Le récit d’Adam et
Ève, tel qu’il est rapporté en Genèse 2,4b-3,24, a eu une riche renommée et,
comme l’indique le sous-titre de ce livre qui a d’abord été publié en anglais
en 2017, c’est celle-ci qui retient surtout l’attention de Stephen Greenblatt, professeur de littérature anglaise à Harvard
et spécialiste de Shakespeare. Toutefois, avant de
s’attarder à la réception de ce célèbre récit génésiaque, Greenblatt
consacre trois chapitres à son étude, aux questions relatives à sa datation
(VIe siècle avant l’ère chrétienne), à ses liens avec d’anciens
textes du Proche-Orient, comme l’Énuma Élish et l’Épopée de Gilgamesh, à diverses traditions
religieuses babyloniennes, ainsi qu’à l’histoire des découvertes
archéologiques du XXe siècle (p. 15-81). Pour l’historien et le
critique littéraire rompu à l’exégèse historico-critique, ces trois chapitres
sont les moins intéressants. En outre, ils comprennent certaines affirmations
discutables, voire erronées. Par exemple, il est faux de dire que le récit
d’Adam et Ève ne comprend pas le mot « serpent » (p. 28). En effet,
le mot nḥš, « serpent »,
apparaît en Gn 3,1.2.4.13.14. Dans le chapitre
quatre, l’auteur résume superficiellement le récit intitulé « La vie
d’Adam et Ève », rappelle l’histoire cocasse de sa découverte par un
paysan égyptien, à la fin de l’année 1945, et présente quelques réflexions de
Philon d’Alexandrie et d’Origène, deux auteurs qui
ont compris le récit de la Genèse non pas comme un mythe, mais comme une
allégorie (p. 83-100). Les chapitres cinq et six visent un double
objectif : présenter une biographie de saint Augustin et résumer sa
thèse relative au péché originel, laquelle s’oppose à la théologie de la
liberté de Pélage, moine originaire de Bretagne romaine (p. 101-142). N’étant
pas lui-même théologien, Greenblatt escamote l’un
des enjeux théologiques essentiels du débat entre Augustin et Pélage, soit
celui de la grâce. Dans le chapitre sept
intitulé « Le meurtre d’Ève », Greenblatt
présente quelques commentaires anciens et médiévaux au sujet d’Ève, lesquels
sont le plus souvent machistes, voire misogynes (p. 143-163). Parmi les
commentaires anciens, l’auteur évoque d’abord La toilette des femmes,
ouvrage de Tertullien qui fut le premier, mais non le dernier, à déclarer
qu’Ève est la porte du diable. Puis, Greenblatt
s’attarde plus longuement au débat qui opposa Jérôme et Jovinien,
le premier dénigrant le mariage et soutenant qu’au paradis, Adam et Ève
étaient vierges et vivaient dans l’abstinence, le second, surnommé l’Épicure
du christianisme et condamné pour hérésie, défendant l’excellence du mariage.
Parmi les auteurs du Moyen-Âge qui retiennent l’attention de Greenblatt, il y a d’abord Chaucer qui, dans les Contes
de Canterbury, nous donne un aperçu comique des malheurs causés par Ève.
Moins amusantes sont les pages consacrées au livre intitulé Le Marteau des
sorcières, rédigé par deux dominicains, Heinrich Kramer et Jakob Sprenger, qui exécutèrent de nombreuses femmes innocentes
à cause de ce que l’on imaginait être une propension innée au mal, propension
que l’on faisait remonter à Ève, la première des mères. Fort heureusement, Greenblatt termine ce chapitre en présentant trois
autrices qui mettent un frein aux attaques injustifiées contre Ève. Il s’agit
de Christine de Pisan (XVe siècle), d’Arcangela
Tarabotti (XVIIe siècle) et de Mary
Wollstonecraft (XVIIIe siècle). Dans le chapitre
huit, consacré à l’histoire de l’art depuis la période paléochrétienne
jusqu’au XVIIe siècle, Greenblatt
s’intéresse particulièrement à la manière dont les artistes ont représenté
les corps et la nudité d’Adam et Ève (p. 165-190). Ce chapitre, qui est tout
aussi superficiel que les précédents, est accompagné de vingt-trois
illustrations en couleurs d’œuvres produites par divers artistes, dont
Giovanni di Paolo, Jérôme Bosch, Tiziano Vecellio,
Rembrandt, etc. Les chapitres neuf à
onze portent essentiellement sur John Milton, auteur du livre intitulé Le
Paradis perdu, que Greenblatt considère comme
le plus grand poème de la langue anglaise (p. 191-263). Étonnamment, c’est la
biographie de John Milton qui constitue le sujet principal de ces trois
chapitres. Toutefois, quelques pages intéressantes sont réservées à
l’interprétation de ce poème qui pousse à son paroxysme l’injonction
d’Augustin – dans sa deuxième période, vers 400, après la rédaction des Confessions
– d’interpréter le récit de la Genèse de manière littérale. Dans les
chapitres douze et treize, Greenblatt passe
rapidement en revue les opinions de quelques auteurs qui ont exposé de
nombreuses contradictions et improbabilités de l’histoire des origines :
Giordano Bruno qui refuse la chronologie biblique; Isaac La Peyrère qui reconnaît en Adam l’ancêtre des seuls juifs;
Pierre Bayle qui remet en question les dogmes sur l’origine du péché humain
et la justice des châtiments divins; Voltaire qui tourne en ridicule une
religion fondée sur un récit qui valorise l’ignorance; Mark Twain qui
transforme le récit d’Adam et Ève en comédie des relations amoureuses; etc.
(p. 265-303). Le
chapitre quatorze est consacré à l’origine du darwinisme et à la pensée de
Darwin, qui était d’avis que ce que nous héritons de nos ancêtres, ce ne sont
pas des châtiments divins, comme l’ont cru Augustin et ses épigones, mais la
trace d’adaptations victorieuses effectuées pendant des dizaines de milliers
d’années (p. 305-321). Enfin, dans le dernier chapitre intitulé
« Épilogue », ce ne sont plus les effets du récit de Gn 2,4b-3,24 qui retiennent l’attention de l’auteur, mais
plutôt des travaux récents portant sur les chimpanzés et les bonobos,
lesquels sont nos proches cousins (p. 323-342). Deux annexes complètent
l’ouvrage, le premier présentant quelques citations d’auteurs qui ont
interprété le récit de Gn 2,4b-3,24 et le second
proposant quelques extraits de récits relatifs à l’histoire des origines
selon diverses cultures (p. 345-357). Suivent les notes (p. 359-413), une
bibliographie sommaire (p. 415-425), les remerciements (p. 427-429), deux
index (noms propres de personnes, personnages et figures cités, et œuvres
citées) et une table des crédits photographiques (p. 431-442). En somme,
ce livre, qui comprend pêle-mêle de nombreux genres littéraires (souvenirs
personnels, anecdotes, essai, histoire, biographie, etc.), donne un aperçu
intéressant de la réception du récit d’Adam et Ève au cours de
l’histoire, et ce, chez les exégètes, les théologiens, les philosophes, les
artistes, les écrivains et les scientifiques. Toutefois, seront déçus par ce
livre ceux et celles qui sont intéressés par la genèse du récit de Gn 2,4b-3,24, son message originel ainsi que l’horizon
d’attente de ses premiers destinataires. Lien: http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2019/2019_SGreenblatt.htm |