L’objectif
de ce livre est d’établir que le héros de la Bible
hébraïque a pour nom Yhwh et que
celui-ci a pour principal désir d’être reconnu comme le
seul Dieu par les êtres humains. Pour étayer cette thèse,
l’auteur s’attarde d’abord aux épisodes de
l’histoire dite « mythique »,
c’est-à-dire les récits des livres de la Genèse et
de l’Exode. Selon Naiweld, dans les récits de la Genèse,
c’est le désir de Yhwh
d’être reconnu comme « Dieux » qui
opère comme moteur de l’intrigue. Pour justifier cette
thèse, Naiweld prend bien soin de distinguer
le personnage Yhwh de
« Dieux » (Elohim), car il
est d’avis que cette distinction est à l’origine du manque
que Yhwh cherche à combler à
l’aide des êtres humains. Autrement dit, Naiweld
suppose que les noms de Yhwh et de
« Dieux » (Elohim) renvoient
à deux personnes divines distinctes et que Yhwh
entretient avec « Dieux » une collaboration tendue et
concurrentielle. Cette thèse ne convaincra guère les
spécialistes de la Genèse, notamment ceux qui sont rompus
à l’exégèse historico-critique. En outre, le seul
fait de croire qu’il est approprié, dans les récits de la
Genèse, de traduire le mot Elohim par
« Dieux », car ce nom ferait référence
à l’ensemble de la société divine, en laissera
plus d’un dubitatif. Poursuivant
son étude avec le récit de l’Exode, Naiweld
est d’avis que le désir de Yhwh est
toujours d’être reconnu comme « Dieux » (Elohim), mais que la reconnaissance est désormais
recherchée auprès d’un peuple : Yhwh
aimerait avoir un peuple qu’il pourrait appeler le sien, à
l’instar de Pharaon qui a son peuple à lui, soumis à ses
ordres. C’est pourquoi Yhwh décide de
libérer le peuple d’Israël. Toutefois, Israël
n’arrive pas à satisfaire le désir de Yhwh,
car il transgresse sans cesse ses ordres ou, pire, adore d’autres
dieux. Il doit alors se repentir pour que Yhwh
intervienne à nouveau en sa faveur. À l’exception de la
distinction entre Yhwh et
« Dieux » (Elohim), cette
lecture du récit de l’Exode est plutôt classique. Les
spécialistes de la Bible hébraïque, et notamment de
l’histoire deutéronomiste, vont reconnaître sans
difficulté que cette dynamique, où la protection de Yhwh n’est assurée qu’en échange
de la reconnaissance de son peuple, caractérise également la
suite de l’histoire racontée dans le Pentateuque et dans les
livres dits des Prophètes. Toutefois, l’originalité de Naiweld, dans sa lecture de cette histoire, consiste
à révéler que le pouvoir impérial devient un
instrument incontournable dans la relation entre Yhwh
et son peuple. Plus précisément, la thèse de Naiweld est la suivante : c’est au contact des
empires assyrien, babylonien et perse que Yhwh
développe son intelligence politique et c’est dans l’ordre
impérial qu’il cherche désormais à combler son
désir de pouvoir et de reconnaissance. Le parallèle entre le
discours impérial de Sennacherib et le mythe
de Yhwh dans le deuxième livre des Rois est
à ce sujet éloquent et illustre bien la manière dont les
auteurs bibliques se sont approprié les discours impériaux
à des fins théologiques. Par ailleurs, Naiweld
montre également que le mythe de Yhwh, qui
visait à l’origine à critiquer l’expérience
politique d’un peuple dominé par un ordre impérial,
n’a commencé à remplir une fonction constitutive dans
l’organisation politique de la société judéenne
qu’à l’époque perse. Étonnamment, dans cette
partie du livre, Naiweld ne souffle mot sur le Deutéro-Isaïe, pourtant réputé
pour être le témoin incontournable de l’avènement
du monothéisme, alors qu’il consacre plusieurs pages à
divers livres, comme ceux de Jérémie, d’Esther,
d’Ezra, de Néhémie et de Zacharie. Puis, passant
à la période de la domination des Grecs et s’attardant
à la littérature judéo-hellénistique, Naiweld se donne pour objectif de révéler
comment le mythe théologico-politique de Yhwh
se transforme en outil idéologique et comment s’universalise
alors le mythe de Yhwh, notamment grâce
à la traduction grecque du Pentateuque et à la Lettre
d’Aristée, qui affirme que tous les dieux adorés ne sont
en réalité que des noms différents de la même
divinité. Bien entendu, Naiweld rappelle que
la « monothéisation »
de Yhwh, qui fut une réponse puissante
à son désir d’être reconnu comme le seul souverain,
a inévitablement impliqué l’effacement de son nom et
l’érosion de sa dimension mythique : les récits sur Yhwh doivent désormais être compris de
manière allégorique. À ce sujet, Naiweld
fait bien voir que Philon d’Alexandrie a
développé une méthode de lecture allégorique qui
vise un double objectif : d’une part, transformer la figure
mythique de Yhwh en un idéal philosophique
de Dieu et, d’autre part, démontrer que le mythe de Yhwh, tel qu’il est raconté dans le
Pentateuque, répond aux mêmes objectifs conceptuels,
éthiques et politiques que ceux visés par les discours
philosophiques. Enfin, dans
les dernières pages du livre, Naiweld
défend la thèse selon laquelle ce n’est
qu’avec Paul que Dieu assouvit pleinement son désir
d’être reconnu comme le seul souverain, car Paul est le premier
penseur à croire que non seulement son mythe de Dieu est universel,
mais que son histoire engage tous les humains. Encore une fois, bien que
cette thèse soit intéressante, les arguments en sa faveur
laisseront probablement plus d’un spécialiste de Paul perplexe. En somme, si
les divers arguments qui visent à montrer que le monothéisme
est l’objet du désir du personnage Yhwh
et que ce personnage divin a fini par réaliser ce désir sont de
valeur très inégale, la thèse présupposée
par ces divers arguments, elle, aura sûrement l’assentiment des
historiens des religions : le mythe théologico-politique
d’un petit peuple marginal, qui n’a cessé
d’être dominé par divers empires au cours de son histoire,
est devenu l’un des grands mythes fondateurs de la civilisation
occidentale. Lien : http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2019/2019_RNaiweld.html |