Réalisée
dans le cadre d’une thèse de doctorat en folklore, la recherche dont Mariya Lesiv rend compte dans
cet ouvrage aborde un sujet passionnant et complexe. Elle-même d’origine
ukrainienne et membre de la diaspora canadienne, l’auteure a pu mettre à
profit sa connaissance intime de la langue et de l’histoire récente du pays
pour s’intéresser à l’émergence d’un paganisme nationaliste. Le livre s’ouvre
sur un certain nombre de définitions qui, si elles ont le mérite de permettre
une compréhension plutôt aisée de la suite de la recherche, témoignent
également de ses limites. Ainsi, l’explication éloquente des différences qui
marquent le paganisme ukrainien par rapport aux paganismes nord-américains et
européens omet de s’intéresser réellement au rapport au sacré/religieux, ce
qui aurait pu éclairer davantage notre lecture ultérieure des rapports
sociaux dont il est question. Grâce
à une excellente mise en place du contexte socio-historique, Lesiv montre bien comment l’émergence du paganisme
ukrainien répond à un besoin intimement lié au rejet des années soviétiques,
voire pré-soviétiques. En effet, le paganisme sous toutes ses formes est
« enchanté par le passé lointain » [notre traduction]. Le paganisme
ukrainien se démarque cependant de façon probante par un certain nombre de
caractéristiques structurantes. Là où les adeptes occidentaux adhèrent au
message inclusif et altruiste du paganisme, les Ukrainiens le choisissent
plutôt pour discours exclusif et identitaire. Par ses relectures du passé de
l’Ukraine, le paganisme ukrainien propose à ses adeptes un retour aux
origines dont seraient exclus tous ceux et celles qui échappent aux normes de
la « Culture Aryenne », telle que définie par Müller (1877). Si les
interprétations de Müller sont aujourd’hui rejetées par la majorité des
chercheurs occidentaux, les Païens ukrainiens revendiquent une filiation
directe avec les Aryens, qu’ils comprennent comme les premiers habitants du
territoire ukrainien. Ils n’hésitent pas à remonter le temps davantage si
nécessaire, s’identifiant par exemple à la civilisation Trypillienne,
active sur le territoire qui forme aujourd’hui l’Ukraine il y a 20 000 à 30
000 ans. Représentés
essentiellement par trois grands mouvements mais fortement fragmentés en
groupuscules autonomes, les Païens approchés par Lesiv
s’identifient aux branches RUN-vira, Native Faith et Ancestral Fire. Ces trois grandes structures sont nées de l’influence
de deux hommes actifs au XXe siècle : Volodymyr
Shaian et Lev Sylenko. Au
départ liés dans une relation maître-élève, les deux hommes se distinguent
par une rupture importante dans la forme de croyance proposée ; là où Shaian évoque la puissance d’une divinité se manifestant
dans une pluralité de représentations, Sylenko
dénonce le polythéisme d’une telle interprétation et propose plutôt
l’existence d’un seul dieu, Dazboh, le dieu solaire
de la mythologie slave. Si les différents groupes se distinguent par une
interprétation religieuse diamétralement opposée, ils offrent une conception
du présent plutôt uniforme. Extrêmement hiérarchisés, les groupes étudiés par
Lesiv s’inspirent du folklore paysan pour valoriser
une structure familiale traditionnelle dans laquelle la femme joue un rôle
prépondérant. En tant que responsable de la transmission des valeurs
identitaires, elle doit s’accomplir en offrant amour et réconfort à ses
enfants. La virginité et l’obéissance des jeunes filles sont valorisées et
soutenues par différentes manifestations culturelles (chants, cérémonies). La
recherche de Lesiv est évidemment beaucoup plus
riche que ne le laisse deviner ce bref commentaire. Bien vulgarisée,
ancrée dans un contexte politique dont on mesure toute la portée aujourd’hui,
elle met en lumière les motivations de certains groupes soucieux de se
« retrouver » et de se « reconnaître » dans une relation
au territoire dont l’importance est primordiale. Si les différences qui
permettent de distinguer le paganisme ukrainien du paganisme occidental sont
explicites, on se prend à regretter qu’elles monopolisent autant l’attention
de l’auteure ; malgré une somme imposante de renseignements, on quitte
le livre en regrettant de mieux comprendre le paganisme ukrainien par rapport
aux autres paganismes (hiérarchie, nudité, nature, territoire, sexualité,
etc.), plutôt qu’en lui-même. Sans doute le fruit d’un grand nombre de
rencontres et de témoignages, la recherche de Lesiv
nous donne finalement peu accès aux premiers intéressés, les pratiquants. À
la lecture de ce bel ouvrage, on comprend néanmoins combien il est illusoire
de penser la vie politique et la vie religieuse comme deux activités
distinctes. Dans une Ukraine divisée et soumise à la pression constante de
son voisin russe, la religiosité de repli sur un passé exclusif proposée par
les grands groupes païens s’inscrit comme un projet politique, identitaire et
territorial qui séduit de plus en plus d’adeptes. Lien: http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2015/2015_a_MLesiv.htm |