Cet ouvrage s’attache à comprendre et
analyser les mouvements catholiques qui ont manifesté en France,
principalement à partir de 2012, contre l’adoption de la loi ouvrant le
mariage aux personnes de même sexe, ainsi que contre les mesures connexes de
l’adoption, de la procréation médicale assistée (PMA) ou de la gestation pour
autrui (GPA). En France et ailleurs, l’ampleur et la durée ces mouvements ont
déconcerté par la virulence des propos, mais aussi par la détermination des
manifestants, les catholiques ayant été plutôt effacés dans les débats
français des dernières décennies. Les deux auteurs, Céline Béraud (maître de
conférence en sociologie à l’Université de Caen) et Philippe Portier
(directeur d’études à l’École pratique des hautes études à la Sorbonne et
directeur du Groupe Sociétés, Religions, Laïcités) ont ainsi entamé dès 2012,
au plus fort des contestations, leur étude sur ces mouvements contestataires
dans le cadre du GERICR (Groupe européen de recherche interdisciplinaire sur
le changement religieux). Cet intérêt précoce leur a permis de réaliser une
compilation chronologique exhaustive et pointue des publications et des
interventions émanant de l’épiscopat français, des mouvements tels que la
Manif pour tous (LMPT), d’associations catholiques, etc. À partir de l’étude
de ces évènements, les auteurs s’attachent aussi à analyser les nouvelles
recompositions du catholicisme en France, notamment sa prise de position dans
les débats publics. En introduction, les auteurs présentent les
grandes lignes de leur recherche, en proposant un état des lieux du
catholicisme français, ainsi que des évolutions du positionnement politique
des autorités épiscopales au cours des dernières décennies. Dans le premier
chapitre « Les prémices de la
mobilisation », les
auteurs reviennent sur les précédentes mobilisations catholiques en France.
En 1998-1999, les catholiques français s’opposaient déjà au Pacte civil de
solidarité (Pacs), qui ouvre la possibilité aux couples homosexuels de s’unir
contractuellement et ainsi de bénéficier de certains avantages du mariage sur
les questions d’impôts, de droits sociaux ou encore de patrimoine. Les deux
autres principaux points de contestations sont la « gender theory » (théorie du genre) (et notamment
sa diffusion dans des manuels de biologie) et les questions de bioéthique
entourant la PMA et le statut de l’embryon. Cette dernière partie du chapitre
permet de mieux comprendre les reconfigurations en cours au sein du
catholicisme français. En effet, les mobilisations de 2012, que ce soit au
niveau de la rhétorique ou des moyens mis en œuvre, étaient en germe depuis
une trentaine d’années. Le deuxième chapitre « Les protagonistes de la mobilisation »
présente, tel un feuilleton à rebondissement, les différentes parties en
présence, en commençant par un exposé des dynamiques gouvernementales sur les
questions relatives aux couples homosexuels suivant l’alternance du pouvoir
entre la droite et la gauche. Il aborde ensuite la façon dont les évêques
français se sont positionnés sur ces questions, conformément aux directives
de Rome. Un aspect intéressant de ces deux présentations est la mise en
lumière des concepts clés menant les différents acteurs à de telles
positions, ainsi qu’une courte analyse des discours catholiques sur ces
questions. En effet, pour la gauche au pouvoir en 2012, le non-accès au
mariage pour les couples homosexuels est une discrimination. Il est donc
question de s’adapter aux évolutions de la société et des mœurs. En revanche,
les évêques catholiques et, par prolongement, les fidèles mobilisés font
appel à la loi naturelle, le mariage étant considéré comme un sacrement divin
visant à la procréation, et non à une union consacrant l’amour. La dernière
partie de ce chapitre analyse « les mobilisations basales »,
principalement le mouvement LMPT, sa composition, ses figures emblématiques,
ainsi que d’autres groupes catholiques, mettant en lumière les dissensions
émergentes. Intitulée « Stratégies de mobilisation »,
le troisième chapitre analyse plus en profondeur les tactiques utilisées
principalement par LMPT, ses alliances avec d’autres communautés religieuses
(protestants, juifs, musulmans), ainsi que ses alliances politiques avec la
droite (UMP) et l’extrême-droite française (FN). Or, on se rend compte que
des mouvements considérés comme conservateurs ont intégré de nouvelles
techniques de mobilisation, avec l’utilisation des réseaux sociaux par
exemple, tout en reprenant des méthodes traditionnellement associées à la
gauche militante. Pour les auteurs, ces mobilisations ont ainsi marqué le
retour des catholiques dans l’arène politique par des alliances, avec une
réaffirmation forte d’une fierté catholique, mise en avant aussi par des élus
politiques. Dans le quatrième chapitre « Vers une nouvelle configuration
catholique ? », les auteurs s’intéressent plus en détail aux
conséquences d’un tel mouvement sur la place des catholiques en France. Bien
que les personnes se revendiquant catholiques pratiquants soient aujourd’hui
une minorité, le catholicisme n’en est pas pour autant marginalisé ; il
compte justement prendre pleinement part à la société et aux débats autour
des questions concernant l’intime, la bioéthique et surtout les questions de
genre, délaissant les questions sociales qui représentaient pourtant son fer
de lance dans les années 1960. La division de cet ouvrage est pertinente et
la chronologie très précise permet de saisir les circonstances ayant entrainé
l’émergence d’un tel mouvement. Chaque chapitre est abondamment documenté et
référencé, facilitant la compréhension des enjeux propres à chacune des
parties en présence. Toutefois, les analyses discursives sont
occasionnellement rapides et certains concepts ne sont pas suffisamment
explicités (par ex. « écologie humaine », « catholique
d’identité », « athées dévots », etc.). Les allers-retours
entre les dits et faits des différents groupes et leur analyse sont
intéressants, mais dispersés dans l’ouvrage, gênant une compréhension plus
globale du discours des mouvements catholiques français et des concepts
sous-jacents à tous ces débats. De plus, une analyse sociologique du rôle des
médias dans l’émergence de ce mouvement contestataire aurait été pertinente.
Cet ouvrage reste malgré ces quelques critiques une excellente étude
constituant une bonne ouverture pour comprendre les recompositions
catholiques en France de la dernière décennie et le poids politique que ces
mouvements peuvent représenter aujourd’hui. Lien: http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2018/2018_CBeraud_PPortier.htm
|