Cantin propose de voyager pour se rendre à l'ennui (p. 29-30) puis à la rencontre de lautre comme véritable humanisme (p. 35).
Le deuxième essai, également sur le thème du voyage, tourne autour dAndré Belleau, un personnage que tous doivent connaître puisquil nest pas présenté ! Le voyage de Belleau au Maroc est présenté comme une quête de lautre ; la recherche d'un contact avec lautre au-delà de la relation entre tourisme et exotisme où il faut surmonter la condition de touriste pour devenir voyageur, se démarquer du troupeau touristique. Mais le voyageur possède-t-il la vérité du voyage demande Cantin ? À ce sujet, lauteur présente une critique éclairée d'un ouvrage clef de l'anthropologie du tourisme, L'idiot du voyage de Jean-Didier Urbain, en soulignant les faiblesses de son approche : pour Urbain, tous les types de tourismes se valent, mais il passe sous silence le tourisme sexuel qui remettrait en question son relativisme. Pour Cantin, la différence entre touriste et voyageur " recouvre un enjeu éthique fondamental qui touche aux conditions mêmes du jugement moral " (p. 57).
Le troisième essai, selon moi la partie la plus faible de louvrage, présente le journal de voyage que lauteur a effectué pendant 16 jours sur le tronçon français de la route du sanctuaire de pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Cachant son identité, il se présente aux autres comme pèlerin, se comportant ainsi comme un " coquillard " nom donné depuis le Moyen-Âge aux faux pèlerins de Compostelle. Dans une perspective turnerienne, lauteur abuse dun statut liminaire quil ne partage pas avec les autres pèlerins et profite de la communitas offerte aux pèlerins par les hôtes des auberges et relais : se disant des leurs, il bénéficie des privilèges quon leur accorde. On se demande ce que ce récit de voyageur (ou de touriste ?) vient faire dans ce recueil. Soulignons que Cantin, se questionnant sur les motivations du pèlerin médiéval, présume quil ne doutait pas alors que nous nen sachions rien ! Il ne faut pas analyser les phénomènes religieux du passé selon nos propres catégories, dont celles du doute et de la foi.
La deuxième partie, composée également de trois essais, tourne autour des figures de Miron, dArendt, et de Rimbaud, GrandMaison et Dumont. Le premier essai présente une lecture de la vie politique de Miron à la lumière dArendt. Le " je " mironien, vu comme un pronom éthique et politique, est en solidarité avec les autres ; il se soumet au pays à naître (le Québec) et renvoie à un " nous ". On perd ici le lien avec les thèmes du recueil. Plus de " désenchantement du monde " ou de voyage à lhorizon : Miron, le poète, lenchanteur, nayant voyagé que de Sainte-Agathe à Montréal ! Lessai suivant, " Le silence du bourreau ", est une réflexion très riche sur la Shoah, labsence de Dieu et le voyage vers les camps de concentration et la mort. Cantin invite le lecteur à se positionner devant le silence des témoins du totalitarisme : comment aurions-nous agi si nous avions été dans le camp des bourreaux ? En collaborateur, silencieux ou actifs (le silence étant une façon dabandonner le monde au bourreau), ou en résistant ? Ayant découvert la Shoah au même âge que lauteur lors dune présentation en cinquième année du film Nuit et Brouillard dAlain Resnais, je partage plusieurs des émotions qui ont frappé Cantin à cette époque de sa vie. Mais je ne suis pas daccord avec le fait que ces individus, dépossédés de leur humanité, désolés intérieurement par la destruction de toute vie privée auraient perdu leur humanité. Même brisée, cest cette humanité qui leur a permis de survivre, de continuer à lutter et à se perpétuer malgré lhorreur au quotidien. Arendt parle dailleurs dune " absolu non appartenance au monde ", non dune perte de leur humanité. Cantin amorce ensuite une réflexion philosophique sur " lhorreur de lil y a " de Levinas, quil appelle le " ça veille ", une " veille " impersonnelle et insoutenable. Il termine lessai en discutant de la banalité du mal, telle que révélée par Arendt lors du procès de Nuremberg, en posant la question si la foi en lhumanité est encore possible après ces événements.
Lessai final, intitulé " Nous voilà rendus au sol ", questionne la déroute du christianisme en sattachant aux pas de Rimbaud, de Paris à Harar, puis en cherchant à cerner la " dimension culturelle et politique de la crise religieuse " en Occident et en particulier au Québec. Cet essai est le plus approfondi et le plus intéressant du livre. Il reprend le texte douverture dun colloque en hommage au théologien André Charron (qui est André Charron ? Voilà une autre figure, avec celle dAndré Belleau, dont le lecteur aurait apprécié une courte notice biographique). Cantin présente ainsi le cadre du débat : " Dans la modernité [ ] la foi sinscrit souvent dans des parcours individuels et/ou personnels qui sillonnent le monde en des sens de plus en plus divers, loin des institutions " (p. 180). Il sagit selon moi dune fragmentation, dun éclatement des institutions peut-être, mais pas de leur disparition. Se questionnant sur la " crise contemporaine du croire " et sur la " disjonction du croire et de linstitutionnel ", lauteur évoque les figures mieux connues de Gauchet, GrandMaison et Dumont. Enfin, soulignons quune bibliographie en fin de volume plutôt quen notes de bas de pages aurait été préférable en raison de la richesse des sources.
Denis Gagnon
Collège universitaire de Saint-Boniface
Université du Manitoba
Joëlle Cauville, 1996, Mythographie hyvrardienne : analyse des mythes et des symboles dans luvre de Jeanne Hyvrard, Québec, Les Presses de lUniversité de Laval, 198 p.
Cerner non seulement lapproche des mythes dans une uvre aussi complexe que celle de Jeanne Hyvrard, mais approfondir cette démarche en abordant cette graphie particulière qui fait remonter les mythes, les archétypes, les symboles de la mémoire collective, de la nuit des temps, pour les inscrire dans la texture dun récit, dun roman, tel semble être le projet de Joëlle Cauville, dans son livre dune extrême richesse et dune densité qui reflète parfaitement celle des ouvrages analysés.
Le projet étant en soi ambitieux, il est clair que seuls certains ouvrages hyvrardiens peuvent faire lobjet dune observation minutieuse, à savoir Mère la mort, La Meurtritude et Canal de la Toussaint, sans que lauteure de cette étude néglige dautres textes de lécrivaine, les intégrant de façon habile et appropriée à son ensemble, dans la mesure où une démarche trouvée par exemple dans La Pensée corps, Les Prunes de Cythère ou encore Les Doigts du figuier peut attirer notre attention sur une certaine continuité dans lécriture hyvrardienne.
Ce qui ressort justement à la lecture de louvrage de Joëlle Cauville, cest à quel point les textes hyvrardiens, ceux des années soixante-dix en particulier, relèvent de cette pensée mythique, visiblement en verve dans un certain milieu littéraire et partagée à la même époque par un certain nombre de créatrices littéraires (pour névoquer que Chantal Chawaf ou Hélène Cixous), mais qui diffère assez radicalement de létat desprit général ou des orientations scripturales privilégiées à lépoque (par la critique, par les lecteurs). Cette ouverture vers une pensée, vers une créativité foncièrement autre, à une époque qui tolérait peut-être la mythocritique, comme étant une parmi les nombreuses démarches critiques, témoigne dune implication profonde dans une orientation originale et osée, bien au-delà de tout effet de mode littéraire. Cest exactement dans cette optique que louvrage de Joëlle Cauville excelle à placer les textes hyvrardiens dans le contexte dun continuum, non seulement par rapport à la pensée mythique ou celle abordant les archétypes, les symboles, mais aussi par rapport aux réflexions majeures des dernières décennies, celles qui ont marqué notre époque et qui par leur perspicacité ou encore leur courage daller au-delà des modèles établis ont ouvert des espaces pour que puissent rayonner encore autrement les ouvrages dune Jeanne Hyvrard, en particulier.
Ainsi, Joëlle Cauville, par le fait dinviter autour des textes hyvrardiens, pour mieux les pénétrer, pour mieux faire ressortir les lois qui régissent leur organisation profonde, cette panoplie des références critiques, réussit justement à valider, en quelque sorte, la démarche hyvrardienne, à démontrer à quel point cette dernière est la manifestation authentique dun processus créateur dont toutes les dimensions sont loin dêtre comprises et loin dêtre saisies dans leur apport fondamental au changement des mentalités.
Cest que Joëlle Cauville souligne à juste titre à quel point lécriture hyvrardienne annonce une nouvelle ère dans lappréhension de luvre littéraire et de son statut social, intellectuel, spirituel : le texte littéraire relevant dune expérience initiatique, dun cheminement qui est dabord et avant tout spirituel, où le dialogue constant avec les symboles, les mythes, les archétypes encourage et provoque, en quelque sorte, cette descente inévitable dans les paradigmes cachés de notre comportement, de nos croyances, doù lécrivaine (et il est important de souligner ici le féminin) ressort comme porteuse dun enseignement, dune vision du monde à venir, dune vision des dimensions spirituelles nouvelles, de notre existence commune, au risque parfois de sa propre santé, de son propre équilibre, dans cet engagement total, incluant lêtre entier de celle qui sy aventure, invitant à lengagement total et à cette exploration téméraire de soi, du monde, de ceux et celles quattire cette écriture.
Le livre Mythographie hyvrardienne se divise ainsi en quatre grands ensembles. Le premier définit les archétypes au féminin et établit la méthode critique utilisée. Le deuxième approfondit surtout larchétype qui semble occuper la place prépondérante, dans les ouvrages analysés, celui de la mère ; cet archétype se manifeste à travers les images mythiques variées, allant de la Grande Déesse à la Méduse, en passant par les mythes " masculins ". Le troisième volet couvre laspect transformationnel du féminin, celui qui intègre la folie au processus scriptural, ce qui modifie profondément la nature même de lécriture. Le quatrième chapitre annonce la vision hyvrardienne, sa quête : le fusionnel à espérer dans le millénaire à venir, avec le rôle grandement transformé de la parole des femmes.
Metka Zupancic
University of Alabama at Tuscaloosa
Alain Decaux, 2003, Lavorton de Dieu. Une vie de saint Paul, Paris, Perrin et Desclée de Brouwer, 332 p.
Dans cet ouvrage, lauteur entraîne pas à pas si lon peut dire à la suite de saint Paul, en suivant dans ses grandes lignes le parcours des Actes des apôtres. Les deux premiers chapitres nous présentent la situation générale des juifs de la diaspora, lenfance de Paul à Tarse, puis son voyage vers Jérusalem, à ladolescence, pour acquérir son éducation pharisienne aux pieds de Gamaliel. On y retrouve des connaissances générales sur la vie à cette époque et les situations géographique et politique des villes où Paul a dû grandir et étudier ; mais le manque de ressources historiques oblige à extrapoler largement.
Les chapitres trois et quatre couvrent le tournant de la vie de Paul, de lévénement de Damas jusquau seuil de la mission paulinienne. Pour faire état de la rencontre avec le Ressuscité, lauteur utilise les trois relations quen font les Actes ainsi que celles de Paul dans les lettres aux Galates et aux Corinthiens. Il y fait aussi un honnête effort de reconstruction de la chronologie paulinienne en ce début de ministère et un détour bien informé, quoique sommaire, du processus de production des textes néotestamentaires (p. 84-87). Decaux présente un Paul retournant vivre quelques années dans sa famille à Tarse (p. 92), pour ensuite être recruté par Barnabé en vue de la mission à Antioche de Syrie (p. 95-96 ; Ac 11,25).
Les chapitres cinq à douze décrivent les trois voyages missionnaires de Paul et son dernier voyage vers Jérusalem. À lexception des discours qui sont souvent résumés, la presque totalité de Ac 13-28 sy retrouve, sinon citée, du moins longuement évoquée, de manière à la fois imagée et pittoresque. Mais lauteur ne se limite pas aux textes des Actes. Ces derniers sont dabord enrichis de nombreuses citations tirées des lettres qui servent, soit à illustrer lattitude que lauteur prête à Paul en telle occasion, soit à compléter les données fragmentaires des Actes. Leur contenu est aussi rappelé lorsque le récit évoque leur rédaction dans le cadre chronologique retenu, faisant ainsi le lien avec loccasion décriture. Certaines descriptions historiques sont puisées chez des historiens anciens (Flavius Josèphe), modernes (Renan, dont Decaux évoque certaines des pérégrinations) ou contemporains (Baslez, léquipe de spécialistes du Monde de la Bible qui a récemment produit Les origines du Christianisme, ouvrage auquel lauteur se dit redevable). Parmi les biblistes, il fait une grande place à Jürgen Becker, Simon Légasse, et quelques autres. Decaux a lui-même parcouru " la route de Paul ". Ses descriptions personnelles des lieux jalonnent le récit, se mêlant à celles des historiens pour souligner le contraste entre hier et aujourdhui.
