André Paul est historien et théologien. Son
dernier ouvrage, Éros enchaîné :
les chrétiens, la famille et le genre, est né de ses préoccupations
relativement à certains débats sociaux importants de la décennie 2010 en
France, notamment le « mariage pour tous » et l’introduction dans les manuels scolaires de la notion de « genre » (p. 7). Le programme qu’il se fixe est double :
d’une part, décrire l’influence de philosophies politiques païennes sur ce
qui deviendra l’éthique théologique chrétienne, de Platon à Clément
d’Alexandrie; d’autre part, élaborer des concepts théologico-philosophiques
devant permettre une relecture du message chrétien à la lumière des
développements théoriques actuels portant sur la notion de
« genre ». Si le côté engagé de l’auteur donne à l’ouvrage une
force et un attrait particulier, nous verrons qu’il apparaît aussi comme son
talon d’Achille. Le premier chapitre de l’ouvrage, « Les découvertes vécues du genre
pluriel », est à teneur autobiographique et recoupe les trente
premières années de la vie de l’auteur. Le chapitre suivant, « Le destin de la femme en tant que
seconde », prend pour point de départ deux récits anthropogoniques platoniciens : celui d’Aristophane
dans Le Banquet, mettant en scène
l’androgyne originel que Zeus sépare en deux moitiés, et celui du Timée, où l’apparition des femmes
coïncide avec la dégradation des âmes. L’auteur y montre comment ces deux
textes ont été reçus et interprétés, notamment par Philon
d’Alexandrie dont l’influence sur le christianisme fut, au bas mot, énorme. « La
procréation défiant l’éros et le plaisir » (chapitre 3) constitue une sorte de
généalogie de la morale sexuelle chrétienne. À partir d’une analyse
comparative, l’auteur présente les thèses sur l’éros qui remportaient
l’adhésion des lettrés à l’époque de Jésus et dans les deux siècles précédant
sa naissance. La pensée de Platon et celle de Philon,
non moins que le stoïcisme d’un Sénèque, étaient
déjà, dans une large mesure, teintées des conceptions procréationnistes
propres au « renouveau pythagoricien » (p. 162) qui définira
plus tard la position officielle de l’Église catholique. « L’éros et
le sexe au Royaume des cieux » (chapitre 4) plonge à la fois le lecteur
dans l’histoire et la théorie. En ce qui concerne l’histoire : l’auteur
offre le portrait vivant d’un Jésus bien
ancré dans la société civile de son temps, remplissant les blancs du texte
biblique en gardant toujours à l’esprit que le crédo affirme le caractère « pleinement
homme » du personnage. Du point de vue de la théorie : l’auteur
approfondit une proposition dont il n’avait qu’esquissé les grandes lignes
dans les chapitres précédents. Elle va comme suit : de la conception
virginale (corps « conçu par
l’esprit ») aux corps glorieux du Royaume (corps « dissous dans l’esprit »), se dégage le
schéma mythique du retour à l’Être primordial. Ce qui est signifié par la
virginité de Marie, nous dit Paul, c’est ce qu’il nomme le « point
“zéro” du genre ». À l’autre bout du spectre, le corps glorieux,
sexuellement indifférencié, est appelé le « genre “oméga” ».
Jésus est ainsi qualifié de « prophète du genre “oméga” ». « De l’éros
sublimé à l’éros “ enchaîné” », cinquième et dernier chapitre, porte
sur les jeux
d’influences qui ont mené la tradition chrétienne à une morale hostile envers
la sexualité. L’enquête
cible principalement la filiation entre intellectuels alexandrins, Philon et Clément au premier
chef, alors qu’on a plutôt été habitué aux attaques
dirigées vers Hippone. Quant à Paul de Tarse, chez qui l’auteur
décèle « un “oui” tacite aux bienfaits de l’éros » (p. 234),
il se trouve en quelque sorte réhabilité, notamment à travers une exégèse
pointue de I Corinthiens 1-7 et des analyses sémantiques qui l’accompagnent.
