Michel Seymour et Jérôme Gosselin-Tapp cosignent cet ouvrage, qui est à la fois une étude
des écrits tardifs de John Rawls et une contribution au débat, récurrent et
toujours chaud au Québec, sur la manière de penser et d’aménager adéquatement
la diversité religieuse. Une part importante de l’ouvrage est, en fait, la
reprise du mémoire de maîtrise que Jérôme Gosselin-Tapp
a rédigé sous la direction de Michel Seymour (Un modèle rawlsien de gestion de la diversité : le cas du port
du foulard, Université de Montréal, 2016). L’ouvrage comprend six chapitres. Les trois
premiers chapitres, qui forment une première partie de l’ouvrage, sont
consacrés à l’étude des derniers écrits de Rawls sur la portée et les limites
du libéralisme politique et sur un nécessaire rapprochement avec des
perspectives républicaines qui ne seraient pas nécessairement
jacobines : l’approche est résolument théorique. On s’y emploie à
montrer que l’analyse des libertés individuelles ne peut pas être isolée de
la prise en compte des revendications légitimes des collectivités. Il y
aurait donc une zone d’équilibre entre le libéralisme classique et la vision
républicaine. En fait, Rawls ferait la promotion d’un « libéralisme
républicain », une position nuancée qui permettrait de penser la
laïcité par-delà les dichotomies qui, en opposant droits individuels et
aspirations communautaires, en occultant les dimensions publiques de
l’expérience religieuse et en amalgamant conception métaphysique et
conception politique de la personne, minent les débats actuels et bloquent la
mise en place d’aménagements équilibrés et viables, seuls capables d’assurer
la stabilité de la vie sociale. Une voie de passage, étroite à vrai dire, est
dès lors esquissée en finale : la laïcité s’applique « aux
institutions et non aux individus » (119). Pour autant, la liberté de
religion ne l’emporte pas sur tous les autres droits et peut donc être
limitée. C’est sur cette « tension saine » entre les libertés
individuelles et les droits collectifs que les auteurs entendent s’appuyer
pour analyser la situation québécoise et éclairer les voies à y privilégier. Les chapitres quatrième et cinquième, de
portée plus empirique, forment une deuxième partie de l’ouvrage. On s’emploie
à y montrer comment, pour des raisons historiques et sociopolitiques connues,
la société québécoise serait coincée entre le modèle libéral canadien et le
modèle républicain français. On comprend que, joignant les impératifs
nationalistes et pluralistes, le modèle libéral républicain développé par
Rawls fournirait ici la bonne façon de dénouer les impasses. À société
distincte, modèle distinct, pourrait-on dire : ni le modèle libéral
canadien ni le modèle républicain français ne conviendraient bien au Québec.
Le libéralisme républicain de Rawls, lui, serait adéquatement adapté au
Québec. Le chapitre sixième forme une troisième
partie d’allure plus politique et, en fin de chapitre et en conclusion, plus
normative. Les auteurs y font abondamment état des débats québécois des
dernières années : la crise dite des accommodements raisonnables, les
travaux de la Commission Bouchard-Taylor, les décisions de cours dans les
causes Amselem et Multani, le projet
de loi 60, les discussions autour du port des signes religieux, les jugements
concernant la prière au Conseil de ville et le programme scolaire ÉCR, etc.
Le chapitre se termine par un appel en faveur d’une « charte de la
laïcité » (277), qui n’est pas sans rappeler le souhait de la commission
Bouchard-Taylor que soit élaboré un livre blanc sur la laïcité. Une telle
charte de la laïcité, qui devrait être « sur un pied d’égalité »
avec la Charte des droits et libertés, permettrait d’établir « un
concept fonctionnel de laïcité », fondé sur « une tension
raisonnable avec la liberté de religion et le principe d’égalité »
(277). (Notons au passage que les notes de ce chapitre sixième – 226, 235,
259 – mentionnent des renvois à des sous-divisions de l’ouvrage qui
n’existent pas.) Sommairement esquissée à la fin du chapitre
sixième, cette idée d’une charte de la laïcité est reprise dans la conclusion
de l’ouvrage et identifiée comme le « point culminant » de tout
l’exposé. Son contenu est très succinctement décliné : deux principes
directeurs – indépendance de l’État et neutralité religieuse ;
restrictions sur le port de signes de religieux limitées aux individus en
position d’autorité suprême ; prestation des services publics à visage
découvert ; possibilité de demander aux bénéficiaires d’un service
public de « se dévoiler », mais seulement pour des raisons
d’identification, de communication ou de sécurité ; « effacement
progressif » de dispositions qui compromettent la neutralité de
l’État – crucifix de l’Assemblée
nationale, prière dans les conseils de ville, financement public des écoles
privées confessionnelles, crédits fiscaux accordés aux organismes
religieux ; deux dispositifs préventifs – une commission des
accommodements, un observatoire de la radicalisation et de l’islamophobie.
Incorporée à une éventuelle « constitution interne » du Québec,
cette charte pourrait y figurer avec d’autres chartes (droits et libertés,
langue française, environnement). « Point
culminant »
déclaré de l’ouvrage, cette idée d’une charte de la laïcité est assurément
une idée porteuse, en ce qu’elle campe le débat de la laïcité dans une
perspective nette et explicite de laïcité. On peut penser, en effet, que bien
des impasses et des déboires politiques récents viennent de ce que la laïcité
est le plus souvent reléguée au statut de moyen par rapport à des fins et à
des enjeux de diverse nature qui vont des valeurs communes à l’identité
nationale, des politiques d’immigration et d’intégration au dialogue
interculturel, de la protection des droits et libertés à la neutralité
religieuse de l’État, de la gestion des demandes d’accommodement à la
promotion de l’égalité entre les femmes et les hommes, de la conservation du
patrimoine religieux québécois à la régulation du port des signes religieux,
etc. La nation pluraliste identifie clairement la laïcité comme un
objectif social et politique ayant sa consistance propre et commandant des
actions et des mesures spécifiquement orientées vers la mise en œuvre dudit
objectif, à commencer par les plus évidents. On peut souhaiter que cet
ouvrage intelligent et étoffé contribue à éclairer les débats en cours au
Québec. Il n’est pas sûr pour autant que son long détour par les travaux de
John Rawls soit très utile et efficace auprès des décideurs politiques :
le « Policy Making » obéit à
d’autres paradigmes qu’à l’« application »
de perspectives théoriques, si pertinentes et si inspirantes puissent-elles
être. Il faudrait assurément que les propositions proprement politiques de la
conclusion soient plus spécifiquement et plus amplement traitées, chacune
d’elles méritant d’être discutée et établie avec soin, ce à quoi ne peut se
substituer aucune approche théorique préalable, avec ou sans John Rawls, et
pas davantage quelques suggestions formulées en fin de parcours. Lien : http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2019/2019_MSeymour_JGosselin-Tapp.htm |