Le treizième et dernier chapitre, après avoir décrit larrivée de Paul à Rome et ses conditions demprisonnement, tente dexpliquer le silence des Actes sur la mort de lapôtre. Lauteur utilise des sources anciennes (Flavius Josèphe, Clément de Rome) pour tenter de décrire la mort de Paul, Pierre et Jacques. Il réfère aussi aux Actes de Paul, un texte apocryphe, pour compléter les données. Il termine le chapitre en traitant de " laprès Paul " : la persécution des chrétiens sous Néron, la chute de Jérusalem, lévolution du christianisme et linfluence de Paul après 70.
Louvrage se termine par un appendice, comprenant entre autre un calendrier des principaux événements de lhistoire de lEmpire au temps de Paul, une citation des Actes de Paul évoquant son martyre, une liste générale et par chapitre des sources utilisées, et trois cartes, une pour chacun des voyages missionnaires.
Lors dune entrevue accordée à Bernard Pivot en mars 1979, Alain Decaux disait : " Les historiens devraient admettre quils sont des écrivains ". Il en fait une preuve éclatante avec Lavorton de Dieu. À plusieurs endroits, sa verve imaginative sexprime dans les descriptions des lieux, des murs de lépoque et particulièrement des " états dâme " de Paul. On sent dans ces passages la créativité dun romancier plus que la rigueur dun historien. Cela peut agacer et séduire à la fois : agacer parce que les sentiments décrits relèvent de la pure spéculation, séduire car les descriptions sont habilement amenées et non dénuées de logique.
On peut critiquer louvrage à plusieurs égards, notamment sous laspect méthodologique, dans son évocation du contexte missionnaire, quant à la lecture des textes bibliques et au plan technique. Dabord, la méthodologie : en présentant ses sources, lauteur affirme clairement quil souscrit à la méthode exposée par Knox dès 1950, accordant ainsi priorité aux lettres sur les Actes en cas de divergence (p. 315). Malheureusement, il nest pas toujours assez rigoureux sur ce point. De fait, cest plutôt linverse : Decaux complète souvent les trous laissés vacants par les Actes avec laide des lettres. Bien quil reconnaisse la plausibilité du voyage en Arabie, dont seul Gal 1,17 fait mention (p. 77), ses " insertions " des données des lettres dans la trame des Actes ne sont pas toujours aussi bien fignolées. Ainsi, la maladie évoquée par Paul en Gal 4,13-16, lors de laquelle lapôtre a " pour la première fois annoncé la Bonne Nouvelle " aux Galates est insérée dans le périple décrit en Ac 16,1, où Paul repasse pour la seconde fois à Derbé et Lystre (p. 150). Il semble ici vouloir à tout prix placer dans le déroulement des Actes une mention relativement anecdotique des lettres, sans pouvoir bien la situer. Par contre, il faut aussi souligner quen utilisant les Actes, lauteur cherche à distinguer le factuel du rédactionnel, comme dans le cas du discours de Paul devant Agrippa et Bérénice " naturellement sorti du stylet de Luc " (Ac 26, p. 271). Il nhésite cependant pas à considérer véridiques des faits mis en doute par bon nombre dexperts, et ce de manière péremptoire, par exemple : " lappel à lempereur pouvait être invoqué et il le fut " (Ac 25,10-12, p. 271).
Au sujet du contexte missionnaire, lauteur impute à laction des judaïsants la grande majorité des conflits que Paul vit ou cherche à régler dans ses lettres : la captivité à Éphèse (p. 213), loccasion de la 1ère lettre aux Corinthiens (écrite, selon lui, lors de ce même emprisonnement, p. 214), la " lettre dans les larmes " (p. 224, que plusieurs experts identifient à 2 Cor 10-13 mais que lauteur considère perdue), la lettre aux Galates (p. 225-227), le piège tendu à Paul à Jérusalem par les quarante juifs (p. 262, référant à Ac 23,12-22). Les conflits de Paul avec les judaïsants sont bien connus et la lettre aux Galates en est un exemple patent. Mais il serait hasardeux, voire simpliste, de croire que ce seul problème a occupé tout son ministère. Ainsi, 1 Corinthiens témoigne plutôt dallégeances divergentes, dinconduites diverses, de désordres " pneumatiques ", donc dune " liberté dans lEsprit " confondue avec le libertinage, plutôt que dun retour à la Loi juive sous linfluence de judaïsants.
Des imprécisions dans la lecture des textes, banales et accessoires cependant, jalonnent le récit et font tiquer le spécialiste. Ainsi selon lauteur, Paul rencontre Prisca et Aquilas à Cenchrée plutôt quà Corinthe (p. 180-182 versus Ac 18,1-3) ; il les " présente " à la synagogue dÉphèse plutôt que dy aller seul (p. 198-200 versus Ac 18,19) ; ce ne sont pas " les gens de chez Chloé " qui informent Paul des problèmes à Corinthe, mais bien " des chrétiens qui voyagent pour les affaires de Phoébé, commerçante de Corinthe " (p. 214 versus 1 Co 1,11 et Rm 16,1-2) ; lauteur raconte la visite, auprès de Paul à Césarée, du prophète Agabus, lors de laquelle celui-ci prend une ceinture pour attacher Paul en un acte symbolique présageant son arrestation (p. 253), alors que dans les Actes, Agabus prend la ceinture de Paul et sattache lui-même (Ac 21,11). Ces altérations
Ê et il y en a dautres Ê sont sans importance en elles-mêmes. Mais on se demande si elles sont volontaires Ê et auquel cas, quel est leur but Ê ou si elles sont le fruit dune distraction de lauteur, entachant ainsi quelque peu lentreprise.Une autre difficulté, technique celle-là, rend la lecture un peu ardue. Souvent, Decaux réfère à une lettre sans indiquer la référence, ce qui rend la logique du texte plus difficile à suivre : mention dEunice et Loïs (p. 135) insérée dans le cadre de la première visite à Lystre (Ac 14,8-20), alors quon ne les connaît que par 2 Tim 1,5 ; la référence à Tite placée dans lévocation dActes 15 (p. 141), sans préciser quon lit ici Gal 2,2 ; et une foule dautres Finalement, notons une naïveté de néophyte : lauteur avoue utiliser exclusivement la Traduction cuménique de la Bible (TOB), " dont lobjectivité ne peut être contestée " (p. 315). Bien que le travail ayant présidé à cette version de la Bible soit admirable, il serait illusoire de croire quune traduction, aussi valable soit-elle, puisse prétendre à lobjectivité pure.
Mais le livre na pas que des défauts, bien au contraire. On y sent un travail sérieux de documentation Ê les nombreuses références en font état Ê et un réel effort pour démêler certaines incohérences entre les Actes et les lettres, ou compléter le manque dinformations. Lorsquil imagine des faits inconnus, lauteur signale leur caractère hypothétique. Il fait aussi une honnête tentative de reconstruction de la complexe chronologie paulinienne, pour laquelle même les experts ne sentendent pas entre eux. Decaux peut aussi se targuer dune plume élégante, de descriptions évocatrices, et ses réflexions personnelles agrémentent le récit. Mais la principale qualité de ce livre, cest que Paul y " prend vie " sous nos yeux au fil des pages. Lévocation de ses " sentiments ", même sils sont le fruit de limagination, nous permet dappréhender lhomme derrière le géant du christianisme. Lauteur nous partage sa passion et son admiration pour Paul. Il permet au profane daccéder, simplement, à une figure quasi mythique dont les écrits peuvent rebuter au premier abord. Luvre pourrait même donner le goût daller jeter un il sur le corpus épistolaire en ayant espoir dy comprendre quelque chose. Cela serait déjà un accomplissement remarquable.
Le sous-titre donne le ton : Une vie de saint Paul. Une parmi dautres, certaines plus sérieuses, plus scientifiques, mais plus ardues à lire certainement. Cest un bon livre pour le profane curieux qui aime la qualité de la langue et le style fluide. Mais il nest pas pensé pour lexpert ou même létudiant en études bibliques : à ceux-ci, il pourra toujours constituer un livre agréable pour les vacances ou la détente.
Sylvie Paquette-Lessard
Université de Montréal
Éric Geoffroy, 2003, Initiation au soufisme, Paris, Fayard, 322 p.
Lauteur propose ici une excellente introduction au soufisme. Lislamologue strasbourgeois (Université Marc-Bloch) et membre du Conseil français du culte musulman, offre une synthèse magistrale de lhistoire de la " mystique " en islam, cest-à-dire la dimension intérieure de la Révélation muhammadienne. Pour être bref, le but ultime de la Voie soufie est " lextinction en Dieu ". Afin de réaliser cette union mystique avec lAbsolue, le disciple doit trouver un maître afin dêtre initié et, qui plus est, afin de " goûter " à linflux spirituel (baraka) transmis par les divers lignages ayant en amont, comme source première, le Prophète Muhammad. Il va sans dire que les nombreuses manifestations du soufisme se sont transformées de manière significative au cours des siècles (de ses origines presque mythiques au 7e siècle jusquà nos jours). Dune manière métaphorique, il y a plusieurs chemins qui mènent les pèlerins à La Mecque céleste.
Du point de vue pédagogique, Geoffroy expose avec simplicité les grandes lignes des doctrines des principaux penseurs soufis (Junyad, Hallâj, Ghazâlî, ibn Arabî, etc.). Le style fluide et sans prétention de lauteur rend louvrage idéal pour un cours dintroduction au soufisme. Ce livre est avant tout un ouvrage de référence. Il est divisé en cinq chapitres. Le premier donne une présentation générale du soufisme, il répond à plusieurs questions essentielles : Quest-ce que le soufisme ? Quelle est cette Voie initiatique censée remonter, du moins en théorie, au Prophète Muhammad ? Quelles sont les objectifs de la Voie, ses dégrées dinitiation (états et stations) ? Comment doit-on " mourir à soi-même, et revivre par Lui " ? Il met aussi en relief le soufisme et le chiisme, ainsi que la part féminine de la " science des états spirituels ", puis conclut en discutant de quelques préjugés persistants en ce qui concerne la mystique musulmane.
Le deuxième chapitre souligne limportance du modèle coranique et muhammadien, de la relation de la Loi (sharia) et de la Voie (Tarîqa) pour la tradition soufie. En considérant lensemble de louvrage, le troisième chapitre a une portée didactique significative. Ce dernier brosse un tableau général de lhistoire du soufisme depuis ses premières manifestations jusquau vingtième siècle. Geoffroy fait un découpage de lhistoire en cinq parties majeures : 1) de Muhammad jusquau 9e siècle (les " expériences pionnières ") ; 2) du 10e au 12e siècles (les " siècles de maturation ") ; 3) du 12e au 14e siècles (lâge dor de la poésie mystique persane avec les Rûmî, Attâr, etc.) ; 4) du 12e au 15e siècles (lauteur met en évidence que cest à partir du 12e siècle que les soufis commencent à créer des târiqa, assurant ainsi la transmission de la discipline initiatique) ; 5) du 18e au 20e siècle (la question du soi-disant déclin du soufisme, des mouvements réformistes, en particulier du wahhabisme et du " salafîsme ", et de la politisation de lislam).
Le chapitre 4 discute de létroite relation entre le maître et le disciple, des rites initiatiques, des règles de vie dans une confrérie, de lincontournable dhikr, du sama, et des questions relatives aux litanies et à la retraite spirituelle. Dans le cinquième chapitre, Geoffroy analyse les liens entre le soufisme et le pluralisme religieux. Plus particulièrement, lauteur plaide, dans la foulée des travaux de Frithjof Schuon et de René Guénon, pour une " unité transcendante des religions ". À comparer aux autres chapitres, le dernier est plutôt court : seulement 17 pages, tandis que la conclusion est presque aussi longue que ce chapitre (elle na que 4 pages en moins). En revanche, cette dernière partie de louvrage est particulièrement instructive car elle aborde, un peu trop brièvement par contre, la question de létat actuel du soufisme en Occident.
Du point de vue de la présentation générale de louvrage, celui-ci possède deux index utiles : le premier présente les " principaux noms de personnes, groupes, ethnies et dynastie ", et le second, les " principaux termes techniques (islamiques et soufis) ". Le livre comprend deux cartes dune relative utilité. Enfin, au lieu de bibliographies sommaires dispersées ici et là dans le livre, il aurait sans doute été préférable davoir une bibliographie complète à la fin du volume.
En guise de conclusion, le livre de Geoffroy offre, en comparaison aux autres ouvrages en circulation, une présentation complète du sujet, ce qui représente la qualité principale du livre. Lauteur possède, de toute évidence, une parfaite connaissances des sources. Il est à noter que lislamologue strasbourgeois a déjà publié quatre ouvrages sur le soufisme.
