Le soufisme en Europe. islam, Esotérisme et New Age

 

Francesco PIRAINO. 2023. Le soufisme en Europe. Islam, Esotérisme et New Age. Paris : IRMC / Karthala, 408 p.

 

février  2024  (date de mise en ligne)  

 

recension de
Layla Benhammou, École des hautes études en sciences
sociales

 


Le soufisme est un indicateur du religieux islamique peu documenté dans l’Hexagone. Il est ici étudié en France et en Italie, dessinant ainsi des tendances à l’ensemble de l’Europe. Piraino s’emploie à montrer la densité du soufisme contemporain porteur d’une hybridation qui donne à voir la complexité d’un phénomène que les êtres humains ont de tout temps façonné.

Issu de la thèse de l’auteur soutenue en 2016, ainsi que des travaux de recherches postdoctorales (2017-2019 et 2020-2022), cet ouvrage, préfacé par Mark Sedgwick, organisé en sept chapitres et un glossaire, propose une immersion dans le soufisme confrérique analysé à la charnière de la sacra doctrina (tradition discursive) et de la scientia experimentalis (la mystique). Malgré les « attaques et les tensions » (p. 66), le soufisme, taṣawwuf en arabe, se perpétue, augurant ainsi la production de nouvelles pratiques, voire de nouvelles doctrines. Il investit également le champ de la politique.

Pour lever le voile sur les quatre confréries (tarīqa) étudiées : la Qādiriyya-Būdshīshiyya, la Shādhiliyya-Darqāwiyya-‘Alāwiyya, la Naqshbandiyya-Ḥaqqāniyya et la Aḥmadiyya-Idrīssiyya-Shādhiliyya, l’auteur participe à l’ensemble des rituels, tel un disciple, en France, au Maroc, en Italie, à Chypre et en Algérie, les confréries étant majoritairement transnationales. Si l’une l’invite à se convertir à l’islam, une autre essaiera de le « guénoniser » (René Guénon), autrement dit le « convaincre du bien-fondé des positions guénoniennes » (p. 310), et précisément l’emblématique « Tradition primordiale ». Cette odyssée parmi les apprentis soufis, les guides spirituels (cheikhs) et les représentants du cheikh (muqqadams), éclaire une dimension du religieux islamique dans le Vieux Continent bien souvent négligée en sociologie des religions : l’expérience expérientielle de Dieu, la mystique.

Après la présentation de la méthodologie en introduction, les chapitres 1 et 2 s’attellent à analyser la densité du soufisme dans une double dimension : mystique et sacra doctrina. L’émergence de la mystique est examinée en contexte religieux chrétien, ainsi que dans le cadre des sciences sociales, pour l’envisager, in fine, comme élément constitutif du soufisme, lequel ne doit pas être séparé de la sacra doctrina. Cet emboîtement fonde le chemin de la connaissance de Dieu : purification de l’ego, guidance singulière d’un cheikh, pour la première, et tradition discursive lue à la lumière des textes sacrés, pour la seconde.

Le soufisme en contexte européen (ch. 3) est appréhendé à travers plusieurs sources et influences. Si les premiers migrants ont installé des confréries ethniquement homogènes, l’auteur présente un soufisme hétérogène. Si ésotérisme et soufisme possèdent quelques traits communs, l’auteur souligne le caractère islamique socio-historique du soufisme. Sans opposer un soufisme « traditionnel » (p. 111) et un soufisme européen « contrefait » (p 111), qui serait incarné à la fois par l’héritage guénonien, le « religionisme » et le « nouvel âge » (new age), l’auteur interroge les emprunts réciproques des pratiques : certaines confréries s’inspirent des pratiques new age, à l’inverse, « certains mouvements soufis new age s’emparent à nouveau des récits islamiques » (p. 111).

L’auteur analyse les conditions de la diffusion de la confrérie Qādiriyya-Būdshīshiyya (ch. 4). Une « réorientation spirituelle » (p. 118) du socle des rituels, sans perdre le caractère de l’orthodoxie malékite et un « prosélytisme intense » (p. 119) ont permis de séduire notamment les « spiritual seekers », ceux qui sont en quête spirituelle (p. 123).

