Michael Taussig est professeur d’anthropologie à
l’université Columbia à New York. Né en Australie, Taussig détient un
doctorat en anthropologie et un diplôme de médecine. Depuis 1969, il mène des
recherches de terrain ethnographique en Colombie. Ses réflexions consistent
souvent en des aller et retour entre ses terrains et des observations de sa
vie quotidienne hors du terrain. The Corn Wolf regroupe 12 courts
essais qui prennent plusieurs formes : séries de thèses, réflexions
théoriques, journaux de terrain, analyse littéraire, manifeste, etc. Il n’y a
pas de thème particulier qui les relie, mis à part peut-être une réflexion
sur l’écriture et la pratique de l’anthropologie. Les essais proposés par
Taussig nous font voyager de la Colombie à la Palestine en passant par le New
York d’Occupy
Wall Street, mais évoquent aussi des scènes de la vie quotidienne
en Europe, aux États-Unis et en Australie. Le titre de l’ouvrage – ainsi que le premier essai
proposé par Taussig – fait référence à la figure du Corn Wolf évoquée
par le philosophe Ludwig Wittgenstein (2015) dans un commentaire sur les
travaux de l’anthropologue James G. Frazer (1981
[1890]). Taussig s’intéresse
au commentaire de Wittgenstein en ce qu’il évoque le caractère magique et
mythologique du langage. Toute une mythologie est déposée dans le langage,
dira Wittgenstein. Ce dernier explique que l’esprit du Corn Wolf se
crée de multiples façons et que cette figure est à la fois :
1) cachée dans la dernière gerbe de maïs ; 2) la dernière
gerbe de maïs en elle-même ; et 3) donnée par l’homme qui lie la
dernière gerbe de maïs (p. 2). En utilisant cette image, Taussig propose
que l’essence du projet anthropologique est d’être conscient de la présence
de la magie dans nos vies, dans notre écriture et dans nos institutions, de
façon à ne pas l’effacer ni l’exposer, mais à conspirer avec elle
(p. 3). En suivant Wittgenstein, Taussig affirme que la magie est
présente dans le langage, qu’on doit la décrire sans l’expliquer, et être
fidèle à l’émotion qu’elle crée chez nous. Taussig l’évoque d’emblée : l’écriture est un
tour de passe-passe (a trick) qui possède un caractère magique.
L’auteur s’interroge : comment se fait-il que l’on n’apprenne aux
étudiants en anthropologie ni à faire du terrain, ni à écrire ?
Serait-ce parce que les deux sont basés sur des talents, des intuitions et
des tours de passe-passe impossibles à définir ? Pour Taussig, le
travail d’écriture est une sorte de terrain et le terrain une sorte
d’écriture (p. 1–2). L’auteur ajoute que les cahiers ethnographiques –
avec leurs observations, leurs méta-observations, leurs idées, leurs
réflexions postérieures et leurs images toutes plus ou moins hasardeuses –
ont le potentiel d’être considérés comme des œuvres d’art avec des propriétés
magiques qui leur permettent d’agir sur le monde. Cette affirmation conduit
Taussig à penser que le travail de terrain est inséparable du travail
d’écriture et que le carnet de notes de terrain a ses propres richesses,
lesquelles ne devraient pas être vues seulement comme un tremplin vers la
rédaction d’un article ou d’un livre scientifique (p. 75-76).