Michel Gardaz
Université dOttawa
Bernard Heyberger (dir.), 2003, Chrétiens du monde arabe. Un archipel en terre d'islam, Paris, Éditions Autrement, 271 p.
Ce livre dresse un portrait de l'histoire des chrétiens du monde arabe, qui malgré le fait dêtre minoritaires, ont su accéder à des postes de pouvoir et contribuer à la renaissance et au développement de la conscience nationale arabe.
Les chrétiens du monde arabe se divisent en quatre communautés. La première communauté, araméenne, est composée de Syriens orientaux (Église d'Orient, Assyriens, Chaldéens), de Syriens occidentaux (Jacobites de l'Église syrienne) et de Maronites (p. 8). Les adeptes de l'Église d'Orient, aussi connus sous le nom de Nestoriens, ont développé une théologie christologique condamnée par le concile d'Éphèse en 431. Les Syriens occidentaux (les monophysites) ne reconnaissent pas les deux natures (humaine et divine) du Christ développées au concile de Chalcédoine en 451. Par contre, les Maronites du Mont-Liban ont adhéré au dogme de Chalcédoine et se sont réunis à l'Église romaine en 1182 (p. 9). La deuxième communauté (les Coptes dÉgypte) et la troisième (les Arméniens) ont rejeté le dogme de Chalcédoine. La quatrième communauté se compose de Grecs qui avaient accepté la religion officielle de lEmpire byzantin et adhéré au dogme de Chalcédoine (p. 10).
Les chrétiens sous domination musulmane se virent imposer un impôt particulier (jizya, cf. Qurân IX : 29) en échange dun statut de protection (dhimma). Un texte juridique appelé " Pacte dUmar " attribué à Umar (634-644) a, en fait, été élaboré quatre siècles plus tard. Il comporte des restrictions devant s'appliquer aux Gens du Livre (Ahl al-Kitâb, juifs et chrétiens) : " Obligation de vêtements spécifiques, interdiction de monter à cheval, de porter des armes, d'habiter une maison qui surplombe l'habitation d'un musulman ; interdiction d'épouser une femme musulmane (alors qu'un musulman peut épouser une juive ou une chrétienne) ; interdiction de construire de nouveaux lieux de culte, de sonner la cloche, de se livrer à des manifestations religieuses sur la voie publique " (p. 12-3). Ce pacte dUmar a inspiré la politique des musulmans à l'égard des dhimmiyyûn (sujets protégés suivant une religion tolérée par lislâm). Ces restrictions n'ont pas toujours été appliquées systématiquement dans toutes les régions. Il conviendrait dajouter quà la période médiévale les juifs, qui ont vécu à la fois sous les dominations chrétienne et musulmane, préféraient de beaucoup la domination musulmane qui leur garantissaient relativement plus de libertés. Au XIXe siècle, il y aura des réformes (p. 13), et aujourd'hui tous les États proclament la liberté de culte et de conscience. Néanmoins, comme la religion dÉtat est lislâm, on peut craindre que certains militants et fondamentalistes musulmans veulent un jour ré-appliquer les restrictions du Pacte dUmar (p. 16).
En somme, il sagit dun ouvrage intéressant, aux multiples voix, qui aborde une variété de sujets concernant les chrétiens du monde arabe qui demeurent relativement peu connus. La première partie concerne la question d'intégration et d'affirmation identitaire : Cyrille Jalabert signe " Chrétiens de Damas aux XIIe et XIIIe siècles ", Bernard Heyberger, " Alep, capitale chrétienne (XVIIe-XIXe siècle) ", Géraldine Chatelard, " Karak, des tribus chrétiennes aux marges de l'Empire (fin XIXe-début XXe siècle) ", et Anne-Laure Dupont, " Être un Arabe moderne au temps de la Renaissance : le témoignage de Jurjî Zaydân (1861-1914) ".
La deuxième partie développe sur les sujets des conflits et des mises à lépreuve : Jean-Michel Mouton signe " Lislamisation de lÉgypte au Moyen Âge ", Florence Hellot, " La fin dun monde : les Assyro-Chaldéens et la Première Guerre mondiale ", Élizabeth Picard, " À lépreuve de la guerre du Liban ", et Catherine Mayeur-Jaouen et Brigitte Voile, " Les paradoxes du renouveau copte dans lÉgypte contemporaine ".
La troisième partie concerne la question des femmes : Bernard Heyberger, qui a aussi dirigé lensemble, y signe " Un nouveau modèle : la dévote catholique ? ", Géraldine Chatelard, " Honneur chrétien et féminité, ou le mariage à la jordanienne " et Brigitte Voile, " Saintes, moniales, diaconesses : des femmes dans le renouveau copte ".
Diane Steigerwald
California State University (Long Beach)
Bruno Latour, 2002, Jubiler ou les tourments de la parole religieuse, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond / Seuil, 207 p.
On peut qualifier ce livre dessai de sociologie de la parole religieuse. Livre dun sociologue des sciences, chef de file du constructivisme, sur ce que lon pourrait appeler faute de mieux son attitude religieuse. Livre curieux, où lobjet " religion " séchappe, où lauteur lui-même éprouve des difficultés à se situer : il parle au " je ", au " il ", au " nous ". Livre qui paraît indécis, fuyant, glissant comme du sable entre les doigts.
Peut-être dailleurs le propos de ce livre est-il de nous faire glisser à côté ou par-delà nos oppositions classiques : entre croyants et incroyants, monothéistes et athées, primitifs et modernes, foi et raison, au-delà et ici-bas, éternité et présent, intérieur et extérieur Certains lecteurs seront sans doute dérangés par lune ou lautre prises de position de lauteur. Cest voulu. En effet, louvrage nest pas un texte de science mais un livre impliqué : " Si en matière de science naturelle ou sociale, le chercheur a le devoir dajouter sa pierre au vaste édifice du savoir, de découvrir, dinnover, de produire de linformation nouvelle, en matière de religion, son devoir est de fidélité : il ne doit pas inventer mais renouveler ; il ne doit pas découvrir mais recouvrer ; il ne doit pas innover mais reprendre à nouveaux frais la sempiternelle ritournelle " (p. 207).
Comment reprendre à nouveaux frais le sempiternel ? Dabord, répond lauteur, en évitant de voir dans la religion une possible concurrente des sciences. Sur ce terrain, la religion ne peut quêtre perdante, puisque son propos nest pas de connaître mais de transformer. Cest pourquoi il faut refuser la croyance, qui est toujours un " savoir obscur ", une demi-connaissance. " Pourquoi la croyance en la croyance rend-elle impossible toute reprise de la parole religieuse ? Parce quelle égare la pensée dans un monde virtuel, celui auquel on " pourrait " avoir accès " si seulement " lon avait ces moyens que les chaînes dinformation possèdent mais dont la croyance, justement, reste à jamais privée. Cest ce tour de passe-passe et lui seul qui engendre lillusion dun autre monde auquel le discours religieux, par quelque miraculeuse galipette, donnerait seul accès " (p. 36). Il faut donc rejeter la double opposition entre croyance et incroyance dune part, monde spirituel et monde dici bas dautre part. Il nexiste pas de monde spirituel, souligne Latour, même sil y a peut-être une manière spirituelle de parler de ce monde-ci.
Si les paroles religieuses ne peuvent se comparer aux énoncés scientifiques, à quoi peuvent-elles ressembler ? Au discours amoureux, répond Latour. Réponse banale sans doute, tant il est vrai que des générations de mystiques ont évoqué cette comparaison. Du reste, le christianisme a toujours défini son Dieu comme " Dieu dAmour ". Mais ce qui est original, ici, cest que cette référence fait changer de registre le discours religieux. Nous ne sommes plus dans le domaine du stable mais dans celui du risque. De même que lamour nest pas une substance mais un acte fragile sans cesse renouvelé, une parole toujours à nouveau risquée, de même une parole religieuse, mille fois jugée sans intérêt, peut prendre sens tout dun coup, comme si elle était entendue pour la première fois.
Sans cesse, la parole religieuse doit être réactualisée, car cest toujours à moi, ici et maintenant quelle parle ; sans cette création continuée, précisément, elle nexprime rien. Latour précise : non pas création nouvelle, faisant fi de ce qui existait, mais représentation nouvelle de lancien. " Tel est le secret de lélaboration : la tradition se trouve effectivement reprise, tordue de biais pour lui faire accoucher à nouveau du présent " (p. 92). Redire le même pour entendre le différent. Dans ce mouvement, le piège, encore une fois, est de croire que nous avons affaire à de linformation une connaissance logique que nous devons apprendre alors quil sagit de transformation il y va de notre conversion. Là se trouve lessence de la religion : " Personne ne peut sengager à ne plus déformer, réformer le message religieux, puisque la déformation, la réformation font partie du message, seul moyen de le faire entendre " (p. 115).
Les tentations pour se passer de ce lent travail sont nombreuses : lépuration logique qui veut retrouver l" essence " du message, le désir dun retour à lorigine (censée être plus vraie et pure que ses suites historiques), le symbolisme qui cherche un message caché derrière la lettre, le littéralisme, lesthétisation. Ces pseudo-solutions sont en réalité des obscurcissements, juge Latour. Elles font croire que la religion est une affaire de " quoi ", de message à découvrir, alors quil sagit dy reconnaître un " qui " : " Le rapport nest pas celui dun modèle à son prototype, dune façade à son intérieur, dune phrase à ce que cette phrase veut dire, mais celui, biaisé, tordu, décalé, déjeté, pollué, dun énoncé à celui qui veut le dire. Cest là tout la simplissime difficulté " (p. 122).
On comprend mieux maintenant pourquoi, simple mais fragile, la parole est forcément toujours à recommencer : cest quelle na jamais fini dêtre entendue. Latour va plus loin. Pour lui, la religion est tout entière parole : lesprit de Pentecôte renouvelle la face de la Terre en parlant à chacun dans sa langue, Jésus est le Verbe, la Trinité est dialogue. Dieu est une façon de parler !
Sans doute, confesse lauteur, ce relativisme ne plaira-t-il ni aux croyants ni aux incroyants. " Pourtant, jamais ce mot si galvaudé, si mécompris de relativisme na été plus juste quen matière de religion : il dit la relation, le scrupule et le recueillement, aussi exactement que le mot même de " religion " dont les étymologies diverses disent la mise en relation, lattachement, le soin et le recueillement " (p. 160). Et Latour de plaider pour un réalisme de la relation en lieu et place dun réalisme de la substance, utile aux Grecs qui lont forgé, mais désormais insensé. Inadapté à laujourdhui, le réalisme substantiel présente en outre linconvénient de diviser le monde en vrai et faux. A linverse, avec le réalisme de la relation, le problème nest plus de départager le vrai du faux, car tout est faux et tout est vrai ! Le problème devient de savoir comment discerner les bonnes traductions des mauvaises pour " redessiner le peuple virtuel, la " communion des saints ", de ceux qui comprennent rétrospectivement la vérité enfouie des paroles reprises dans la bouche des vivants car il sagit des vivants et non des morts. Cest la seule pierre de touche, la seule occasion où le " tout est vrai " bascule ou non dans le " tout est faux " oui, le seul kairos " (p. 186-187). Encore une fois, une conversion du regard.
On pourrait clore ce livre en énumérant ses points forts et ses travers. Parmi ces derniers, on peut relever chez Latour une (apparente ?) méconnaissance de la théologie contemporaine, qui lui fait prendre son livre pour une étrangeté voire un pamphlet, alors quil sinscrit dans une réflexion largement partagée. On pourrait naturellement contester lune ou lautre interprétations concernant le Christ ou la Trinité. On pourrait, au chapitre des points forts, souligner loriginalité de lapproche, qui dépasse lopposition entre croyants et incroyants. Nous préférons laisser le mot de la fin à lauteur, dans cet ultime extrait qui exprime bien lintérêt du livre en même temps que sa délicieuse ambiguïté : " Aucun monde nest plus propice que le nôtre à la reprise de la parole. Tous les obstacles sont enfin levés : les fétiches à leur place, les sciences dans leurs réseaux, la politique dans sa forme propre de fidélité. Ce que la " croyance en Dieu " ne peut plus recueillir, voilà que les beaux vases de lincroyance athée sont prêts à le recevoir " (p. 206).
Stanislas Deprez
Presses de lÉvêché de Tournai, Belgique
Michel Meslin (dir.), 2003, Quand les hommes parlent aux dieux. Histoire de la prière dans les civilisations, Paris, Bayard, 864 p.