L’histoire de la confrérie Shādhiliyya-Darqāwiyya-‘Alawiyya (ch. 5) est associée à deux figures : le cheikh Buzidi de la confrérie Darqāwiyya-Shādhiliyya (m. 1909), personnage iconoclaste « connu pour se rendre au sein des maisons closes pour instruire les prostituées » (p. 173) et Khaled Bentounes, le cheikh actuel. L’auteur relate l’histoire d’une confrérie avec, en toile de fond, le colonialisme français, des accusations d’espionnage, l’enjeu du nécessaire « renouvellement » (tajdīd) de l’islam, la redéfinition de la place de la femme dans la société (et dans la confrérie), la prééminence du dialogue interreligieux pour la promotion de la paix, etc., et les velléités d’une « dé-islamisation ». En effet, en 2013, la proposition du président de l’Association Internationale Soufie Alāwiyya de France (AISA-France) de supprimer toutes références religieuses dans les statuts de la confrérie n’a pas été plébiscitée, preuve d’une confrérie « à forte empreinte sunnite, centrée sur le respect du fiqh malékite » (p. 188).

Grâce à une présence numérique supérieure, mais aussi au charisme de cheikh Nazim et un message fondé sur l’amour universel, la Naqshbandiyya-Ḥaqqāniyya (ch. 6), est la plus répandue dans le monde : « Un véritable soufisme pour tous » (p. 298). Une porosité doctrinale assumée (l’ouverture aux discours new age, l’appropriation de l’ennéagramme présenté comme un « héritage naqshbandi » (p. 245), rituel du miroir, concerts soufis) explique la diversité des profils des disciples. Contrairement à ses homologues, cette confrérie s’organise autour de véritables entrepreneurs spirituels. Le décès du cheikh en 2014 ouvre la question épineuse de la succession, qui ne concerne pas seulement l’identité de la personne, car certains aspirent à une réorientation sur l’orthodoxie islamique.

D’emblée, le dernier chapitre (ch. 7), consacré à la confrérie Aḥmadiyya-Idrīssiyya Shādhiliyya (AIS) à empreinte guénonienne, nous plonge dans un soufisme intellectualisé (p. 329) et verbalisé : le débat, la disputation autour de livres et de sujets, tels que la métaphysique, font partie intégrante des rituels. L’auteur insiste sur sa structure à cheval entre l’Italie et la France, sa singularité, son ambition et sur les tensions internes et externes. Composée d’une petite communauté essentiellement constituée de convertis diplômés cultivés, issus de la petite et moyenne bourgeoisie, elle aspire à représenter l’islam italien, paradoxalement à distance de la communauté musulmane italienne immigrée, pourtant majoritaire. Caractérisée par un certain conservatisme sur les « questions d’ordre moral et politique » (p. 319), l’AIS utilise une forme de lobbying, une « métapolitique […] qui vise à marquer la culture et la société sans pour autant chercher à conquérir les pouvoirs étatiques » (p. 321). Ses cibles privilégiées sont les élites politiques et religieuses, seules capables « de redresser l’ordre métaphysique » (p. 321). La solide formation du cheikh Yahya Pallavicini, fils du fondateur, qui, contrairement à son père, a étudié les sciences islamiques, n’est pas étrangère au projet d’une « dé-ésotérisation, entendu comme processus d’élargissement des contours guénoniens » (p.337), laquelle ne fait pas l’unanimité.

Les « conclusions », dernière partie de cet ouvrage, reprennent le propos central, les hybridations du soufisme et sa relation avec la politique classée en quatre idéaux-types : désintérêt, contrôle, influence et réconciliation avec la modernité. À la question, comment distinguer le « vrai soufisme » d’un « pseudo-soufisme » ?, Piraino souligne, en s’appuyant sur une enquête ethnographique abondamment documentée, une réalité tout sauf binaire, un phénomène en mouvement qui se déploie dans un espace transnational et bouscule les sujets sociétaux.

 

Lien:  https://religiologiques.uqam.ca/recen_2024/2024_FPiraino.htm