Parallèlement, Taussig se demande si l’anthropologie s’est résignée à se
conformer à l’idée que son véhicule d’expression principal soit le livre
académique et l’article scientifique. The Corn Wolf évoque également
la difficulté de décrire clairement une situation ethnographique : « Est-ce
que je suis clair ? Je n’en ai pas l’impression et je pense que c’est
un problème relié au fait d’écrire sur la surprise et sur l’étrange. C’est
assurément un dilemme et une condition sine qua non de l’ethnographie »
[notre traduction] (p. 81). En choisissant de créer sa narration en
connectant en série des passages de ses journaux ethnographiques, Taussig
cherche à faire dialoguer ses ébauches ethnographiques pour rendre justice au
non-dit et à l’insaisissable (p. 171). Taussig pose l’enchantement du monde en rappelant
que nous conspirons quotidiennement à oublier ce que Saussure (2005
[1916]) appel l’arbitraire du
signe (p. 10). Comme le montre cette remarque, les tours de passe-passe
font partie intégrale de notre quotidien et sont décrits par Taussig comme
étant plus qu’une tromperie, c’est-à-dire comme un mimétisme imitant les
forces naturelles afin de « danser » avec elles (p. 30) et
comme quelque chose de scientifique et réel qui implique une compréhension et
une manipulation scrupuleuse des objets du monde (p. 20). Cette
conspiration constante avec l’animation du monde que pose Taussig est
d’importance fondamentale pour l’étude des phénomènes religieux en sciences
sociales en ce qu’elle implique la transformation des formes : « Les
choses prennent vie dans une série de transformations, continue mais décalée,
comme cela arrive évidemment avec le travail et avec la coordination des
mains, de l’âme et de l’œil impliquée dans l’art – y compris l’art de
l’expérience dans la création d’une histoire »
[notre traduction] (p. 30). En effet, Taussig pose discrètement la récursivité
des formes sociales à travers ce qu’il nomme la chaîne de narration (chain of storytelling)
qu’il qualifie d’art de la « pénultièmité »
(penultimatcity), c’est-à-dire l’art d’être
avant ce qui est dernier, et ce, de façon permanente (p. 58). Pour
Taussig, le propre de la magie est le propre du symbole, c’est-à-dire la
capacité de représenter quelque chose d’autre, cette autre chose en
représentant une autre et ce ad nauseam (p. 176). On pourrait même avancer que ce qui
se trouve au-delà de cette chaîne de représentation – ce qui est au-delà de
la pénultième, donc ce qui est dernier – serait l’expression de la totalité,
autrement dit la divinité, le temps mythique de Lévi-Strauss (1971), le
référant primordial (Crépeau, 2007) ou encore la valeur cardinale de Louis
Dumont (1966). Si l’écriture est bel et bien
un tour de passe-passe, c’est assurément ce que Taussig exécute et performe
dans The Corn Wolf. Paradoxalement, ses essais se placent au-delà de
la factualité, sans être dépourvus d’empirisme. En effet, les analyses de
Taussig s’intéressent davantage à saisir le non-dit, l’émotion et
l’insaisissable, autant dans les situations banales du quotidien – ses balades en
vélo dans un parc de Berlin, des moments d’attente dans un pub de New York
– qu’au travers des grandes injustices de
notre contemporanéité – la
résistance des palestiniens à l’occupation israélienne, l’indignation des
militants d’Occupy Wall Street, la
résilience des paysans colombiens, etc. The Corn Wolf a l’avantage de
faire sortir le lecteur des sentiers battus et de provoquer des réflexions
stimulantes sur les pratiques du terrain et de l’écriture. Par contre, le
caractère abstrait et parfois contemplatif des réflexions de Taussig les rend
difficilement réappropriables. Curieusement, en
utilisant ses carnets ethnographiques, Taussig propose moins du matériel
ethnographique brut et réinterprétable qu’une
réflexion théorique sur la nature de l’anthropologie. En fin de
compte, The Corn Wolf s’adresse à un public universitaire averti qui
souhaite sortir du cadre classique de la rédaction académique. Références Crépeau,
Robert. 2007. « Le saint auxiliaire des chamanes. La figure de ‘Saint’
Joao Maria D’Agostinho chez les Kaingang
du Brésil méridional ». Dans La nature des esprits dans les cosmologies
autochtones, sous la dir. de Frédéric Laugrand et Jarich G. Oosten, 417-447. Québec, Les Presses de l’Université Laval. Dumont,
Louis. 1966. Homo hierarchicus : Essai sur le
système des castes. Paris :
Gallimard. Frazer,
James G. 1981 [1890], Le Rameau d’or. Paris, Robert Laffont. Lévi-Strauss,
Claude. 1971, Mythologiques, Volume 4, L’Homme nu. Paris, Plon. Saussure,
Ferdinand de. 2005 [1916]. Cours de linguistique générale.
Paris : Payot. Wittgenstein, Ludwig. 2015
[1967]. The Mythology in Our Language. Remarks on Frazer’s Golden Bough.
Chicago : Hau Books. Lien: http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2019/2019_MTaussig.html |