Imposant. Tel est le premier mot qui vient à la vue de Quand les hommes parlent aux dieux. Louvrage fait plus de 800 pages et brasse huit civilisations, classées autant que faire se peut par ordre chronologique. Toutes ne sont pas traitées de la même manière : les religions du Proche-Orient ancien, lhindouisme et le bouddhisme ont droit à 60 pages chacun ; la Grèce et la Rome antiques à 40 pages (seulement, serait-on tenté de dire) ; lAfrique noire à 80 pages. Ce sont les trois monothéismes qui occupent la plus grande partie du livre : 120 pages pour lislam, 150 pages pour le judaïsme ; quant au christianisme, il se taille la part du lion avec pas moins de 250 pages. En outre, il est la seule religion où différentes périodes de lhistoire sont détaillées. Plus que cette disproportion, on regrettera labsence de chapitres sur dautres religions, amérindiennes ou australiennes par exemple.
Peut-être ce choix est-il dû au projet même, explicité par le sous-titre : dresser une histoire de la prière dans les civilisations. Cest que le mot est piégé : prier ne signifie pas la même chose dans toutes les religions. Je me souviens dune rencontre interreligieuse, organisée à linitiative de catholiques pour le grand Jubilé de lan 2000. Ceux-ci avaient imaginé un temps de prière commune, pour la paix. A leur étonnement, ils ont vu les musulmans et les bouddhistes émettrent de fortes résistances à cette idée. Cest que, pour les musulmans, la prière proprement dite est un acte liturgique. Quant aux bouddhistes, lidée dévoquer une divinité navait pas beaucoup de sens. Cette anecdote me paraît mettre en lumière lécueil où risque de séchouer la tentative dune histoire de la prière : le mot est équivoque, tout simplement.
Mais cest aussi lintérêt de lentreprise et le mérite de ce livre. Car il faut dire que les auteurs savent de quoi ils parlent. Louvrage est placée sous la direction de Michel Meslin, spécialiste dhistoire des religions et du christianisme antique, attentif à ne comparer les religions que dans le respect absolu de leurs différences (lauteur a trop critiqué le comparatisme effréné dun Mircea Eliade pour tomber dans ce travers).
Dans sa préface, Meslin donne de la prière une définition très large : " un lien entre des êtres, un chemin vers autrui et vers soi-même. Elle relie la prise de conscience de soi à celle dautrui, celui qui supplie à celui qui répond " (p. 3). Et si cet autrui est nécessairement supérieur à lhomme, lauteur prend soin de préciser quil nest pas toujours personnalisé. Ce qui importe, cest son caractère daltérité. Cest lui qui constitue lessence de la prière et permet de reconnaître celle-ci à travers une multitudes de paroles et rites différents. Car chaque " religion a un usage particulier de la prière qui, dans une large mesure, recouvre une croyance et des doctrines spécifiques. [ ] La prière ne se réduit pas à un ensemble de mots récités, ou même à un acte volontaire vers lautre. Elle est porteuse dune certaine conception du divin, dune théologie, dune morale, dune spiritualité particulières " (p. 5). On le voit, la prière est une porte dentrée vers ce fait social total quest la religion. Bien loin de ne concerner que lorant, elle a à voir avec la culture et la société de celui qui prie.
On prie toujours dune certaine manière. Les prières ne séquivalent pas car les cultures auxquelles elles renvoient sont différentes. Pour expliciter ce fait, Michel Meslin a su faire appel à dexcellents spécialistes, dont les plus connus sont lindianiste Ysé Tardan-Masquelier et lexcellent connaisseur du bouddhisme Dennis Gira.
Comme lEncyclopédie des religions et le Livre des sagesses, précédemment parus chez Bayard et codirigés par Ysé Tardan-Masquelier, le présent ouvrage est destiné au grand public. Il souvre par une riche iconographie et se complète dune petite chronologie et dun glossaire fort bien fait. Ce sont au total 700 prières qui sont présentées au lecteur, en treize chapitres. Chaque chapitre comporte une introduction allant de six à trente pages, un recueil de prières et une petite bibliographie renseignant quelques ouvrages fondamentaux.
Une petite quinzaine de pages en moyenne, cest très court pour présenter une religion et un culte. Pourtant, si on ne sattarde pas à vouloir discuter les détails, force est de constater que chacun des auteurs a réussi à souligner les particularités des prières quil présente. Entrons un peu plus avant dans les différences.
Luc Pfirsch souligne que la prière en Egypte est dabord un acte officiel : le seul vrai prêtre est le pharaon, dont les prêtres sont les fonctionnaires. Cest seulement à partir du IIe millénaire avant J.-C. que lon retrouve des témoignages de piété personnelle, comme cette prière pour la guérison (post-mortem) dun aveugle : " Seigneur vertueux qui pardonne, tourne-toi vers nous, seigneur éternel ! Tu as fait que je voie les ténèbres. Fais la lumière pour moi, afin que je te voie, penche vers moi ton ka. Incline ton beau visage bien-aimé, tu viendras de loin ! Fais que puisse te voir ton humble serviteur, le scribe Pawah, accorde-lui que Rê se déploie chaque jour " (p. 49).
Religion presque aussi ancienne que le polythéisme égyptien, lhindouisme est toujours vivant. Ce fait lui vaut davoir une histoire particulièrement longue qui a fait prendre diverses formes à la prière. Dispositif sacrificiel pour les Veda, la prière est pour les Upanishad une méditation permettant daccéder au Soi, et pour certains courants plus tardifs une dévotion où peuvent sexprimer les sentiments amoureux pour la divinité.
Il nexiste pas de mot grec pour désigner la religion. Toutefois, remarque Chantal Quillet, on peut la définir comme " la part des dieux " : la prière est un dû à rendre aux divinités. Une question de légalité plus que damour, en somme. " Cest pourquoi prière personnelle et prière collective sont indissociables dans le monde grec : lhomme pieux doit remplir des obligations multiformes qui respectent la tradition ancestrale et assurent par là même, la cohésion de la cité " (p. 145). La piété sociale sous-tend aussi la religion romaine, culte civil qui se prolonge jusque dans la famille : la maisonnée se rassemble quotidiennement autour du pater familias pour accomplir les rites légués par les ancêtres. Et si des cultes orientaux se sont implantés à Rome, cest encore le souci de la légalité (faire ce qui est prescrit) qui se retrouve dans la spiritualité stoïcienne : " Dieu est près de toi, avec toi, en toi. Oui, Lucilius, en nous-mêmes réside un esprit sain, auquel néchappe rien de ce que nous faisons, bien ou mal ; et comme nous le traitons, il nous traite. Personne nest honnête sans Dieu : quelquun pourrait-il sans son aide, se hausser au-dessus de la fortune ? " (p. 175).
Jusquici, nous avons vu que prier cest entrer en relation. A la différence de cette acception commune, Dennis Gira fait remarquer que les pratiques du bouddhisme ne visent pas à nourrir une relation mais à guérir de lignorance. Cest pourquoi les " prières " bouddhistes ont un caractère radicalement différent, même si dans leur forme elles peuvent sapparenter aux prières des autres traditions.
Avec les trois monothéismes, la conception de la prière nous devient plus familière. La prière juive, écrit Betty Halpherne-Guedj, " pourrait se définir comme une conversation en intimité avec Dieu. Cest létablissement dun lien, que la tradition mystique représente sous la forme des maillons dune chaîne reliant la créature au Créateur " (p. 243). Prier, cest donc participer à la création et à la restauration du monde.
Pas moins de cinq auteurs ont été convoqués pour présenter le christianisme : Michel Meslin pour lAntiquité, Paulette LHermite-Leclercq pour le Moyen Âge, Chantal Quillet pour la Réforme jusquau XVIIIe siècle, Jacques Gadille pour la période sétendant du XIXe siècle à nos jours. Un chapitre particulier a été consacré à lorthodoxie, intelligemment présentée par Marin Stefan Tarangul. Sans retracer ici lhistorique de la prière chrétienne, rappelons que sa spécificité consiste à sadresser à un Dieu appelé " Père ", par lintermédiaire de Jésus, confessé Christ. Le christianisme introduit aussi le culte de la Vierge et des saints, intercesseurs auprès de Dieu. Cest une particularité du christianisme par rapport aux deux autres monothéismes (singularité contestée par la Réforme, comme on sait) : on peut sadresser à des intercesseurs qui prieront Dieu pour nous.
Dans lislam, le croyant est seul face à Dieu, même lorsquil prie communautairement. Autre trait caractéristique : la prière est un témoignage plus quune dévotion. Le croyant affirme publiquement sa foi, comme dans cette prière du matin : " Ô Dieu, cest par Toi que nous vivons ce matin, avec Toi que nous approchons du soir, grâce à Toi que nous subsistons, par Ta volonté que nous mourrons. Vers Toi sera le retour " (p. 701).
Louvrage se termine avec la prière en Afrique noire, très liée au culte des ancêtres. Quelle soit demande, remerciement ou même menace, la prière en Afrique vise toujours à conclure ou entretenir une relation avec des êtres invisibles (ancêtres ou divinités proches) qui aident à maintenir la cohésion sociale et à résoudre les problèmes de la vie.
Le parcours proposé se révèle passionnant. On se prend à tourner les pages, à se laisser interpeller par létrangeté dune prière ou la familiarité inattendue dune autre. Certaines prières sont bouleversantes, comme celles du pasteur protestant Dietrich Bonhoeffer, mort dans un camp de concentration (p. 550), ou celles de trois Africains victimes du sida (p. 826-828). Cest dailleurs là que réside la principale réussite de louvrage : faire découvrir, par-delà les distances culturelles, la charge dhumanité qui anime toutes les prières présentées.
Stanislas Deprez
Presses de lÉvêché de Tournai, Belgique
Jean-Claude Muller , 2002, Les rites initiatiques des Dii de lAdamaoua (Cameroun), Sociétés africaines, no 16, Société d'ethnologie, Nanterre, 133 p.
Cet ouvrage est un parfait exemple d'observation participante méticuleuse, très clairement exposée et commentée, effectuée à diverses périodes entre 1990 et 1998. L'étude est centrée sur quatre cérémonies complètes de circoncision (dont trois à Mbé) ayant eu lieu en 1991 et 1992, et complétée par quatre autres, suivies partiellement par l'auteur en 1994, 1996 et 1998. Les Dii formaient des centaines de villages-chefferies indépendants, parfois minuscules (une trentaine d'habitants), caractérisés par l'existence d'une " place de circoncision ". Ces groupes méconnus parlent quatre dialectes différents (groupes Adamawa 1 et 2 de Greenberg). Ils sont dispersés au nord-est de Ngaoundéré, le long de la route nationale Ngaoundéré-Garoua et à l'est de cette route vers Tcholliré, au nord du massif de l'Adamaoua.
Soumis progressivement par les Peul exigeant tribut à partir de 1830, ils ont été laissés libres de pratiquer leurs coutumes, aussi bien par les conquérants musulmans que par les colons et les missionnaires chrétiens venus au siècle suivant, même si l'adhésion nominale à l'islam ou au christianisme fait partie pour eux de la " modernité " quils recherchent. Ils sont estimés aujourd'hui au nombre de 40 000 à 50 000. La seule agglomération un tant soit peu importante est, sur la route nationale, la sous-préfecture de Mbé (administration, police, hôpital, écoles), peuplée de nombreux " étrangers ", avec 2000 habitants au total, selon le dernier recensement de 1981. La structure politique regroupe, autour dun lignage princier dorigine externe (généralement Mboum) qui donne les chefs, un ou plusieurs lignages patrilinéaires exogames d " enfants de la terre ", maîtres du territoire " autochtone ", dont le plus important fournit le circonciseur, ainsi quune caste endogame de forgerons, qui chez certains donne aussi le circonciseur. Les rôles sociaux sont justifiés par la circoncision : il faut un chef pour en posséder les instruments et lorganiser, un " autochtone " pour nettoyer sa place, un circonciseur pour l'effectuer, un forgeron pour en préparer et aiguiser les couteaux. S'agglutinent au village quelques alliés ou affins, neveux utérins, etc. Malgré un talisman qui devrait les retenir, les habitants changent aisément de village s'ils croient pouvoir se trouver mieux ailleurs.
La circoncision, dont une version redoublée plus douloureuse existe pour les chefs, forme linitiation des garçons Dii, avec pour symétrique létirement rituel du clitoris chez les filles. Lintimité de l'auteur avec les chefs et avec les circonciseurs, les forgerons et autres maîtres de la terre, lui a permis de réaliser un superbe cahier de photographies en couleurs : 16 pages qui ne constituent pas le moindre attrait de louvrage. Comme cest le cas courant dans la région, il nexiste pas de vocable spécifique pour dire " religion ". On est, soit " croyant " musulman, soit " personne chrétienne " (ceux-là prient Dieu directement), soit " personne qui suit la coutume ". Traditionnaliste, tout le monde lest peu ou prou dans la mesure où le rituel traditionnel est voulu comme marqueur didentité, rationalisé en simple " jeu " ou folklore.
