Knut Martin Heim, qui
est professeur au Séminaire de Denvers, présente
ici une traduction et un commentaire de l’ensemble des douze chapitres du
livre de Qohélet. Dans l’introduction (p. 1-11),
l’auteur aborde brièvement
les principaux thèmes que l’on retrouve habituellement dans ce genre
d’ouvrage : date, contexte historique, genre littéraire, unité d’auteur,
etc. Dans les deux chapitres qui suivent, Heim présente les principales
divisions du livre (p. 13-16) ainsi que la traduction des 222 versets (p.
17-36). Le commentaire occupe les pages 37 à 208 et l’analyse de chacune des péricopes
est divisée en trois parties : contexte, commentaire et sens. Une brève
bibliographie de moins de cinq pages précède l’introduction. Selon Heim, le livre de Qohélet
a été rédigé à Jérusalem dans les dernières décennies du IIIe
siècle avant l’ère chrétienne (p. 4). Deux arguments sont avancés pour
justifier cette datation : la langue tardive (p. 2 et 4) et les
nombreuses références à des événements sociohistoriques (p. 4-5). Heim est
d’avis que l’expression « sous le soleil » fournit en quelque sorte
la clé d’interprétation de tout le livre de Qohélet :
il s’agit d’une expression codée qui fait référence à la domination étrangère
des Ptolémées sur la Judée, le soleil étant une
métonymie pour l’Égypte, le roi ptolémaïque, ainsi que son trône (p.
4-5 et 38-39). Certes, Heim reconnaît que son interprétation n’est pas
évidente – du moins, croit-il, jusqu’en Qo 3,16 (p.
37, 39 et 48) –, mais il en donne la raison : Qohélet
devait être prudent et c’est pourquoi il emploie sans cesse un langage codé,
ambivalent et polysémique (p. 6). Malheureusement, cette interprétation sur
laquelle repose la thèse de Heim n’est ni étayée, ni justifiée par un solide
argument littéraire et historique. Qui plus est, Heim semble ignorer que
l’expression « sous le soleil » est bien attestée, non pas en
Égypte, mais dans les anciennes inscriptions du Proche-Orient ainsi que dans
la littérature grecque (voir à ce sujet Paul-Marie Fidèle Chango,
L’Ecclésiaste à la confluence du judaïsme et de l’hellénisme. Leuven :
Peeters, 2019, p. 32-34). En somme, Heim estime que le livre a deux niveaux
de signification : au premier niveau, il présente un débat théorique sur
le but de la vie ; au second niveau, plus profond, il vise à
contrecarrer l’influence corruptrice de la domination étrangère (p. 9). Du
point de vue du genre littéraire, Heim juge que le livre de Qohélet doit se lire comme une missive d’espoir qui
invite à la résistance et comme une satire politique, voire comme une
condamnation satirique du pouvoir étranger (p. 3, 6, 8-9 et 140).
Autrement dit, l’objectif de Qohélet est d’inciter
ses contemporains à rester fidèles à leur Dieu, à leurs valeurs culturelles
et à leurs traditions religieuses juives (p. 8-9 et 37). Heim considère donc le livre de Qohélet comme un texte truffé de références ou
d’allusions à la vie judéenne sous les Ptolémées.
Quelques exemples suffiront à illustrer cette thèse de l’auteur et surtout à
montrer que celle-ci est le plus souvent non fondée, ni du point de vue
littéraire, ni du point de vue historique. Selon Heim, en 4,2, Qohélet est politiquement provocateur et subversif, car
il déclare que les générations de compatriotes décédés avant son époque,
c’est-à-dire les générations de Judéens qui ont vécu avant l’exil à Babylone,
sont plus heureuses que la génération présente, car elles jouissaient d’une
autonomie nationale et d’une certaine liberté économique, tandis que la
génération présente doit survivre sous la domination de suzerains étrangers
qui imposent un système d’exploitation. Par ailleurs, en 4,3, en proclamant
plus heureux celui qui ne vit pas encore, Qohélet
fait référence à cette période de l’histoire à venir où la Judée aura
retrouvé son indépendance nationale (p. 77-78). En 6,1-2, Heim est d’avis que
Qohélet reconnaît que ceux qui collaborent avec le
pouvoir étranger peuvent à court terme être récompensés, mais il affirme
aussi que leur vie se termine toujours dans la misère (p. 110). Selon Heim,
en 6,5, Qohélet compare un enfant mort-né – un
cryptogramme qui désigne ceux qui luttent pour leur liberté et qui s’opposent
au pouvoir étranger au risque de leur vie – à un Juif économiquement
prospère, mais qui ne parvient pas à jouir de ses biens matériels – un
cryptogramme qui désigne les personnes qui collaborent avec les occupants –,
afin de montrer que le premier est plus heureux que le second, car il n’a
jamais eu à vivre sous le pouvoir écrasant d’un suzerain étranger (p. 114).