La conclusion, « Reflets et ricochets », constitue le point de
contact entre les données exégétiques produites et les considérations de
l’auteur sur les questions sociétales contemporaines. Ne cédant devant aucun
faux dilemme, il en appelle aux théologiens à sortir de leurs « hermétiques
remparts » (p. 282) tout en refusant catégoriquement les « croisades
chrétiennes pour l’ordre moral » (p. 286). Si la connaissance historique et la maîtrise
des textes que mobilise André Paul sont extrêmement solides, sa démarche
théorique ne semble pas aussi rigoureuse. À notre connaissance, la thèse du
retour à l’Être primordial constitue bien une approche novatrice susceptible
de nourrir un formidable échange d’idées. Cependant, l’auteur ne pose aucune
question à laquelle il ne réponde dans la foulée, ni ne justifie
explicitement les prémisses de son argumentation. Suivant Foucault dans son
approche « archéologique », il évite l’usage du mot « sexualité » (choix
épistémologique sur lequel il revient à quatre reprises : pp. 15,
101, 155 et 241), mais n’est toutefois pas aussi scrupuleux avec la notion de
« genre », pourtant
bien postérieure, et dont il fait de Jésus le héraut. Enfin, son exégèse
l’amène parfois à des conclusions qui nous semblent discutables. Deux exemples permettront de saisir le sens
de notre critique. Sur l’épisode de la femme adultère (Jn 8,
1-11), l’auteur parle de Jésus projetant « sur ce “monde-ci” »,
des comportements « sans règles » propres au Royaume des cieux,
dans lequel « il n’y a plus ni mariage ni divorce, ni fidélité ni
adultère » (p. 218.). Or, il est faux de dire que, dans ce récit,
Jésus abolit (serait-ce symboliquement) la frontière entre fidélité et
adultère. Au contraire, il reconnaît la faute imputée à la femme puisqu’il
lui dit (Jn 8, 11) « Va et désormais ne
pèche plus », passage que ne cite pas l’auteur. En somme, celui-ci veut
faire de la péricope une « parabole vécue du genre “oméga” » (ibid.),
mais il ne peut le faire qu’au prix de la scotomisation de l’idée du pardon.
Aussi, se basant sur l’épisode de la femme aux sept maris (Mc 12,
18-27), l’auteur fait de Jésus un théoricien visionnaire proclamant « le
caractère provisoire et relatif des deux genres institués, le masculin et le
féminin » (p. 191). Or, la dissolution des spécificités sexuelles
n’a rien d’un programme en soi : elle n’est que la conséquence logique
d’un état de choses qu’implique nécessairement la radicale transformation de
la condition humaine anticipée par Jésus. On rappellera qu’il est également
dit dans le Nouveau Testament que nous ne mangerons ni ne boirons au paradis
(Ro 14, 17). Or, qui défendrait l’idée que l’apôtre
proclame par-là « le caractère provisoire et relatif » de la
nécessité de se nourrir ? Probablement personne, précisément parce que
la question du manger et du boire n’est pas objet de débat en France, au XXIe
siècle. Ces critiques ne doivent évidemment pas faire ombrage à l’intelligence du propos, non plus qu’à l’immense érudition d’un auteur à l’écriture profondément engagée et profondément humaine. L’importance que celui-ci accorde au mythe le distingue à la fois des approches historico-critiques et des discours officiels de l’institution, ce qui en fait un penseur singulier, plus audacieux que simplement provocateur. Éros enchaîné n’est pas un appel au déchaînement, mais à la libération. Sur le thème de la morale sexuelle chrétienne, il s’agit sans conteste d’un ouvrage de référence. On le rangera aux côtés des classiques de Peter Brown, John T. Noonan et Uta Ranke Heinemann. Lien: http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2018/2018_APaul.htm
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