Traité toujours avec beaucoup d'honneur et ayant " payé " son apprentissage, le circonciseur intervenait dans le cycle agraire annuel, invoquant la protection des ancêtres et du dernier chef défunt sur les récoltes et sur ses couteaux rituels, mais certaines de ces cérémonies sont abandonnées. La centralité de la circoncision reste pourtant prégnante, en particulier dans lintronisation dun nouveau chef : élu par les anciens, il est frappé par le " bâton-léopard " porteur de couteaux griffants, battu, brimé, puis re-circoncis (p. 25), c'est-à-dire en principe opéré dun anneau de chair supplémentaire ôté à la verge : il est ainsi sur-initié, durci, " rendu plus fort ". Le circonciseur sexcuse auprès du nouveau chef. Celui-ci est soigneusement dissimulé aux femmes et aux non-initiés qui doivent tout ignorer de lopération. Reclus chez le chef du principal lignage autochtone, couché sur des peaux de buffle ou dantilope, il reçoit les bracelets de la chefferie et dort à côté du bâton-léopard signifiant le village quon lui remet. Il est gardé par un jeune forgeron et servi par une jeune vierge autochtone. Les notables lui expliquent quayant souffert davantage, il est désormais plus homme que les autres hommes, le seul " homme vrai " du village (concept répandu qui est peut-être bien plus au sud à l'origine du nom de " Fang "), caractérisé par sa justice, son courage, sa " froideur ", sa maîtrise de soi, son sens des responsabilités, son écoute dautrui, son aptitude à garder les secrets on lui confie alors ceux du village. Après la cicatrisation, il est baigné, une dernière fois battu, rasé, frotté dhuile, habillé dun boubou de cérémonie ainsi que son gardien et sa suivante, conduit en cortège à la chefferie où il reçoit des cadeaux de tous, et différents objets symboliques (p. 29), tels une lame dapparat, des " lances de cavalier " qui servent à authentifier ses messages, une sonnette daudience, un chapeau qui évoque celui du belaka mboum (en référence aux plumes de l'engoulevent, dont le chef doit partager la ruse et lintelligence), etc.
Incidemment, l'auteur distingue le chef dii qui devra présider de nombreuses circoncisions du chef chamba qui ne devait en voir aucune et du chef moundang qui ne doit conduire que celle qui annonce sa mise à mort. Cest ainsi que les sociétés voisines, tout en se ressemblant, se contre-distinguent et partout fabrique de la différence entre elles. En cas dhésitation sur la succession dun chef, on opère aussitôt sur un enfant, le jour même du décès si possible, une " circoncision-sacrifice ", pour apaiser lesprit du prédécesseur défunt qui se vengerait si on ne lui rendait pas cet honneur. On trouve donc présente ici la conception de la souffrance comme réparation ou compensation apaisant les ancêtres qui prend tant dimportance dans linitiation des Beti mille kilomètres plus au sud. Lauteur cite encore comme rituel spéciaux la circoncision dite " des herbes pilées " quand le village déménage (hommage aux ancêtres dont on abandonne les tombes ?) et celle dite " du trône " lorsque plusieurs fils ou petits-fils du chef régnant sy trouvent, considérée comme prestigieuse.
Après ce chapitre introductif, c'est l'étude de la circoncision commune qui occupe le reste du volume, avec deux chapitres intitulés " II. La traversée initiatique ", puis " III. La renaissance " La circoncision se faisait normalement jadis entre 13 et 19 ans, pour des adolescents déjà assez forts. Le père qui la désire pour son enfant demande d'abord la permission du chef, puis du circonciseur, puis de la famille maternelle, surtout si c'est le premier enfant de la mère chaque fois avec des cadeaux ; les grands-pères ou les oncles maternels avancent pour la fête des dons considérables qui sont en principe à rendre par la suite. La date se détermine désormais en fonction des grandes vacances scolaires. Pour chaque enfant, le circonciseur coupe le " sé ", un faisceau de tige de mil de 60 cm environ attaché aux deux extrémités : lorsqu'il est coupé, lengagement à la circoncision est irréversible. Les enfants sont convoqués alors de grand matin, le circonciseur les aligne par rang de taille, les marque au front docre rouge (de blanc de chaux pour les princes), les frappe de son bâton-léopard, leur remet le " sé " et les renvoie chez eux. Ils sont parfois amenés sur la place du village pour y danser avec le " sé ", et le tout se termine avec une collation et de la bière offerte par les parents : la circoncision aura lieu dici deux semaines.
Durant la période intermédiaire, les futurs initiés ornés de parures, partis en compagnie de deux gardiens qu'ils appellent " frères aînés ", rendent visite à tout leur parenté en exhibant leur " sé ", dansent et se font nourrir abondamment de viande, de poisson, voire de vitamines : ils doivent arriver fortifiés à lépreuve. Lâge de la circoncision a beaucoup baissé, sans doute à cause de lindividualisation croissante de lopération, quon peut faire ainsi très jeune au dispensaire protestant ou à lhôpital. Le camp de brousse est en général devenu plus court et les brimades moins sévères. Reste en vigueur linterdit de voir les femmes pendant la période de réclusion (cicatrisation) et dévoquer dune façon quelconque devant une femme la circoncision elle-même et ses instruments (couteaux, rhombes). Personne ne met en cause lutilité de lopération : la raison en serait (comme chez les Beti) esthétique, les incirconcis étant ridicules (p.47). En tout cas, pas question comme chez les Dogon et Bettelheim, de considérer le prépuce comme une partie " féminine " de l'homme. C'est uniquement la souffrance assumée qui affirme la virilité et pose la maturité du garçon. Le bout de sexe qu'est le prépuce est bien mâle, puisque les prépuces des garçons les plus courageux sont réduits en poudre pour être absorbés par les circoncis des promotions suivantes (p. 57) et leur transmettre ainsi le courage viril de leurs devanciers.
L'auteur décrit alors une circoncision précise jour par jour, débutant le 1er septembre 1991 par des danses, avec pause le 2 pour attendre le caméscope familial, construction du porche de circoncision le 3, avec des couleurs dont l'auteur souligne à bon droit que la symbolique est positionnelle (ici, blanc = joie, rouge = feu, courage, noir = obscurité pour tromper les adversaires) ; les poteaux peints faits de bois significatifs sont mis en place de nuit ; un autel familial est construit, avec un bracelet ancien devant lequel on asperge les enfants d'eau mêlée de farine en convoquant les ancêtres. On met quelques miettes des nouvelles récoltes sur l'autel, trace d'une fête des prémices. Danse des candidats, mise en place de nuit des " poteaux de circoncision ". Le 4 septembre, grande danse ; en fin d'après-midi, les candidats sont conduits en brousse par des masques, accompagnés d'un grand cortège de tous les initiés et protagonistes, qui leur font boire le mog, une potion de bière où sont mélangés herbes et poudre de prépuces ; les garçons, juchés sur les épaules de leur porteur, sont amenés vers une place protégée par des barrières où tous se livrent à un déferlement d'injures et d'empoignades. Après que les garçons aient été déshabillés, malmenés et frappés, leur circonciseur distribue à la pointe de son sabre le " médicament " qui rendra chacun turbulent, téméraire, voire furieux. Bagarre. Puis les candidats sont ramenés sur les épaules des porteurs à la place de danse. Les circonciseurs, après avoir dansé, leur font jurer en crachant de respecter les coutumes et les interdits, puis les font monter sur une pierre et prier pour que tout aille bien. Danse générale. Les garçons doivent danser face aux masques pour marquer qu'il n'ont plus peur du contact avec les choses de la brousse et qu'ils ont déjà une connaissance qui dépasse celle des femmes. La nuit, ils vont dormir en compagnie du masque qui, à leur grande surprise et en leur faisant promettre le secret comme pour l'opération du lendemain, leur montre qu'il n'est qu'un homme. Ce même jour, dans les cortèges, apparaissent les faisceaux de " bâtons léopards ", serrés pour manifester l'unité du groupe ; celui du circonciseur dissimule les couteaux de la circoncision à la vue des femmes, même si celui du chef est formé de quatre bâtons, chiffre féminin, pour rendre hommage aux mères sans lesquelles nul ne serait là (p. 60). Les couteaux, extraits d'un pot situé dans une cache près d'une pierre, ont été lavés et affutés par les forgerons, qui y distinguent des couteaux-léopards très aigus et des couteaux-hyènes un peu émoussés... Ils ont été fabriqués en secret au son du rhombe, appelé aussi pour son feulement " léopard " ; ils sont des esprits vivants capables de déceler les sorciers. On en prépare deux par enfants. Si l'un tombe, il devient inutilisable. C'est aussi l'instant où l'on fabrique les masques.
L'après-midi, les danses sont effectuées autour de la " pierre du tambour ", centre du village : sous des " médicaments " y est enterré aussi un couteau de circoncision. Les enfants dansent, les pères distribuent des pagnes aux belles-familles, les remercient, les masques effraient les femmes, etc.
C'est donc le lendemain (5 septembre) qu'a lieu la circoncision elle-même, appelée " l'acte de frapper le léopard ". Elle est complexe quand il y a des princes et selon leur rang (ce qui n'était pas le cas). Appelés par une sonnerie de cloches, les enfants arrivent ; on les bénit à l'autel , puis le cortège se rend chez le chef qui régale les circonciseurs et leurs invités homologues des alentours, ainsi que les masques, les enfants et leurs assistants. Ensuite, tous se rendent à la place de la circoncision, située ici à deux kilomètres du village, et toujours dans un lieu boisé sur une pente au pied de laquelle coule une rivière ; on protège ce lieu par des rituels et des barrières de ficelle. Le chef du village accueille les enfants à la barrière des princes, en les frappant de son bâton-léopard ; il devra rester là ensuite en tenant immobile une lance de fer dont le moindre mouvement serait néfaste aux enfants. Les enfants attendent à une barrière suivante leur tour, déterminé par le protocole. C'est à ce moment que leur père envoie les enfants qu'il veut faire circoncire " subrepticement ", à moindres frais, même si on le brocarde et l'ennuie. Le circonciseur ne peut refuser de s'exécuter. Les enfants sont amenés sur une pierre plate, avec leur " sé " qu'on allume pour y " réveiller les couteaux " qu'on passe alors rapidement à la flamme. Actuellement, les enfants sont couchés sur le sol, la tête tenue en arrière, et l'opération se fait souvent avec une lame de rasoir, sous lequel on glisse le couteau traditionnel pour l'enduire de sang. Puis le circonciseur rectifie éventuellement la plaie. Si l'enfant crie, le circonciseur lui ferme la bouche de la main pendant qu'on fait vibrer les rhombes, sonner la cloche, siffler le sifflet d'initiation... Le tout a duré de deux à quatre minutes. L'enfant est essuyé avec un chiffon, désinfecté à l'alcool (il crie alors plus que pour l'opération) et on lui fait des pansements de feuilles en forme d'étui pénien. Puis il reste assis à l'écart. Les circonciseurs enterrent les prépuces et les vêtements d'enfant avant d'aller se baigner. Quand tout est terminé, leur chef remercie. Les initiés sont considérés comme un contenant dans lequel on a introduit quelque chose. On dira aux femmes que les jeunes garçons ont frappé, attaché et neutralisé le léopard. Mais les officiants eux-mêmes se considèrent comme des léopards s'imposant par la violence : ils viennent souvent dans des tenues para-militaires. On nomme aussi " léopards " tant les rhombes que les couteaux.