Heim précise que si le nom du mort-né est enseveli dans les ténèbres (Qo 6,4), c’est afin que son identité reste secrète de
façon à ce que sa famille ne subisse aucunes représailles de la part du
suzerain étranger (p. 115). L’interprétation de Qo
6,10 est tout aussi étonnante : l’expression « ce qui est
arrivé » fait référence aux atrocités récemment commises en Judée par le
pouvoir étranger, c’est-à-dire « celui qui est plus fort » ;
toutefois, Heim rappelle que si Qohélet parle de
manière si allusive et ambigüe, c’est parce qu’il doit voiler son discours
subversif (p. 120-121). Dans son commentaire de 7,1 Heim écrit que Qohélet s’adresse à sa communauté alors qu’elle se
rassemble pour célébrer les funérailles d’un héros qui a résisté jusqu’à la
mort au pouvoir étranger ; à la lumière de cette interprétation de 7,1,
Heim en déduit que Qohélet, en 7,2, compare ce
héros, qui a donné sa vie pour le bien-être de sa communauté, au Juif qui
collabore avec le pouvoir étranger (p. 124-126). Mieux encore, selon Heim, le
dit de préférence en 7,8a vise la vie des martyrs (p. 129). En outre, Heim
croit que Qohélet, en 7,9-14, invite ceux qui sont
aux funérailles à contrôler leur colère et à ne pas réagir violemment contre
les étrangers qui détiennent le pouvoir (p. 131 ; 133). Bien entendu, en
voyant partout des allusions à la soi-disant histoire de la Judée de la fin
du IIIe siècle, Heim identifie la femme dangereuse de Qo 7,26 à la femme provenant de l’élite étrangère, qui
impose sa culture et ses valeurs religieuses (p. 143-144). Dans le même sens,
Heim interprète Qo 8,2-9 comme une invitation à la
résistance passive ou à la désobéissance civile (p. 154-155). Quant à Qo 8,10, il fait allusion aux délinquants étrangers qui,
bien qu’ayant été tués par les résistants pour avoir désacralisé le Temple de
Jérusalem, ont été enterrés en grande pompe, avec tous les honneurs
militaires (p. 155-156). Non sans imagination, Heim conclut qu’il est
raisonnable de supposer que beaucoup plus de Juifs ont par la suite été tués
par les étrangers au pouvoir. Toujours aussi inventif, Heim voit en Qo 9,1 une référence aux efforts de résistance de la
communauté de Qohélet contre une totale
hellénisation (p. 161). En Qo 10,8-9, les
interprétations de Heim s’apparentent nettement à des lectures allégoriques,
voire à une exégèse précritique : en effet, la fosse fait référence à la
politique insidieuse du pouvoir des étrangers, qui finiront par tomber dans
leur propre piège ; le mur symbolise la destruction des structures
sociales par le pouvoir étranger, tandis que la morsure de serpent fait
référence à l’attaque soudaine qui est menée en guise de représailles ;
les pierres qui peuvent blesser celui qui en fait l’extraction représentent
la résistance juive ; enfin, les bûches qui mettent en danger celui qui
les fend représentent la résistance populaire face à un pouvoir politique qui
divise pour mieux régner (p. 176-177). Dans son commentaire de 11,3-4, Heim
affirme que Qohélet reproduit, pour le bénéfice de
son auditoire, une parodie des arguments de ceux qui, conseillant la
prudence, expriment peut-être une démission fataliste sous l’influence d’une
philosophie stoïcienne promue par l’élite étrangère (p. 185). Un dernier
exemple suffira à illustrer l’imagination fertile de Heim, qui omet
systématiquement d’identifier de manière concrète et précise les
soi-disant événements historiques auxquels le livre de Qohélet est censé se rapporter : selon lui, le poème
de Qo 12 évoque une cité assiégée, des combats
armés dans les rues, des personnes cachées derrière les fenêtres qui
cherchent à éviter les tirs ennemis, des prostituées qui n’ont plus de
travail, etc. (p. 193-196). Comme tous ses prédécesseurs, l’auteur a dû
expliquer les contradictions apparentes ou réelles présentes dans le livre de
Qohélet. À ce sujet, il est d’avis que le livre a
été rédigé par un seul auteur, à l’exception de Qo
12,9-14, qui provient d’un éditeur vivant à l’époque des Maccabées et dont le
but est de recommander la lecture du livre divinement inspiré et d’en faire
