Bernard Vernier, professeur
d’ethnologie à l'Université Lyon 2, présente dans cette œuvre sa recherche
sur le flirt entre les jeunes musulmans de certains villages du nord de la
Grèce. Au cours des années 1966-1967, il visita les villages pour la première
fois dans le but de réaliser une étude doctorale sous la direction de Pierre
Bourdieu. Lors de ce premier terrain, il
observa que la vie des femmes musulmanes se limitait à l'espace privé,
n’étant pas autorisées à être présentes dans les mêmes lieux que les hommes,
ni même à se déplacer en public avec eux. Le port du foulard et du feredjé (robe-manteau de couleur noir) laissait
découvert seulement la partie centrale du visage et les mains des femmes,
indiquant symboliquement la distance que devait garder les deux sexes entre
eux. Pendant ses visites
en 1997, 2008 et 2010, l’auteur fut très impressionné par la présence
fréquente des femmes dans la vie publique des villages et par la
modernisation de leur habit, signifiant, selon lui, la rupture de cette
distance. Cette rupture a été exprimée par le progrès des relations entre les
deux sexes et surtout, par la présence du flirt entre les jeunes musulmans.
Vernier s’intéresse plus particulièrement à ces rencontres, recherchant
« les formes
structurales qu’ils [les flirts] prennent, la façon dont elles sont vécues,
leurs enjeux et pouvoir restituer leur place dans l’histoire amoureuse et
matrimoniale des individus » (p.376). Pour ce faire, il applique la méthode de l’ethnographie comparative
et historique qu’il considère comme la plus appropriée pour effectuer sa
recherche. Son objectif
méthodologique est ainsi « de montrer qu’on peut user des études
d’ethnographie comparative et historique comme d’un véritable dispositif
scientifique.» (p. 376). Dans la première
partie du livre, Vernier présente ses observations de six villages situés au
nord de la ville de Xanthi à des dates différentes, la première en 1997, puis
en 2008 et 2010, pour ensuite procéder à une comparaison entre eux. Il fait
des descriptions détaillées de la distribution, mais aussi de l'organisation
spatiale de chaque village comme les routes, les maisons, les cafés, les
boutiques et les bazars pour fournir les contextes dans lesquels se déroulent
les rencontres de jeunes (la volta).
Lors de la réunion, l’auteur observe les habits des femmes musulmanes, les
comportements des filles et des garçons, leurs âges, leurs gestes, la façon
dont ils forment des groupes, les heures de la réunion dans chaque village et
la présence ou non de musique. Dans la deuxième
partie, Vernier choisit de présenter des histoires d’amour personnelles
telles que décrites par les jeunes. Ces récits fournissent des informations
utiles qui complètent les résultats des observations présentées dans la
première partie de son travail. Plus spécifiquement, il présente les points
communs des récits d’amour comme le genre qui fait généralement le premier
pas, les différentes méthodes d’approche de l’autre sexe (la parole, le
message ou le cadeau, le mobile), les droits des fiancés, le rôle des parents
dans les mariages des jeunes, le choix entre la réputation ou la liberté de
la part des filles. De plus, l’observation méthodique que l’auteur a appliqué aux graffitis dans un abribus est très
intéressante. Ils déclareraient, selon lui, l'amour entre les jeunes en
public. Vernier identifie de manière judicieuse plusieurs des facteurs historiques importants qui influencèrent les structures traditionnelles de
la société musulmane de ces villages, tels que : le changement de la
situation politique en Grèce; l'amélioration des communications par
l'utilisation généralisée des cellulaires et d’Internet; l'utilisation de
véhicules; la recherche d'emploi par la population masculine musulmane dans
les autres villes et pays, mais aussi par la mondialisation. L’auteur
démontre donc de manière pertinente, détaillée et fort convaincante qu’au
cours de ces changements dynamiques, les relations traditionnelles entre les
genres ont évolué en développant différentes façons de flirter qui ne
peuvent être comprises et interprétées de manière adéquate que si nous avons
l'image de l'évolution de la société musulmane. Par l’application
de l'ethnographie comparative et historique, l’auteur parvient à capturer la
réalité de la société musulmane des six villages étudiés à différentes périodes
chronologiques. Il parvient aussi à montrer, à travers cette recherche,
l'originalité de sa méthodologie : d’abord, en utilisant l'ethnographie
historique, il étudie un phénomène depuis ses origines, c’est-à-dire depuis
l’apparition du flirt dans les villages musulmans dans le nord de la Grèce.
Ensuite, dans la mesure où chaque village a ses propres règles et normes de
conduite, il réussit par l'ethnographie comparative à étudier six formes
structurales différentes de flirt qui correspondent à chacun des six villages
étudiés. Lien: http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2015/2015_a_BVernier.htm |