Au chapitre III : la renaissance, c'est tout d'abord la rentrée au village. Les initiés sont comme drapés dans un rideau de feuilles de grands roseaux qui ont été pelées sur toute leur longueur et pendent depuis l'épaule de manière à cacher leur blessure ; les plus petits sont, non à califourchon, mais les deux jambes du même côté, sur les épaules de porteurs. Les autres marchent ; tous rejoignent, en chantant la fin de la circoncision, la foule exclusivement d'hommes initiés qui attendent au bout du sentier, et auxquels les enfants sont présentés nus. C'est l'occasion de discours de remerciement du chef, du circonciseur, des pères, portant sur la coutume, dite compatible sous forme de " théâtre " avec les nouvelles religions universalistes, et permettant de s'affirmer Dii par le respect de cette institution centrale qu'est leur circoncision collective. Pendant que les circoncis se rendent à un lieu de réclusion où nulle femme ne doit les voir (à présent à Mbé une classe de l'école publique), le reste de leur escorte se rend à la chefferie où attendent les mères et surs des circoncis : on les informe que tout s'est bien passé, que leur enfant a vaincu le léopard en brousse, et le chef des circonciseurs termine par un éloge des femmes, remerciées ensuite par leur mari (p. 81). Les femmes en liesse prennent part à la danse du mbée et finissent par un bain. Elles doivent pratiquer l'abstinence sexuelle jusqu'au retour de l'initié (comme le mois après un accouchement). Dans les nuits qui suivent, les circoncis font des sorties de " vacarme-désordre " qui commence à tourner autour de la " pierre du tambour " et se répandent ensuite avec des chants d'insulte aux parties sexuelles féminines ou contre leurs gardiens, au bruit des clochettes et des rhombes, qui obligent les femmes à se cacher. Le deuxième jour, les circoncis construisent leurs cabanes de brousse, se revêtent de pyjamas de coton blancs, se livrent à des jeux, et partent " tuer le léopard " qui est censé s'être échappé (il s'agit de viser un trou avec une tige de graminée). Après un nouveau charivari de nuit, le lendemain (8 septembre) les initiés se font raser et laver à la rivière, revêtent une ceinture de feuilles plus ou moins urticantes, mettent un bonnet sur la tête et sont montrés à leur mère qui peut les reconnaître.
Après quoi commence la vraie réclusion où ils " mangent le léopard ", avec des changements de pansements, mis dans un trou creusé à cet effet, des soins douloureux, des coups de bâton, tant que les pénis de tous ne sont pas entièrement cicatrisés, ce qui peut durer de un à quatre mois. Le dernier jour, après de nouvelles brimades, les initiés retournent au village avec ceintures de feuilles et bonnets, sont montrés aux femmes et dansent jusqu'à la nuit puis rentrent en brousse. Le lendemain, ils courent autour de la pierre du tambour, et après une tentative le soir, sont kidnappés au petit matin par le " soo ", entité violente et mystérieuse servie par les forgerons. Bagarre avec les gardiens : les circoncis se réfugient dans le ruisseau où ils sont intouchables. Puis ils sont appariés (ban, terme réciproque) dans une chaste relation avec une fillette plus jeune choisie par leurs mères et surs, qui doit être aussi " circoncise ". Avec des cérémonies parallèles à celles des garçons, les filles assez grandes sont conduites au ruisseau où leur clitoris, considéré comme la quintessence de la féminité, quatre fois étiré avec une pince de crabe par la sur d'un circonciseur (p. 107). En finale, on " attache les couteaux de la circoncision " dans leur pot et leur cachette. Après un nouveau bain, les initiés conduits dans la maison du circonciseur y reçoivent saluts et félicitations, ce qui ouvre l'ère d'un grand nombre de mondanités. Certains interdits alimentaires sont levés, d'autres injonctions paraissent : comme celle pour un homme initié d'éviter la cuisine, lieu réservé à la femme. Après paiement des divers acteurs, les circoncis rentrent chez eux, désormais nantis d'un nom de promotion.
En conclusion, l'auteur médite sur les changements, et la reprise des traditions par les " intellectuels " en riposte à la mondialisation des cultures. Cet ouvrage est de premier intérêt pour tous ceux qui s'intéressent aux initiations et plus largement à l'éducation. On doit cependant formuler quelques réserves de forme et de fond, d'orthographe (il ne faudrait pas que s'étiole l'excellente réputation de Nanterre), de français (p. 14 : il faut dire " anciennes gens " ; p. 19 : goumbos est un anglicisme pour " gombo " ; p. 69 : " défrayer " veut dire rembourser et non éviter ; p. 70 : " drastiquement " ne veut pas dire radicalement, mais " sous la contrainte "). On peut regretter l'absence d'un vocabulaire et d'un index. Mais ce qui manque surtout, ce sont les identifications botaniques des plantes citées, très importantes pour pouvoir opérer des rapprochements avec les rituels parallèles. La nouvelle université de Ngaoundéré devrait pouvoir y remédier. L'écorce interne rouge du " baa " (p. 63) est-elle la même que celle du " baa " beti employé pour les fêtes, et qui n'est autre que le padouk, " Pterocarpus soyauxii " des Légumineuses ? Est-ce un simple jeu de mot, comme le serait sans doute l'identification du génie soo des Dii avec l'être mystérieux Soo qui préside à l'initiation des Beti, qui disent pourtant l'avoir importé du nord... L'auteur a lui-même rectifié (p. 109) l'affirmation hâtive de la couverture selon laquelle la manipulation du clitoris était absente jusqu'à lui de la littérature anthropologique : je peux citer pour le Dahomey le témoignage de l'administrateur Merlo vers 1950 et dans les années 80 les travaux trop méconnus de l'anthropologue Roger Brand (de l'Université de Tours) sur les populations du Mono.
Mais ces regrets prouvent précisément l'intérêt puissant que l'on peut prendre à cet ouvrage qui a entre autres mérites déjà relevés celui d'être bref, mais dense.
Philippe Laburthe-Tolra,
Anthropologue, agrégé de la Sorbonne
Charles Munier, 2002, Le Pape Léon IX et la Réforme de lÉglise, Strasbourg, Édition du Signe, 374 p.
Le présent ouvrage sinscrit dans le cadre des festivités entourant le millénaire de la naissance du pape Léon IX, né Brunon, et plus tard connu par le nom de son siège épiscopal, Toul, un des fameux trois évêchés indépendants avec Metz et Verdun.
Au sortir de cette lecture, nous dirions demblée que le livre de Charles Munier est une uvre à mi-chemin entre lérudition, au sens où lauteur est maître de son art (ses publications lattestent), et la vulgarisation, la lecture étant claire et aisée.
Après un préambule fort éclairant sur les circonstances tant historiques quactuelles qui ont conduit Munier à écrire ce bouquin, lauteur nous dresse dentrée de jeu létat des sources. Il y répertorie les différentes versions de la vie du pape Léon IX et, surtout, il souligne la popularité de celles-ci aux diverses époques. Il semble que la vie de Brunon de Toul ait suscité de nombreuses polémiques, en particulier dans la deuxième moitié du XIXe siècle.
Munier adresse ensuite la question même de la vie de lévêque lorrain et futur pontife. Ce qui rend demblée la lecture captivante, et cela amusera les férus de généalogie, réside dans la problématique entourant lascendance de Brunon. Descendant des ducs de Haute et Basse Lorraine, cousin dempereurs et dévêques, Brunon fait partie de ces familles au riche patrimoine. Nul est besoin de dire que les astres ont veillé sur son destin.
Après un survol des jeunes années de Brunon, Munier aborde rapidement son action en tant quévêque de Toul pour se concentrer pour les reste de louvrage sur le pontificat de Léon IX. Lagir du pape se meut dans un esprit de réforme du fait quil déplore le triste état de son clergé tant au point de vue moral et spirituel que pécuniaire. Il se fera ainsi le défenseur de la réforme de Grégoire VII et luttera avec acharnement contre la simonie, le nicolaïsme et les autres maux qui affligent son clergé.
Cependant, le pontificat de Brunon de Toul se vit aussi en plein cur de la tourmente des querelles entre lempereur et le pape. Ainsi, lhomme devra toujours naviguer dune façon agile dans ces eaux troubles. Et ce, dès son accession au Saint-Siège.
Le mérite de louvrage de Munier réside principalement dans sa facture. Bien sûr, les chapitres suivent grosso modo lévolution du personnage mais ils se présentent à nous sous un mode thématique où y sont évoqués les voyages, les synodes, ladministration pontificale, les divers aspects de la réforme monastique, la question normande, le schisme byzantin de même que la piété populaire médiévale.
Parmi tous ces sujets, celui qui nous a le plus impressionné est sans doute celui consacré à la piété populaire médiévale. En effet, lhistoriographie traditionnelle nous a plutôt habitué aux ouvrages aux accents théologiques pour lHistoire de lÉglise, par exemple, ou encore politiques en ce qui a trait aux relations Église-État. Aborder le monde de la piété, cest simmiscer dans le quotidien du quidam de lépoque qui nous préoccupe. On y découvre ce qui fascine les masses, ce qui donne espoir, ce qui commémore un triste souvenir, bref, ce qui ponctue la vie de lhomme simple. Le chapitre XII consacre ainsi son espace à la relation que Léon IX entretenait avec la piété populaire. On y raconte les dévotions personnelles du pontife ainsi que les canonisations qui ont eu lieu sous sa férule. On peut également y suivre les étapes de ses périples, allemands entre autres, qui furent marqués dune dimension de pèlerinage. Cet aspect de la vie de Léon IX nous rappelle instantanément le souci du pape actuel Jean Paul II pour la spiritualité du petit peuple.
Au terme, Léon XI a mené une vie bien remplie. Si bien que le Moyen-Âge a conservé de lui une image auréolée, celle dun infatigable pasteur. Ce qui est fascinant avec le contexte autour de ce pape est sa brûlante actualité dans la mesure où nous nous demandons présentement si les puissances spirituelles sont évoquées ou invoquées pour les bonnes raisons politiques. En effet, si lan mil fut une ère charnière, notre tournant de siècle et de millénaire lest tout autant, et il est légitime de les éclairer lun à la lumière de lautre. (NDLR : Sur ce, dailleurs, il nest pas superflu de renvoyer le lecteur au numéro 20 de Religiologiques, " Millénarismes. Au seuil de lan 2000 ", présentement entièrement accessible sur le site de la revue.)
Enfin, louvrage se clôt par une bibliographie des plus exhaustives. Les annexes nous informent de questions plus pointues et fournissent encore un support visuel intéressant (voir par exemple lannexe 3).
Louis-Georges Deschênes
Université de Sherbrooke.
Pamphile et Eusèbe De Césaré, 2002, Apologie pour Origène, suivi de Rufin DAquilée, Sur la falsification des uvres dOrigène, coll. " Sources Chrétiennes ", tome 1, (texte critique, traduction et notes par René Amacker et Éric Junod), Paris, Les Éditions du Cerf, 335 p.
Pamphile et Eusèbe De Césaré, 2002, Apologie pour Origène, suivi de Rufin DAquilée, Sur la falsification des uvres dOrigène, coll. " Sources Chrétiennes ", tome 2, (étude, commentaire philologique et index par René Amacker et Éric Junod), Paris, Les Éditions du Cerf, 316 p.
Ces deux volumes sont consacrés à lédition critique, à la traduction française et à létude dun important dossier historique constitué en 397 par les soins du moine Rufin dAquilée. Il sagit de la première édition de cet ensemble depuis 1759, ainsi que de sa première traduction dans une langue moderne. Les textes qui composent ce dossier réunis par Rufin sont adressés à un de ses correspondants, un certain Macaire. Le dossier comporte une pièce centrale, en loccurrence le livre I de lApologie pour Origène. Il s'agit d'une uvre attribuée conjointement à Pamphile et à Eusèbe de Césarée que Rufin a traduit en latin. Cette traduction latine est dautant plus précieuse pour nous puisque loriginal grec de ce texte ne nous a pas été transmis par la tradition manuscrite. Cette uvre comprenait originellement 6 livres et avait été composée entre les années 307-310. Cette pièce est suivie dun ouvrage original de Rufin intitulé Sur la falsification des livres dOrigène. Lensemble est précédé dune importante préface dans laquelle Rufin se défend de ne pas professer didées hérétiques sur le Père, le Fils et le Saint Esprit. Autre fait remarquable dont limportance mérite dêtre soulignée, ce dossier contient 70 citations originales de textes dOrigène, dont 34 proviennent duvres perdues que la tradition manuscrite ne nous a pas transmises. Létude du dossier par R. Amacker et E. Junod montre que sa réunion et sa publication par Rufin lui avait servi à préparer la publication en 398 de sa propre traduction latine dune uvre fort controversée dOrigène (rappelons que ce dernier vécu de 185 à 251), le Peri Archon (aussi connu sous son nom latin : De Principiis, ou français, Traité des Principes). Ce dernier geste de Rufin le brouillera alors définitivement avec Jérôme qui avait été jusque là son ami.
Le dossier ruffinien se situe historiquement dans le contexte des controverses anti-origénistes qui furent la cause de grands remous dans les milieux chrétiens au 4e et au 5e siècle et dont quelques-uns des principaux acteurs furent, outre Rufin et Jérôme, Jean de Jérusalem, et Épiphane de Salamine. Ces controverses finiront par aboutir, plus dun siècle plus tard à la condamnation posthume de luvre dOrigène par le Concile de Constantinople en 553, principalement sur les bases de sentences parfois paraphrasées tirées de son traité Peri Archon, ainsi que de luvre de deux autres théologiens grecs : le moine Didyme lAveugle (313-398) et le moine Évagre le Pontique (346-399).