un excellent résumé (p. 2 et 202-208). Par ailleurs, Heim estime que
certains passages doivent être lus comme un dialogue de Qohélet
avec lui-même (Qo 3,17-21 ; 4,8) ou un
dialogue de la communauté de Qohélet avec elle-même
(Qo 11,1-6) (p. 73-75, 81 et 184); par
exemple, Qo 3,17-21 doit être compris comme un
dialogue intérieur, où Qohélet cherche à résoudre
le conflit entre l’idéal éthique et la réalité sociale. Pour expliquer les
propos paradoxaux du livre, Heim n’exclut pas la présence de citations. Par
exemple, il estime que Qohélet, en 4,6, fait appel
à un proverbe qui vise à critiquer le proverbe du v. 5, lequel représente
l’opinion de ses adversaires qui cherchent à tout prix le succès (p. 78). De
la même façon, le slogan de Qo 6,9 vise à critiquer
celui du verset précédent, et ce, en faisant la promotion de la modération
(p. 117-118). Heim juge que Qo 5,9 est une citation
ironique de l’idéologie officielle du pouvoir ptolémaïque (p. 96). Concernant
7,27, il estime qu’il s’agit d’une forme d’autocitation où Qohélet parle en tant que femme ; ce changement de
genre, qui fait suite à une déclaration apparemment misogyne, est délibéré et
vise à amuser le public (p. 144-145). Toujours selon Heim, ce n’est pas la
seule fois où Qohélet fait preuve d’humour et c’est
pourquoi il le compare souvent à un humoriste (p. 5-6, 96, 103, 116 ;
etc.). Du point de vue de la critique structurelle,
Heim se contente, d’une part, de diviser le livre en 31 unités, la troisième
unité étant elle-même subdivisée en six sous-unités (1,12-18 ;
2,1-3.4-10.11-16.17-23.24-26) (p. 13-16) et, d’autre part, de déclarer que Qo 1,1-3,15 s’apparente à un traité philosophique (p.
37). La délimitation de certaines unités est discutable ; c’est par
exemple le cas de Qo 7,23-8,1 ; 8,15-9,1 et
9,13-10,4 (p. 15). En ce qui concerne le mot clé du livre, le
mot hbl, il est systématiquement traduit par
« mirage » (p. 2), car Heim juge que c’est le mot qui illustre le
mieux la nature subversive du livre (p. 6). Ce mot a aussi le sens d’illusion
et de fantaisie ; par conséquent, conclut-il, tous les emplois du mot hbl dans le livre de Qohélet
font référence à une illusion (p. 7). Dans sa traduction du texte, Heim a le
mérite de signaler que maints mots et maintes expressions sont ambigus et
polysémiques. Par contre, d’aucuns contesteront son interprétation de
certains passages soi-disant polysémiques. Deux exemples suffiront à
illustrer mon propos. Il est réducteur de déclarer que l’on peut traduire la
finale du v. 25 à la fois par « plus que moi » et « sans
lui » (p. 21 et 62-63) ; seule la traduction par « en
dehors de lui » est justifiée du point de vue structurel et est
confirmée du point de vue théologique. Il est également abusif de rendre le
mot bwr’yk à la fois par
« origine », « créateur » et « tombe » (p.
35 et 191) ; bien que le traité Abôt 3,1
témoigne déjà de cette triple lecture, la traduction par « ton
créateur » est celle qui s’impose à la lumière du contexte immédiat. En définitive, ce commentaire de Heim rendra
perplexe plus d’un exégète, car il vise à montrer que Qohélet
est loin d’être un contestataire subversif qui
critique sa propre tradition; au contraire, il est un simple prédicateur de
la joie, fidèle aux valeurs religieuses des anciennes traditions (p. 9-11, 90, 107,
203 et 207). Bien entendu, que l’on soit d’accord ou non avec les
interprétations proposées par Heim, son commentaire devra être lu par les
exégètes. Par contre, les exégètes intéressés à connaître les travaux récents
sur le livre de Qohélet seront forcément déçus par
ce commentaire. En effet, dans sa bibliographie, Heim ne signale qu’une
dizaine de livres parus depuis l’an 2000, alors que plus de 160 livres ont
été publiés ! Qui plus est, rien n’indique que ces livres ont été
réellement pris en considération, car Heim fait surtout référence à deux
commentaires, soit celui de Longman (une cinquantaine de références) et celui
de Krüger (une quarantaine de références). Lien: http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2020/2020_KMHeim.html |