C’est un ouvrage rafraîchissant que signe
Anne Gotman. Loin des idées toutes faites,
l’auteure se met à l’écoute de récits de vie de gens ordinaires, et elle le
fait avec respect. Sans s’engager dans de longues discussions préalables sur
quelque définition de la « religion », elle rapporte des conversations
et des confidences, acceptant que s’y exprime une diversité apte à déjouer
tous les chasseurs d’essences. L’auteure se demande ce que la religion
change ou produit dans la vie des gens : « ne pas préjuger de ce
qu’est la religion pour les gens, mais préjuger qu’ils en ont une idée, tel
est l’objectif (...) fixé pour cette série d’études de cas conduites à partir
d’entretiens non-directifs » (p. 14). Cette « posture
intersubjective » (p. 14) la guide dans son propos de saisir la religion
« comme forme de vie pratique, sociale, intellectuelle » (p. 15),
ciblant à cette fin des gens « dont, à quelques exceptions près,
l’adhésion religieuse est discrète, au sens où ils ne se définissent pas par
rapport à elle » (p. 18). Préface
et chapitre 1er campent ce propos résolument non
réductionniste : mener l’enquête en reconnaissant que
l’« histoire » que raconte le croyant « tient – plus ou moins
bien, plus ou moins étroitement – avec
le tout de sa vie, affective, familiale, professionnelle, sociale et
intellectuelle » (p. 35). C’est une entreprise placée à l’enseigne du
« raisonnement par analogie » (p. 36), un procédé herméneutique qui
opère en « présupposant une analogie entre nos interlocuteurs et
nous-même » (p. 36). Le corps de l’ouvrage est constitué de sept
chapitres, dans lesquels sont présentés et commentés sept récits de fidèles
de tradition juive ou catholique, parfois appariés ou mis en triade avec
d’autres témoins afin de mieux faire ressortir les traits particuliers des
profils explorés. On accompagnera ainsi Constance,
la catholique depuis toujours dont la foi est essentiellement faite de piété
filiale et de fidélité culturelle (ch. 2) ; Zacharie, l’activiste juif qui assume le judaïsme à la manière
d’un héritage ancestral qui le construit dans son identité (ch. 3) ; Laudan, le
catholique « croyant » qui trouve dans sa foi un socle où enraciner
son « moi profond » et qui vit sa « confrontation personnelle
avec Dieu » à travers un cheminement fait de réitérations successives
(ch. 4) ; Élias, Raphaëlle et Myriam, les croyants juifs qui vivent leur religion « en
famille et pour la famille », y trouvant un ciment qui les ouvre aussi « à l’ensemble des
coreligionnaires assimilés à une communauté de proches » (ch. 5) ; Demiane et Delhia, l’une
catholique et mariée à un agnostique d’origine juive, l’autre juive, mariée à
un protestant croyant et pratiquant, dont les mariages interreligieux
révèlent « des stratégies religieuses et des politiques de
croyance » (ch. 6) ; Games, le catholique « heureux et optimiste » –
l’auteure l’associe à un pasteur «professionnel » –, dont « le
parcours en éclipses fut émaillé de reconversions diverses» et pour qui, à
travers la discipline ignacienne, la foi est devenue « la chose la plus
importante de son existence » (ch. 7) ; Soma, la femme rabbin, une croyante convaincue et intense
celle-là, qui a choisi « le meilleur métier pour vivre sa passion au
quotidien » et dont la vocation au rabbinat constitue, en fait, une
« philosophie de vie » pragmatiquement inscrite dans la cité (ch.
8). Dans le 9e et dernier chapitre,
l’auteure propose quelques considérations sur l’irréductible multiplicité des
facettes de l’appartenance religieuse. La question était massive :
« que signifie être juif ou chrétien indépendamment de toute activité
religieuse, de toute forme de
croyance? » (p. 240). L’auteure y répond en retenant essentiellement la
référence familiale comme point d’ancrage de l’identité religieuse, là où, à
travers le quotidien des objets et des attitudes, « les gestuelles
parentales sont au cœur des représentations premières des choses de la
religion » (p. 247). Là serait la
source de la solidité des fidélités religieuses : « en changer
implique de défaire et de se désimbriquer du noueux
édifice de socialisations primaires et même secondaires mêlant allègrement
les choses de la religion aux représentations parentales, familiales,
amicales et scolaires » (p. 256). La religion est dès lors cette
« forme de vie continuée, par-delà les vicissitudes de la foi en Dieu,
par-delà même son absence » (p. 262).
Des expériences relatées, se dégagerait ainsi une trame de fond :
la fidélité religieuse et sa capacité de motiver les « dépenses » à
y consentir tiennent fondamentalement à l’attachement viscéral aux héritages
familiaux les plus structurants de l’identité personnelle. Croyances et
pratique seraient somme toute secondaires. Pénétrante et éclairante, malgré qu’on y
semble un peu pressé d’en finir, la conclusion de l’ouvrage coule de
source : « les fidèles sont à la fois semblables et différents de
ceux qui n’ont pas de commerce avec la religion » (p. 264). En émerge une lecture d’ensemble qui
pourrait tenir en quelques énoncés : 1) la « transmission
intergénérationnelle » occupe une « place cardinale » dans la
fidélité religieuse (p. 264) ; 2) les héritiers s’approprient leur
héritage religieux en s’appuyant « sur la nature du legs qui leur a été
transmis, la façon dont celui-ci leur a été inculqué, le contexte dans lequel
il fut énoncé, la tonalité dans laquelle il s’est concrétisé » (p.
266) ; 3) le succès de la transmission aux enfants, même par des fidèles
qui entretiennent avec la foi des rapports distendus, est possible
«lorsque la religion se conjugue (...)
au quotidien et se mêle intimement à la vie de tous les jours, à l’intérieur
et à l’extérieur de la sphère domestique » (p. 267) ; 4)
l’engagement communautaire et social constituerait l’élément le plus marqué
de la « dépense » religieuse, particulièrement en raison de son
potentiel « chronophage » – « la fidélité prend du temps »
(p. 270) ; 5) bien plus que les perspectives de la
« transcendance », c’est « l’idée de participation » qui
serait déterminante pour les croyants – participation « à la marche du
monde », occupation de « la place qui peut et doit être la leur
dans son évolution et sa progression » (p. 273). Les fidèles
seraient-ils donc des « consommateurs »? « Chacun
jugera », termine abruptement l’auteure (p. 279). Chacun jugera aussi de l’apport de ce type
d’étude à la compréhension de l’expérience religieuse, voire à l’élucidation
de ce qu’est la religion. Une douzaine
de témoignages n’ébranleront pas les colonnes de l’académie. Mais il faut
souligner d’emblée la richesse et la pertinence de ce travail intelligent et
empathique, qui ne se prive pas de riches et abondantes références
théoriques. On ne sait évidemment pas
ce que révélerait une telle enquête menée auprès de témoins plus
« convaincus », ou même qui auraient « fait vœu de
théologie » (p. 273). Ou encore auprès de croyants engagés dans des
cheminements d’allure mystique, voire ascétique. Peut-être aussi de croyants
issus d’autres traditions religieuses, voire recrutés en dehors du contexte
français. Mais c’est déjà énorme de traiter concrètement du religieux comme
le fait Anne Gotman, sans parti pris, sans volonté
de démonstration. Il faut souhaiter que cette voie soit davantage fréquentée
et explorée : elle est prometteuse. Lien: http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2014\2014_p_AGotman.htm
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