Dans la préface au dossier, Rufin dit être conscient que sa traduction du livre de Pamphile risque de susciter des réactions négatives. Il met alors lemphase sur le fait que lautorité de ce livre repose justement sur Pamphile qu'il qualifie de " saint martyr " et non pas sur son autorité propre. Rufin confesse alors sa propre foi en la Trinité, ainsi quen la résurrection des corps. Il conclut sa préface en prenant la défense de Jean de Jérusalem à qui Jérôme sétait attaqué. Rufin affirme que Jean de Jérusalem est un " saint prêtre " qui enseigne la foi orthodoxe, et déclare anathème ceux qui mettent en doute sa propre foi ainsi que celle de Jean. Par cette déclaration finale, Rufin vise expressément Jérôme qui venait de publier un ouvrage intitulé Contre Jean de Jérusalem. Nous savons que Jérôme répondra de manière virulente à cette préface de Rufin, ainsi quà lensemble du dossier et à la traduction de Rufin du Peri Archon, soutenant notamment que lApologie pour Origène nest pas luvre du martyr Pamphile, mais celle de son disciple Eusèbe qui fut sympathique aux idées anti-trinitaires dArius. Jérôme accusera aussi Rufin davoir volontairement édulcoré ses traductions des livres d'Origène (le lecteur qui veut en savoir plus, pourra se référer au volume suivant : Jérôme, Apologie contre Rufin, coll. " Sources Chrétiennes " 303, Paris, Éditions du Cerf).
La seconde pièce du dossier est la traduction latine de ce fameux livre I de lApologie pour Origène de Pamphile et Eusèbe de Césarée. Les deux éditeurs, R. Amacker et E. Junod émettent lavis que Rufin a peut-être été beaucoup plus quun traducteur en faisant uvre de réviseur en certains endroits, en retouchant le texte en d'autres endroits, afin de lactualiser dans le cadre des controverses de son temps. Toujours est-il que ce livre est construit sur un schéma très simple : laisser Origène se défendre lui-même. Pamphile pose lui-même des questions qui portent à controverse et réfute lui-même ces questions en citant des extraits duvres dOrigène. Louvrage, ou ce qui nous en est parvenu, aborde les questions de la Trinité, de la nature du Christ, de la nature de lEsprit Saint, des relations qui existent entre ces trois membres au sein de la Trinité. Il aborde aussi la question de la résurrection des morts, celle de la chair du Christ ressuscité, celle des châtiments finaux à la fin des temps, celle de la nature et du destin de lâme et celle de la métensomatose.
Finalement, le dossier se ferme sur lopuscule de Rufin intitulé Sur la falsification des livres dOrigène. Rufin part de lidée quil observe dans louvrage quil vient de traduire, que les idées dOrigène sont orthodoxes. Or, il sait quil existe dans les uvres dOrigène des thèses que plusieurs dénoncent comme étant hétérodoxes. Selon Rufin, un homme aussi sage et intelligent quOrigène naurait pu avoir été aussi confus et négligent, ni n'avoir souffert de trouble de mémoire (!). Il ne peut y avoir quune seule solution à ce problème : Rufin soutient alors que les manuscrits dOrigène furent falsifiés par des hérétiques. Plus encore, selon Rufin, des auteurs fameux du christianisme ancien dont Clément et Denys dAlexandrie auraient eux aussi été victimes de ces falsificateurs de même que certains manuscrits des Saintes Écritures, notamment là où la Bible diffère dopinion avec les définitions conciliaires. Ce que nous y voyons de notre il moderne est que Rufin projette une conception anachronique de lorthodoxie, alors quil voudrait que des auteurs du 2e siècle puissent avoir soutenus des doctrines adoptées par les conciles du 4e siècle. En cela, bien malgré lui, il prépare le terrain à certaines idées qui ont fait leur chemin jusque dans une certaine littérature moderne à prétention ésotériste, voulant que la Bible " originale " ou " officielle " (selon la définition qu'on veut bien donner à ces expressions) ait été modifiée et " corrigée " par des décisions et des décrets conciliaires.
R. Amacker et E. Junod proposent dans le tome 2 une étude qui aborde des questions plus techniques comme celle de létablissement du texte et sa tradition manuscrite, celle de la langue de Rufin, ainsi que de son style à la fois décrivain et de traducteur. Un chapitre est aussi consacré à lhistoire de la recherche sur lApologie dOrigène. Les deux éditeurs nous offrent ensuite un commentaire philologique de lensemble du dossier, ainsi que quelques index et une bibliographie.
On nous permettra de déborder un peu du cadre de la recension afin de dire quelques mots sur la question de la métensomatose. Dans la littérature populaire contemporaine consacrée à la réincarnation, il est courant de lire que les chrétiens des premiers siècles, avec Origène en tête de liste, croyaient en cette idée, ainsi qu'au " karma ". Outre le fait que les auteurs de lépoque gréco-romaine parlaient plutôt de métempsychose et de métensomatose et non de " réincarnation " (et encore moins de " karma "), les spécialistes de luvre dOrigène savent que la question nest pas aussi claire. En effet, à plusieurs reprises, dans ses uvres qui nous sont parvenues, Origène évoque effectivement la question de la métensomatose, mais cest toujours afin de la soumettre à examen ou encore pour sen distancer et surtout pour expliquer quelle est contraire aux Écritures. Par exemple, dans son Commentaire sur lévangile de Matthieu, livre X, ch. 20. Commentant un passage de lÉvangile selon Matthieu, chapitre 17, verset 11-13, Origène dénonce la position de certains platoniciens et utilise exactement ces mots : " lerreur de la métensomatose " (pseudodoxia tès metensômatôseôs) afin déliminer clairement toute possibilité dinterpréter ce passage comme étant une allusion de Jésus à la réincarnation. Origène mentionne aussi que la métensômatose est " contraire aux Écritures " et que cest une croyance en vogue chez les grecs. Dire qu'Origène croyait en la métensomatose (ou selon les modernes en la réincarnation) est plutôt dune accusation lancée contre lui par ses adversaires (dont Jérôme qui fera une abondante promotion) et destinée à le faire condamner. LApologie pour Origène a cet intérêt de témoigner de lancienneté de cette accusation lancée contre lui. Il faut donc une bonne fois pour toutes ne plus ajouter le nom d'Origène à la liste des réincarnationistes chrétiens. Le lecteur intéressé par cette question se réfèrera aux paragraphes 173 à 188 de louvrage de Pamphile, ainsi quà la bibliographie donnée par R. Amacker et E. Junod, ainsi qu'au Commentaire sur l'évangile de Matthieu d'Origène, coll. " Sources Chrétiennes " no 162, Paris, Édition du Cerf.
Ces deux volumes intéresseront un auditoire assez varié : dabord, lhistorien des religions en aura pour son compte puisquil est directement renvoyé à luvre dOrigène elle-même. Il est ensuite mis en contact avec un chapitre de lhistoire de la réception de luvre dOrigène qui fut sujette à de multiples relectures et controverses, ainsi quau personnage d'Origène, à sa légende et à la construction de limage quon sen faisait au 4e siècle. La constitution du dossier par Rufin et lincorporation de citations dOrigène lui servirent à sa propre entreprise apologétique et provoquèrent de nouveaux remous. Origène est certes toujours à lhorizon de la controverse, mais en même temps il en est presque évacué, alors que le débat se transforme peu à peu en guerres intestines et en luttes de pouvoir entre anciens amis qui y mêlèrent des inimitiés personnelles. La question était désormais de savoir qui allait établir son influence sur tel milieu et qui allait l'établir sur tel autre milieu. Ce dossier historique a donc de quoi alimenter les recherches et la réflexion du spécialiste.
Le lecteur non-spécialiste, friand dhistoire et attiré par luvre dOrigène, y trouvera aussi son compte. Dabord, les explications de R. Amacker et E. Junod sont destinées à en rendre accessible la lecture. Dautre part, le dossier lui-même est intéressant de même quil est dactualité en ce début de XXIe siècle. Comme nous lavons signalé plus haut, Origène est à la mode, et malheureusement pour de mauvaises raisons, dans certains milieux ésotéristes. Encore une fois, quinze siècles après s'être vu déconstruit et reconstruit par les moines latins et près de dix-sept siècles après sa mort, Origène est aujourd'hui encore associé à des idées religieuses qu'il n'a jamais soutenues ! On ne s'intéresse alors plus à Origène lui même et à ses idées propres, on utilise et diffuse plutôt sa légende et des idées que ses adversaires ont associées à son nom. Ce phénomène n'est pas un mal en lui-même, au contraire, il est fort intéressant pour le chercheur de constater qu'un auteur chrétien du IIIe siècle fut et est encore l'objet de relectures et de nouvelles réceptions et qu'il est toujours cité en autorité dans certains milieux. Cela dit, si l'entreprise d'édition et de traduction française des uvres d'Origène que mène la collection " Sources Chrétiennes " pouvait contribuer à mieux le faire connaître du grand public, il s'agirait là d'une avancée importante pour la culture. En éditant et en traduisant ce dossier, R. Amacker et E. Junod, ainsi que la collection " Sources Chrétiennes " sinscrivent ainsi dans une entreprise que nous saluons : celle de rendre facilement accessible les sources même du christianisme ancien. Le lecteur curieux qui cherche à se renseigner a alors de quoi se satisfaire.
Serge Cazelais
Université Laval
Jacques Potin et Valentine Zuber (dir.), 2003, Dictionnaire des monothéismes, Paris, Bayard, 560 p.
Dans un contexte de mondialisation grandissante, de religions à la carte, de syncrétisme et de dialogue interreligieux, un dictionnaire sur les monothéismes ne peut être que bienvenu, car il faut pouvoir distinguer pour unir. Chacune des trois religions, judaïsme, christianisme et islam, est présentée à partir de 200 mots clés représentatifs de son patrimoine spirituel, historique et politique. Les trois religions nont toutefois pas le droit au même nombre de pages : si la partie réservée à lislam na que 145 pages (p. 407ss), le judaïsme se voit accorder un total de 174 pages (p. 7ss), tandis que le christianisme a droit à la part du lion avec un total de 223 pages (p. 183ss). Un judicieux système de renvois permet aux lecteurs de naviguer dun univers religieux à lautre. Des astérisques signalent les mots que lon trouve référencés dans plus dune religion. À la fin de certaines notices, les chiffres 1, 2 et 3, symbolisant respectivement le judaïsme, le christianisme et lislam, renvoient à dautres notices abordant des notions complémentaires dans la même religion ou des notions plus ou moins proches dans les autres religions. Par exemple, au mot " araméen ", le lecteur est invité à aller lire les notices suivantes : Hébreu, Sémite (1), Nestoriens (2), Arabe (3).
Assez étonnamment, seuls quelques mots sont en communs aux trois religions : ange, calendrier, Dieu, enfer, péché et prophètes. La section réservée au judaïsme partage un total de 17 mots identiques avec la section consacrée au christianisme (apocalypse, apocryphe, amen, patriarches, etc.) et avec la section réservée à lislam (ablution, circoncision, Jérusalem, révélation, etc.). Par ailleurs, 11 mots identiques se retrouvent dans le vocabulaire chrétien et musulman (esprit, Jésus, Marie, sacerdoce, Satan, etc.). Ce vocabulaire commun à lune ou lautre religion engendre inévitablement certaines répétitions. Cest le cas, par exemple, des mots " pharisiens " et " circoncision ". Certains mots brillent par leur absence. Par exemple, les mots " alliance ", " création ", " fêtes ", " mariage ", etc., se retrouvent dans le vocabulaire juif et musulman, mais sont absents de la section chrétienne.
La liste des noms propres de chacune des trois sections étonne également. On nen retrouve que quatre pour le christianisme (Gabriel, Jésus, Paul de Tarse et Marie) et quatre pour le judaïsme (Abraham, Lévi, Maïmonide et Moïse), mais dix pour lislam (Abraham, Ali, Fâtima, Ismâil, Jésus, Maryam, Mohammad, Moïse, Saladin et Soliman le Magnifique). Labsence de Hillel et Yehouda ha-Nasi, le rédacteur de la Mishna, ou encore de Luc et Jean, pour ne nommer que ceux-ci, passe difficilement inaperçu. Dautres silences sont tout aussi éloquents. Par exemple, larticle " antisémitisme ", qui nest malheureusement pas distingué de l " antijudaïsme " dans aucun endroit du dictionnaire, passe de Pie XI à Jean-Paul II sans mentionner le pape Pie XII (p. 21) ! Larticle " choah " (p. 41-42) ne fait même aucune mention des différents rôles joués par les Églises chrétiennes. En outre, certaines remarques feront sourciller les spécialistes de lune ou lautre religion. Par exemple, il est faux de dire que les rouleaux de Qumrân restèrent durant près de vingt siècles ignorés de tous (p. 259). En effet, bien avant les découvertes de 1947, le IIIe siècle fut le témoin dune première découverte de certains manuscrits de Qumrân (voir le témoignage dEusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, XVI, p. 1-4). Les nouvelles découvertes qui eurent lieu au IXe siècle furent encore plus importantes, particulièrement pour la communauté qaraïte (voir une lettre rédigée en syriaque que le patriarche nestorien Timothée 1er adressa, vers lan 800, à Serge le métropolite dÉlam). En ce qui concerne larticle " karaïsme " (p. 95-96), la présentation des différentes hypothèses concernant son origine ne semble pas connaître les meilleurs travaux sur le sujet La même remarque simpose quant à létymologie proposée pour le mot " marranes " (p. 104-105).
