Dans
Le rouge e(s)t le noir, Michael
Houseman, anthropologue rattaché à l’École Pratique des Hautes Études,
synthétise les recherches qu’il a consacrées à l’un des objets phares des
sciences humaines et sociales : le rituel. Construit autour de six
chapitres reprenant différents articles initialement publiés en anglais,
l’ouvrage propose de nombreuses pistes d’analyses et d’interprétations pour
une meilleure compréhension des rites. Tout
en revenant sur son parcours intellectuel, Houseman présente dès
l’introduction les deux éléments sur lesquels repose son approche.
Premièrement, c’est avant tout – mais pas
exclusivement – à partir du « processus initiatique, entendu au
sens large » (p. 13) qu’il pense les ritualités : des
initiations masculines, collectives et obligatoires de certaines sociétés
d’Afrique centrale aux bizutages universitaires français. Ses réflexions
s’appuient en effet sur une multitude de pratiques rituelles, toujours
finement exposées et commentées. Deuxièmement, s’inspirant des travaux de
Gregory Bateson, l’anthropologue met en avant une lecture des rites qu’il
qualifie de « relationnelle ». Dans cette optique, il s’agit ainsi
d’« appréhender les actions rituelles comme des mises en forme et en
acte d’un réseau de relations, à la fois entre les participants et avec des
entités non humaines (esprits, ancêtres, objets, images, paroles, lieux,
etc.) » (p. 15). Au
fil des pages, deux logiques d’agencement bien distinctes, conférant à ces
systèmes dynamiques et interactionnels toute leur particularité, sont plus
spécifiquement détaillées. La plupart des pratiques rituelles impliqueraient
tout d’abord ce que Houseman et Severi (1994) ont précédemment appelé, dans
le cadre de leur relecture de la cérémonie du naven des Iatmul de Papouasie-Nouvelle-Guinée, une
« condensation rituelle ». Cette notion, plus amplement travaillée
ici, renvoie à la coexistence, dans un même ensemble rituel, d’actes et de
relations habituellement contraires : des secrets sont à la fois tus et
révélés (chap. 1), des mises à mort sont en même temps « simulées »
et « dissimulées » (chap. 2), « des démonstrations d’autorité
s’avèrent aussi des manifestations de subordination » (p. 82), etc.
Parmi les multiples exemples de rites mobilisés par Houseman, la « gifle
menstruelle » (chap. 6), coutume européenne à l’origine incertaine,
illustre particulièrement bien ce processus. Lorsqu’une jeune fille apprend à
sa mère (ou parfois à sa grand-mère) la venue de ses premières menstruations,
cette dernière, après l’avoir félicitée, la gifle pour la prendre finalement
dans ses bras. La séquence rituelle, souvent spontanée, s’articule ainsi
autour d’une suite d’actions contradictoires, rendant temporairement la
relation entre les deux participantes ambiguë. En
parallèle, les recherches actuelles que l’anthropologue mène sur les ritualités
issues des mouvances New Age et
néo-païennes l’ont conduit à éclairer une logique inverse, qu’il nomme la
« réfraction rituelle » (chap. 6). Ici, ce ne sont plus les actes
et les relations qui sont complexes et antinomiques mais les identités mêmes
des acteurs, construites autour de la tension entre un « soi
ordinaire » et un « soi extraordinaire ». À partir
d’enchaînements de gestes souvent très simples, ces types de rituels
viseraient donc à, temporairement encore, mettre en relation ces deux polarités
identitaires. L’approche
développée par Houseman tout au long de ses recherches, fort bien présentée
et argumentée dans ce recueil, est originale et digne d’intérêt à plus d’un
titre. D’une part, l’emphase mise sur les relations entre les participants,
qu’ils soient humains ou non humains, débouche non seulement sur des modèles
analytiques novateurs mais également sur une posture méthodologique concrète.
D’autre part, en considérant le rituel comme mettant en forme et en acte des
« relations spéciales » (p. 182), parce que combinant des
éléments ordinairement opposés, Houseman dépasse une lecture uniquement
fonctionnaliste ou symbolique. Pour lui, et c’est là sa proposition théorique
majeure, la particularité du rituel – son « efficacité » – ne
réside ni dans ses fonctions, ni dans ses symboles, mais bien dans les
modalités d’actions qui lui sont propres. Par
le nombre, la pertinence et la présentation fine et détaillée des exemples
qu’il déploie et la force des propositions théoriques qu’il formule, Michael
Houseman jette finalement un regard véritablement renouvelé sur les
mécanismes à l’œuvre dans les rituels. La lecture de ce bel ouvrage deviendra
donc désormais, pour celles et ceux intéressés par les études rituelles,
incontournable. Références Houseman,
Michael et Carlo Severi. 1994. Naven ou
le donner à voir. Essai d’interprétation de l’action rituelle.
Paris : CNRS / La Maison des Sciences de l’Homme. Lien :
http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2016/2016_MHousman.htm
|