Ces
dernières années, l’étude de l’économie s’est étendue à divers domaines de la
vie quotidienne : l’économie de la culture, l’économie du crime,
l’économie du sexe, l’économie de la guerre, etc. Le regard économique peut
s’avérer heuristique lorsqu’il est utilisé pour comprendre les divers champs
de l’activité humaine. Mais qu’en est-il de l’économie et de la
religion ? Lionel
Obadia, professeur en anthropologie sociale et culturelle à l’université
Lumière Lyon 2, brosse les contours et les lignes de réflexion de ce domaine
de recherche émergent dans cet essai qui a pour ambition « de faire
connaître au lecteur la complexité d’un champ avec ses auteurs, ses modèles,
ses concepts, ses débats » (p. 235). Science multidisciplinaire, cette
approche privilégie une lecture économique qu’Obadia définit comme « une
démarche de compréhension et d’intelligibilité du religieux qui suppose d’en
faire une lecture au prisme de l’économie scientifique et en particulier
l’économie politique » (p. 56). L’ouvrage
se déploie en sept chapitres, en plus d’une introduction et d’une conclusion.
Les deux premiers chapitres portent sur les rapports étroits qui existent
entre religion et économie ainsi que sur l’émergence du champ de l’économie
religieuse. Les chapitres suivants abordent les applications de l’économie
religieuse (chap. 3), la réponse de la religion à l’économie (chap. 4), la
mondialisation et le marché du religieux (chap. 5) et la métamorphose du
sacré à l’aune de l’économie (chap. 6). Le dernier chapitre conclut avec une
critique du champ de l’économie religieuse dans laquelle l’auteur souligne la
possible instrumentalisation du religieux par l’économique. Pour
Obadia, cette lecture économique présuppose deux modèles d’analyse : la
théorie du choix rationnel et la théorie du marché (de l’offre et de la
demande). Tout en mentionnant de nombreux autres auteurs pionniers ayant
analysé les relations entre religion et économie, tels Marx avec Le Capital (1867) et Weber avec L’éthique protestante et l’esprit du
capitalisme (1905), Obadia attribut à Adam Smith le statut de précurseur
avec son ouvrage La théorie des
sentiments moraux (1759) (plutôt que son texte La richesse des nations [1776]). Les années 1970 voient
l’émergence des premières recherches qui s’inscrivent dans le champ actuel de
l’économie religieuse, alors que les années 1990 consacrent ce domaine
d’étude en champ d’expertise à part entière. Selon Obadia, l’ensemble des
recherches et des réflexions dans ce domaine se résume en quatre
formules : l’économie et la religion, l’économie dans la religion,
l’économie de la religion (ou économie religieuse) et l’économie comme
religion (p. 235). Cet
ouvrage fait preuve, de ce fait, d’un certain éclectisme. En plus de
présenter les théories de plusieurs auteurs ayant traité des rapports entre
économie et religion (Weber, Bourdieu, Smith, Marx, Pascal, Iannacone, etc.), Obadia s’intéresse aussi au marketing
religieux, à la mondialisation du religieux et au fonctionnement des
religions à l’aune du marché. Les réflexions d’Obadia sur le bouddhisme et
l’économie sont également dignes d’intérêt : il souligne le paradoxe
d’une religion qui cherche à se détacher du monde tout en ayant un succès
économique. Obadia
met en garde les chercheurs contre les dangers d’un réductionnisme :
réduire la religion à un simple constat économique. De plus, il note que le
vocabulaire économique est peu adéquat pour l’étude de la religion. Parfois,
ce vocabulaire ne fait que remplacer un terme équivalent de l’étude de la
religion. Par exemple, les termes importation, exportation et transport,
concernant les modalités par lesquelles le bouddhisme parvient jusqu’en
Occident, peuvent être remplacé par mission, migration et appropriation. Que
gagne l’analyse avec ce changement de vocabulaire sinon une « coloration
économiste » ? On assiste donc à une économisation
de la religion ou à une religionisation de
l’économie (p. 246). Il s’agit peut-être d’un changement radical de régime
philosophique de l’histoire : après la sécularisation, l’économisation du religieux ? L’essai
d’Obadia est un excellent outil pour l’étude de la littérature du champ de
l’économie religieuse. L’ouvrage propose une excellente synthèse de ce champ
de recherche et est riche en références (on peut ici regretter l’absence
d’une bibliographie générale en fin d’ouvrage). Néanmoins, les lecteurs non
familiers avec le sujet trouveront l’ouvrage d’un abord difficile, car
celui-ci se présente davantage comme une revue de littérature, dans laquelle
il peut être complexe de suivre l’exposé de l’auteur : les idées sont
éparpillées, la structure du texte manque en cohérence et le grand nombre de
citations et de références alourdit davantage le texte qu’il ne l’éclaire. À
travers ce format, la position d’Obadia est difficilement distinguable de
celles des auteurs qu’il présente pourtant avec une grande rigueur. Lien: http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2014/2014_p_Obadia.htm |