Bien entendu, il serait facile dallonger la recension en multipliant les points de discussion et de détail. Toutefois, ces quelques critiques ne doivent pas masquer le fait que ce dictionnaire constitue un excellent ouvrage de référence pour quiconque cherche à mieux comprendre ce que les monothéismes ont en commun, mais aussi ce quils ont de singulier. On ne peut donc que remercier Jacques Potin, assomptionniste, spécialiste de lhistoire de Jérusalem, et Valentine Zuber, professeur à lÉcole pratique des hautes études, qui ont assuré la direction du présent dictionnaire, ainsi que José Costa et Khashayar Azmoudeh, qui ont participé à sa rédaction, le premier pour le judaïsme et le second pour lislam.
Jean-Jacques Lavoie
Université du Québec à Montréal
Mark C. Taylor, 2001, The Moment of Complexity, Chicago and London, University of Chicago Press, 340 p. ; 1999, About Religion, Chicago and London, University of Chicago Press, 292 p.
The Death of God as " the death of presence, is one of the disguises or masquerades of the sacred " (AR, p. 41). In other words, God is dead but the world is divine. Such is the nature of the paradox which animates and informs Mark C. Taylors theological explorations of our postmodern condition. By taking seriously the specificity of our historical moment, Taylor seeks to come to terms with the full implications of modernitys pronouncement of Gods death. How does one do theology when " to think theologically at the end of the twentieth century is necessarily to think in the wake the interminable wake of the Death of God " (AR, p. 32) ? What is religion ? Where is religion ? What sense can we give to these questions if God is dead ? " Can inevitable loss be embraced in a way that leads to creative engagement rather than the endless melancholy of interminable mourning " (AR, p. 6) ? According to Taylor, such questions are necessary in order to not only think through the significance of the Death of God, but also to conceptualise anew the status of religion in the contemporary West. The impossible nature of this task explains why contemporary theology can only speak about and not of religion. Such is the Death of Gods intellectual legacy. How can one speak about the idea of religion when it is cut adrift from the ideas of oneness and presence upon which its metaphysical world-view is founded ? How to speak of religion non-metaphysically, that is to say without recourse to a theory of religion ? The Moment of Complexity and About Religion address the epistemological and ontological repercussions of these fundamental questions.
The Wests " moment of complexity " is a profoundly religious one. This core thesis is the logical result of two complementary assertions on Taylors part. Firstly, the American theologian claims that " it is obvious that we are living during a time of extraordinary transition : something is slipping away and something is beginning " (AR, p. 2) and that this transition can be explained by the fact that " the technical developments of the last half century are creating conditions for a revolution as profound and far-reaching as the industrial revolution " (MC, p. 4) ; secondly, that such a transition means that " the death of the transcendant signifier effectively divinizes the web of images and simulacra that constitute postmodern culture " (AR, p. 26) and that " not only do modern and contemporary art, literature, economics, science and technology pose questions about religion, but the study of religion exposes religious dimensions of ostensibly " secular " culture " (AR, p. 1). In other words, far from being two signs of the definitive triumph of the secular, Taylor considers the Death of God and contemporary " emerging network culture " (MC, p. 155) as difficultly grasped signs of the sacred, where " the sacred can " show " itself only by not showing itself or by showing not " (AR, p. 41). Monotheisms (and its philosophical inheritor Western rationality) metaphysical affirmation that " simplicity is epistemologically truer and ontologicaly more real " (MC, p. 138) gives way to the realization that, " though it remains uncertain whether history has a purpose, it seems clear that development personal as well as natural and historical has a direction : things tend to move from lesser to greater complexity " (MC, p. 4). The Wests moment of religious complexity then, can be summed up as follows : God is Dead... and his Death becomes him.
From the (post)theological perspective which Taylor defends, our increasingly complex world is accompanied by unprecedented ontological destabilisation and epistemological challenges. Gods Death signals the definitive end of ontological certainty and the closure which theory once promised loses all legitimacy : " [i]f the origin is unrecoverable, theory, as it has traditionally been understood, becomes as impossible as classical theology " (AR, p. 78). In other words, ontological uncertainty is logically linked to epistemological groundlessness. It is in this sense that the unrequited human desire for certainty is akin to a psychic wound. Yet the spectral absence of the transcendental referent (God, theory) is not merely nothing, for it constitutes the potentially rich non-ground from which Taylor seeks to construct a postmodern theology. Such a construction begins with the hypothesis that the end of transcendence demands that we turn our gaze to the radically immanent workings of religion in the fields of human expression which are, at first glance, non-religious.
If the postmodern sky is apparently empty of gods, its increasingly complex technologically-informed culture is positively teeming with religious significance : " Sociocultural processes that appear throughly secular harbor tacit traces of religion, which continue to influence cultural production and reproduction in ways that usually go unnoticed " (AR, p. 148). Despite his deep suspicion of the stridently antitheological presuppositions which inform social scientific approaches to the study of religion, Taylor nonetheless accepts one of its leading claims, namely that " there is a religious dimension to all culture " and that " religion is often most intriguing and influential where it is least obvious " (MC, p. 6). The ontological absence which results from modernitys collective deicide is the necessary a priori for an epistemological transformation : " If we are to understand network culture, the eye must be trained to glimpse religion where it remains nearly invisible " (MC, p. 6). The central question then becomes a delicate one : How can one name the " invisible " while avoiding a theory of religion that reproduces the metaphysics of presence ?
By blending together contemporary insights drawn from such diverse fields as thermodynamics, information theory, neuroscience, visual arts, linguistics, and artificial intelligence, the task which Taylor undertakes is at once daunting in its scope and wide-ranging in its erudition. His paradoxical goal is to trace the outline of the non-theoriseable sacred at the heart of the contemporary West. In order to bring to light the underlying logic which ties together Gods absence and the religious nature of contemporary " network culture ", Taylor offers an avenue out of the philosophical and existential cul-de-sac towards which deconstruction leads us. By rescuing the most fruitful insights of Hegels systemic thought from the trenchant critique it suffers at the hands of derridean-inspired deconstruction, Taylor seeks " what Derrida cannot imagine ", namely, " a nontotalizing system or structure that nonetheless acts as a whole " (MC, p. 65). As Taylor reminds us, Hegels Phenomenology of Spirit is above all a meditation upon how the ultimate meaning of History is teleologically oriented : " Gods transcendance becomes an immanence in which the divine is totally present here & now " (AR, p. 26). In this sense, the Death of God ushers in a post-historical reflection upon how " God is, in the final analysis, identical with the self-referential totality of reality " (AR, p. 35). As the privileged post-historical thinker in " Death of God " theology, Taylor points to the need to meditate upon what seems to be the post-God of postmodernity.
Hegels metaphysic is absolutely crucial to Taylors critique of postsructuralisms dogmatic relativism. According to Taylor, Foucaults constructivism and Derridas deconstruction culminate logically in the " impossibility of describing " absolute reality " " (MC, p. 89). Poststructuralisms theoretical impasse is such that it is condemned to do nothing other than repeat ad nauseum its central mantra that " systems and structures inevitably totalize by excluding difference and repressing otherness " (MC, p. 48). But contemporary research in both the social and the applied sciences is yielding radical re-readings of how both social and biological systems are at once coherent and open systems, of how " life ", in its most general definition, " continues only as long as things are out of balance " (MC, p. 135). A full appreciation of the vertiginous nature of new insights in complexity studies depends upon a break in the usual ways of doing science. Put simply, the history of Western thought can be understood in large part as the continuation of the originary Platonic division between thought and matter, between the Idea and the material a dualism in whos shadow thrives many of our ontological and epistemological assumptions. Leading contemporary theorists in the fields of biology and artificial intelligence are complicating this world-view by demonstrating that " it is becoming increasingly obvious that information is, in many important ways, material, and matter is informational " (MC, p. 106). A whole series of binary divisions are thereby placed in question : culture/nature, information/noise, whole/parts, subject/object, appearance/illusion, order/chaos (NDLR : " sacred/profane " ?) : " [s]ystems and structures be they biological, social, or cultural are more complex than deconstructive critics realize " (MC, p. 155).
Without recourse to a Hegelian reading of History, Taylors " philosophy of culture " (MC, p. 14) sounds less like an opening of thought to the immanentization of the sacred and a lot more like the triumphalist cry of a self-satisfied liberal who knows that " other than in certain corners of the university where the news of 1989 does not seem to have arrived, Marx has become irrelevant " (MC, p. 100). However, its not only Marxist thought which is confined to the dustbin of history, but non-Marxist critics of our moment of complexity as well : " Educators must come to realize that criticism that is not constructive is not adequate. If " No " does not harbor " Yes ", it should remain unspoken " (MC, p. 270). With such immodest proposals interspersed amongst his " philosophy of culture ", it is perhaps not surprising to read Taylor proclaiming his " humanist " orientation. Indeed, where else but in the West, the birthplace of humanism, could one find such a religious apology for the faustian human quest for knowledge and such a dismissal of those who dont acquiesce quietly, or rather, to paraphrase Taylor, mutely ?
But why would such a reading of complexity theory lead Taylor to have recourse to the ideas of religion and the sacred ? Because, like Adorno turning to art and music in order to reconcile himself to politicial philosophys failure to prevent fascism, Taylor leaves the temple in order to reconcile himself to theologys loss. To paraphrase Adorno, theology survives only to the degree that it has become obsolete. Without Hegels reading of Gods Death in History, Taylor cannot chase away the spectre of relativism which threatens to reduce his vast project to the status of just another (meta-)narrative. Perhaps our moment of complexity does invite a new religious reading of the human condition. However, it remains to be seen to what degree Taylors Hegelian-inspired theological humanism helps or hinders such a re-reading.
Michel Carrier
Université du Québec à Montréal
Richard Waterstone, 2001, LInde éternelle, Croyance et rituel, Les dieux et le cosmos, La méditation et lart du yoga, coll. " Sagesses du monde ", postface de Jean Varenne, trad. Zeno Bianu, Köln, Evergreen (Taschen), 184 p.
LInde éternelle est la traduction dun livre paru en anglais, en 1996, sous le titre India. De dimensions légèrement supérieures à celles dun livre de poche et de couverture cartonnée, il est abondamment illustré dans le style de la collection Découvertes de Gallimard. Cest là la principale richesse de louvrage. Des scènes actuelles sont photographiées et de nombreuses images pieuses de facture récente donnent à louvrage un côté kitsch qui est fidèle à lhindouisme populaire. Le livre est bâti sur huit chapitres et un appendice qui couvrent assez bien les différents aspects de la spiritualité hindoue : lInde ancienne, le renoncement, les formes de Vishnu, Shiva et la Déesse, les arts du yoga, rites et spectacles, le temps et lunivers, les gourous, les pèlerinages et la méditation. Ces chapitres sont à leur tour subdivisés en une dizaine de sujets qui sont tous (à deux exceptions près) traités en deux pages. Lauteur sadresse au grand public plutôt quaux spécialistes, ce qui demande de résumer la matière sans sacrifier le contenu. Malheureusement, louvrage de Richard Waterstone regorge derreurs et dimprécisions. En voici quelques exemples.
Dune façon plus générale, lexposé est très faible et ne donne quune pauvre idée des sujets traités. Par exemple, lauteur ne dit rien sur laspect social du renoncement, ni sur la révolution quil opérait dans la pensée indienne en affaiblissant lemprise des brahmanes sur la religion. Ou encore, il évoque les sacrifices sanglants de certains cultes hindous sans noter ce quils ont de percutant dans une société qui valorise tellement la non-violence.
La rédaction du présent ouvrage a très certainement demandé beaucoup de travail à Richard Waterstone car il contient une foule de renseignements et couvre une vaste matière. Toutefois, il existe déjà de nombreux livres accessibles, dexcellente qualité, consacrés à lhindouisme, et LInde éternelle a peu à apporter de plus sinon un nombre considérable de coquilles et derreurs. On sera donc excusé de ne pas consacrer trop de temps à sa lecture.
Jean-François Belzile
Université du Québec à Montréal